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"Conform to Deform"
(3CD Box Set)
"Original Sound of Sheffield"
(Best Of)
SITE OFFICIEL :
www.brainwashed.com/cv

EN SAVOIR PLUS :
"Industrial Evolution :
Through the Eighties
with Cabaret Voltaire
& Local Government"
(par Mick Fish)
Par Anthony Augendre  
Photos D.R.  

Funk Trouble
Audacieux, provocateur, pionnier, doué d’un succès d’estime et victime d’infortune, Cabaret Voltaire incarne l’image du groupe culte par excellence.
Au moment où Virgin édite une rétrospective ("Conform to Deform") de la période la plus marquante du combo, l’internationale des artistes électroniques (Chris and Cosey, Orbital, Derrick May, Phil Oakey, Bernard Sumner, Jack Dangers, Marc Almond, 808 State, Meat Beat Manifesto en tête) y vont de leur déclaration. La plus frappante demeure celle de Ralf Hutter de Kraftwerk qui évoque Cabaret Voltaire en ces termes : "Brüder der industriellen Volksmusik", nos frères de la musique industrielle populaire.
Populaire ? Cabaret Voltaire ne l’a jamais vraiment été. Sans doute parce que leur évolution fut trop abrupte et déroutante pour le public qui a besoin de repères stables. Comme le souligne Richard H. Kirk, Cabaret Voltaire fut dadaïste, puis embrassa le surréalisme pour finir pop art en flirtant avec les charts.


Zurich 1915, Sheffield 73
Sheffield, 1973, peu de temps avant The Human League, Clock DVA, Hula (et 20 ans avant le label Warp), Chris Watson, Stephen Mallinder et Richard H. Kirk démarrent leur activité de collages sonores en référence à la dérision fulgurante des dadaïstes qui en juin 1916 lançaient leur revue justement intitulée Cabaret Voltaire. La jeunesse sacrifiée de l’entre-deux guerre fustigeait l’art bourgeois en détournant les codes et les œuvres du passé. "Brûlons les musées", hurlaient aussi les futuristes italiens, cousins exubérants de Dada. Dilettantes complets, les membres de Cabaret Voltaire tracent alors de manière irréfléchie les lignes architecturales de la dance music moderne. "La vie est une accumulation de bruits, de couleurs, de rythmes, représentés dans l’art dadaïste, sans modification, avec ses cris et ses fièvres, dans toute sa réalité brutale".


Diskono, naissance du funk alternatif
Si la recette des rythmes mécaniques, gorgée de funk salace, surpiquée de voix trafiquées nous semble aujourd’hui aussi naturelle qu’une chanson des Beatles, voire même un Pump up the Volume de MAARS, il fut pourtant un temps où la simple apparition d’un clavier électronique sur scène et l’utilisation d’un marteau-pilon en guise de batterie suscitaient des rejets violents. Qui fut l’auteur des gimmicks de la dance actuelle ? Sans s’attaquer aux origines complexes d’un mouvement aux confins du disco, du punk, du dub, du funk et de la new wave, il faut néanmoins insister sur le caractère novateur de Cabaret voltaire et surtout son rôle dans l’ombre.

Dressons tout d’abord le cadre artistique des années 70. Hendrix et ses guitares mordues, accessoirement brûlées sur scène, Magma et son jazz de guerrier pre-Laibach, Can et ses improvisations afro-hypnotiques et Kraftwerk et sa neuro-pop sont certes des aventuriers de contrées musicales sauvages, mais leurs champs d’actions ne concernent qu’une minorité d’étudiants en art. C’est dans ce contexte où le danger sonore est une valeur en vogue, que Roxy Music donne un concert à Sheffield, une ville post industrielle du Nord de l’Angleterre. Dans la salle, Chris Watson, Richard H. Kirk et Stephan Mallinder, trois jeunes hommes issus de la classe ouvrière, lorgnent vers l’extraterrestre Brian Eno. Le clavier intello de Roxy se targue de ne pas savoir jouer d’instrument, triture des générateurs de sons (le VCS 3 AKS, un synthétiseur sans clavier, équipé de petits bâtons en guise de mémoire de patch) et surtout réalise des collages à base de bandes magnétiques. Son discours élitiste ne séduit pas vraiment les jeunes hooligans que sont Kirk et Mallinder. Mais les amis ont trouvé là le modèle parfait pour débuter leur formation. Ils insistent sur la nature de leurs créations. Ils créent un groupe sonore, non musical. Sans idée préconçue, ni concept rigide, Cabaret Voltaire naît donc en 1973. Richard ne connaît aucun accord de clavier, et Stephen opte pour la basse sous prétexte qu’il y a moins de cordes que sur une guitare et que celles-ci sont plus espacées les unes des autres. Une approche très punk de la création musicale, somme toute. Chris, ingénieur en téléphonie à l’époque, est la conscience technicienne de la formation.


Do right, do it yourself
Les premières expériences du groupe sont une réponse étonnante à l’environnement rock de l’époque. Le trio décide de ne suivre aucune règle en enregistrant tout ce qui l’entoure ; des documentaires vidéo et des bruits traités comme des objets trouvés. Le magnétophone Revox est la pièce maîtresse de ces néo-dadas qui récupèrent aussi l’aspect subversif de l’échantillonnage, un thème auparavant développé par l’écrivain William Burroughs, un mentor pour les néophytes de Sheffield. Dans son ouvrage "La Révolution électronique", le vieux junkie enseigne aux terroristes en herbe comment instaurer, à l’aide d’enregistrements de bruit de foule, des mouvements de panique dans une manifestation pacifique. Musicalement, même si Cabaret Voltaire rejette cette appellation, la soul, le funk et la musique africaine servent de repères rythmiques à ces blancs-becs qui groovent autant qu’une tribu de pingouins les pattes saisies dans un bloc de ciment. Encouragé par des fanzines punk -comme le Gunrubber d’Adi Newton, future tête pensante de Clock DVA- le trio enregistre une cassette tirée à 25 exemplaires, qu’il envoie à Brian Eno. Sans réponse du théoricien des avant-gardes, isolé dans sa démarche singulière, Cabaret Voltaire recherche des âmes sœurs. Il rentre en contact avec un certain Genesis P-Orridge qui, séduit par l’approche révolutionnaire du groupe, l’aide à signer un premier contrat avec Rough Trade. Chris Carter, autre élément fondamental de Throbbing Gristle, est toujours à l’affût des derniers gadgets technologiques. Il initie les Cabs aux subtilités de la programmation de séquences synthétiques. Le premier deal avec Rough Trade donne lieu à une série de concerts à travers l’Europe. Cabaret Voltaire sera d’ailleurs la toute première formation à jouer dans l’Hacienda de Manchester, le fameux club de Factory et Joy Division.


Cut the damn camera, Cabaret Voltaire et la vidéo
1981 marque un tournant dans la production de Cabaret Voltaire. Chris Watson quitte le groupe pour un job d’ingénieur du son en télévision. Il fonde plus tard Hafler Trio. Le duo décide de se professionnaliser. Il opte pour une représentation digne d’un produit marketing, s’adjoint les services du graphiste Neville Brody. Le jeune homme crée un logo et une charte visuelle en complète adéquation avec l’expression moderne du groupe. La réalisation des pochettes de chaque album lui est confiée. Cabaret Voltaire s’investit également dans la création d’un label de vidéo, Doublevision. Les réalisations vidéos exploitent alors les obsessions de Richard, que sont toutes les formes de violences et d’oppressions exercées sur l’être humain. Les icônes telles que Baader Meinhof, Mussolini, les sectes survivalistes américaines, les nazis, l’armée, sont autant de matière à découper, triturer à l’instar de la création musicale du duo. Cabaret Voltaire remporte un prix avec le clip de Sensoria, qui sera exposé pendant de nombreuses années au MOMA de New York.


Cabaret Voltaire et la politique
La laideur du monde est une source intarissable d’inspiration. La métaphore de la caméra braquée sur un environnement hostile tel un œilleton traquant le danger à distance semble résumer l’état d’esprit de ces musiciens que l’on a souvent qualifiés de paranoïaques. Mais Cabaret Voltaire ne jugent pas, ils exposent les travers de la société avec un humour féroce, trait de caractère des gens du nord de l’Angleterre. Kirk collectionne les documentaires, puise son inspiration de façon aléatoire. Ainsi distingue-t-on clairement des bribes de discours hostiles dans des titres comme Kino (Le Pen dans un meeting de 1983 ?) et Don’t Argue. On retrouvera le même genre de concept avec Welcome to Paradise et Funkhadafi de Front 242, ou comment faire danser sur des slogans brutaux sur fond de tubes disco, en guise de pirouette stylistique qui se moque des extrêmes.


Cabaret Voltaire et l’électro
"Nous sommes le groupe sur lequel personne n’a jamais dansé" lance Richard H. Kirk ironiquement. Les techno guys ne jurent que par eux, Kraftwerk les reconnaissent comme leurs frères de la cause industrielle. Pourtant lorsqu’ils rendent hommage à James Brown, le musicien le plus pillé au monde par les hordes barbares hip hop, ils ignorent qu’eux-mêmes seront les victimes du système. On te sample et on t’oublie vite. Cabaret Voltaire découvre pourtant en 82 que la danse est un médium extraordinaire. Si les pistes de danse répondent favorablement à leurs assauts, le message visuel demeure toujours aussi cinglant. La rencontre avec John Robie, l’un des producteurs d’Afrika Bambaataa avec Arthur Baker, insuffle une nouvelle énergie au duo qui tombe amoureux de l’électro new-yorkaise (New Order, Section 25 et A Certain Ratio feront de même) et plus tard de la house de Chicago. Le support du maxi 45t offrant des possibilités d’édition quasi illimitées, Cabaret Voltaire se lance ouvertement vers la formule des hits de club. Il se transforme peu à peu en machine à tube alternatifs. Un statut qui leur vaut la reconnaissance de quelques esprits ouverts mais qui les confine aussi dans une position équivoque. Ainsi on a tôt fait de les qualifier de grands frères cuirs de Depeche Mode.

C’est surtout Stevo du label Some Bizarre qui pousse Cabaret Voltaire vers une voie plus commerciale. Il décroche un contrat avec Virgin et aiguille le duo de ses conseils. Il suggère à Stephen Mallinder de chanter plutôt que de scander ses paroles et réunit une équipe de producteurs de choc ; le jeune Alan Flood, que l’on retrouvera plus tard aux côtés de U2, Nitzer Ebb et PJ Harvey, habille les idées de Richard H. Kirk d’une sophistication étonnante. Les rôles de Stephen Mallinder et Richard H. Kirk s’affirment. L’un construit les rythmes et les mélodies, l’autre s’attelle à l’écriture de textes tout en prenant conscience de son rôle de crooner.


House et déconvenus
En 86 Richard découvre la house de Chicago, une révélation telle qu’il songe à suivre la voie déjà tracée par d’autres pionniers que lui (Finger Inc, Marshall Jefferson, DJ Pierre). L’album "Code", qui sort la même année sur le label EMI, souffre de ce décalage entre le goût prononcé de Kirk pour la dance et la production electro mid tempo d’Adrian Sherwood. L’album est un demi-succès. Néanmoins le duo se tourne déjà vers d’autres horizons artistiques.
Stephen s’installe à Londres puis émigre en Nouvelle Zélande, Kirk s’enferme en studio pour plancher sur de futurs projets solos (Sandoz, Sweet Exorcist, Al Jabr, Agents with False Members, Alphaphone, Electronic Eye). "Groovy Nasty and Laidback" est le dernier opus de Cabaret Voltaire dans sa version pop funk, un mauvais cocktail de dance surproduite, sans doute la seule faute de goût dans leur parcours brillant.
La rupture de contrat avec la major en 90, libère le combo qui explore à nouveau son terrain de prédilection, les dancefloors alternatifs. La dernière œuvre en date "The Conversation" est sans doute le plus bel autoportrait de toute la carrière du groupe. Une heure de magma sonore, un mur d’électronique improvisée, des séquences livrées à elles mêmes. Un cut up absolu.