Propos recueillis
en août 2002

DERNIÈRE SORTIE :
"Turn On The Bright Lights"
20 août 2002


SITE OFFICIEL :
www.interpolny.com

LABEL :
www.matadorrecords.com
www.labels.tm.fr
Par Catherine Fagnot  
Photos D.R.  

À l’heure où les années 80 reviennent en force, difficile pour les médias de trancher sur les intentions véritables du groupe pop le plus exaltant du moment : Interpol. Et pourtant la subtilité et la sincérité de ces quatre talentueux New-Yorkais sont aussi indéniables que l’efficacité de "Turn On The Bright Lights", leur premier album tout juste dans les bacs.
Rencontre avec Carlos D. (basse), Daniel Kessler (guitare), Paul Banks (chant et guitare) et Samuel Fogarino (batterie) à Paris entre un été de festivals européens et le début de leur tournée marathon qui débute aux Etats-Unis cette semaine pour repasser près de chez nous en octobre et novembre.


Comment avez-vous été accueillis en Grande-Bretagne la semaine passée ?
Daniel :
Le public a tout simplement été fantastique, nous avons vraiment passé de bons moments et il faisait beau. Ça a été une très bonne expérience. La plupart des concerts qu’on y a faits étaient dans des petites salles...
Samuel : Mais l’énergie y était concentrée ! Et Reading était très bien aussi, aussi bien que le Pukkelpop. Tous les concerts qu’on a faits jusqu’à maintenant ont dépassé mes attentes.

Justement, vous avez joué aussi bien dans de petites salles que dans de grands festivals, comment appréhendez-vous le moment d’entrer sur scène ?
Daniel :
Je ne pense jamais à cette différence sur le moment mais plutôt à l’enthousiasme de jouer. Réussir à entrer dans la cadence de concerts quotidiens, c'est faire des progrès et te laisser aller sur scène, et c'est pour moi un but en soi. On se jette à l’eau et ce qui doit arriver arrive, ce sont dans les deux cas des expériences réjouissantes, vraiment.
Samuel : C’est l’énergie qui se dégage du public qui compte. Qu’on joue dans une petite salle ou à Saint-Malo où c’est assez grand et en plein air, ça reste la même chose parce qu’on est dans les deux cas comme enfermés et concentrés dans un même espace, l’énergie est palpable, tu la sens venir sur scène. C’est vraiment un échange. Tu trouves toujours où puiser de quoi faire un bon show.

Est-ce qu’il y a une scène new-yorkaise à proprement parler. Comment la décrieriez-vous?
Carlos :
Il n’y a pas de scène new-yorkaise au sens où les gens l’entendent et en idéalisent la notion. Il y a une scène dans la mesure où pas mal de groupes émergent maintenant, quasiment en même temps, et qu’ils ont un succès certain mais...
Daniel : ...il n’existe pas de communauté.
Carlos : Exactement. S’il y en a une, elle est plutôt discrète et éparse, du moins pour le moment.
Paul : Sur Avenue A et Williamsburg à Brooklyn on peut souvent apercevoir des membres de groupes qui font partie de cette scène new-yorkaise. Il y a des endroits où on peut probablement les voir. C’est ce que les gens ont envie de croire.
Samuel : Il y avait un esprit plus communautaire à la fin des années 70. On sait que tous ces artistes allaient aux spectacles les uns des autres. Je pense que c’est sur le point de recommencer. Ça prend plus de temps parce qu’il n’y a plus de boîtes où tous les musiciens du coin se retrouvent comme à l’époque. Comme le Max’s Kansas City ou le CBGB’s où l’on pouvait voir tous ces gens se retrouver, et pas seulement des musiciens : Alan Ginsberg et William Burroughs avec Patti Smith, Joey Ramone et Debbie Harry. Je pense que ça va revenir. Je trouve remarquable de tomber sur certains New-Yorkais de notre génération en Angleterre. Enon, un autre groupe de Brooklyn, était au Pukkelpop. Ils avaient leur loge à côté de la nôtre. Plus nous ferons ce genre de rencontre, plus nous aurons de choses en commun une fois de retour à New York. Aujourd’hui il n’existe pas de vraie communauté mais je pense qu’il y a un sentiment de respect et de reconnaissance mutuelle.

Comment avez-vous rencontré Peter Katis et Gareth Jones, qu’on retrouvait déjà sur le Ep ?
Daniel :
Peter Katis est quelqu’un que Sam connaissait déjà bien auparavant. Nous ne voulions pas d’une ambiance froide dans le studio mais plutôt d’un certain confort et d’une certaine familiarité avec quelqu’un qui aurait eu l’envie de travailler avec nous, pour que cela soit aussi un moment de plaisir. Il avait un studio dans le Connecticut. Nous vivions dans le studio, dans le grenier de sa grande maison. C’était très agréable pour nous.
Samuel : Il aime découvrir des groupes en concert. Il m’avait dit au sujet d’Interpol "J’ai déjà des idées", des mois et des mois avant que nous ne travaillions ensemble et c’était resté dans un coin de ma tête. C’était un de mes grands amis et son studio avait une telle atmosphère et l’équipement adéquat. Et surtout il aimait déjà le groupe avant. En plus il est extrêmement talentueux, aussi bien comme musicien que comme ingénieur du son. Il a donc été un véritable instrument, sans mauvais jeu de mots, de la réalisation de cet album, en s’impliquant autant que possible.
Daniel : Avec Gareth Jones ça s’est passé par e-mail. Il nous a écrit et nous a dit qu’il aimait ce qu’il avait entendu de nous et que si nous cherchions à travailler avec quelqu’un il aimerait beaucoup que ce soit avec lui. Et nous étions tous d’accord sur le fait qu’avoir Gareth Jones serait formidable surtout que nous apprécions tous les groupes pour lesquels il a déjà travaillé comme Can, Wire, Nick Cave et Clinic. Nous avons aussi eu un très bon rapport avec Peter dans la mesure où il saisissait vraiment ce que nous avions en tête. Au final le disque n’est pas vraiment produit par quelqu’un en particulier, mais par Interpol. Peter et Gareth nous ont apporté des idées mais finalement nous savions vraiment ce à quoi nous voulions arriver dès le départ et la plupart de nos idées, a posteriori, étaient bonnes. La communication était vraiment excellente et l’interprétation de ce que nous voulions faire toujours juste.

Pourquoi ne pas avoir inséré les textes dans l’album ?
Paul :
Je n’aime pas lire les textes qui sont dans les albums parce que la plupart du temps ils sont inexacts par rapport à ce qu’on entend. Je suis toujours très attentif aux textes en tant qu’auditeur et je me débarrasse généralement du livret quand j’écoute. Je pense que c’est plus gratifiant de faire l’effort de comprendre les textes pour saisir ce dont il s’agit par soi-même. On a toujours l’impression que l’auteur a voulu se faire plaisir quand on lit des textes de chansons parce que ça ressemble à de la poésie à cause du format mais en général les chansons n’ont pas le niveau de la poésie. Si j’avais fait ça, en regardant mon livret, je me serais dit : "Allons, mec, t’es pas Keats" ! Mais quand nous sommes arrivés ici et que nous avons rencontré des journalistes dont l’anglais n’est pas la langue maternelle, je me suis senti assez mal en réalisant que ce n’était pas forcément évident, surtout parce que la voix est parfois très en arrière dans le mixage. Ça aurait dû être fait pour le pressage européen mais on a manqué de temps. Donc on va essayer de faire quelque chose pour arranger cela, les mettre en ligne par exemple.

Pas mal de titres de "Turn On The Bright Lights" ont déjà 3 ans...
Daniel :
Certains comme PDA et Roland oui. Le cliché veut qu’on déverse toute sa vie dans le premier album mais en réalité ce n’est pas si radical. Le premier album raconte l’histoire d’Interpol de sa naissance jusqu’à Leif Erikson, le dernier morceau que nous ayons écrit avant d’entrer en studio. Nous l’avions terminé des semaines plus tôt. Avec le recul nous avons évolué et l’écriture du second album nous amènera à un nouveau palier.

Mais vous avez toujours du plaisir à les jouer ?
Daniel :
Sam a rejoint le groupe il y a deux ans donc il leur a insufflé un nouveau punch, nous les jouons différemment. Non pas que nous les jouions mal auparavant, mais nous avons atteint un autre niveau avec un nouveau batteur, une plus grande intensité.
Samuel : C’était une très bonne chose que je connaisse leurs morceaux pour comprendre où j’allais et pouvoir y injecter ma personnalité. Tu dois d’abord connaître les règles avant de pouvoir les changer.
Paul : Et puis à cette période, en 2000, nous ne voulions pas "réinventer" le groupe, ni jeter les morceaux qu’on avait déjà, juste parce qu’il y avait un nouveau batteur.

Vous travaillez sur de nouveaux morceaux ?
Daniel :
On a commencé quasiment immédiatement après avoir fini l’enregistrement de l’album mais maintenant qu’on est très occupé c’est vraiment difficile de trouver du temps. On en a quand même écrit trois nouveaux et nous avons d’autres idées. Peut-être qu’on pourrait trouver du temps avant les soundchecks mais c’est devenu un vrai défi.

Sans vouloir revenir sur cette comparaison avec Joy Division...
Carlos :
Merci, nous t’en sommes reconnaissants !

Comparaison inévitable à la première écoute mais qui s’estompe ensuite, quelles ont été vos influences majeures quand vous avez commencé ?
Samuel :
Il n’y a pas d’influence particulière ou commune, chacun ici te citera quelque chose de différent. On ne s’est pas retrouvés ensemble parce qu’on aimait un même groupe. Et je pense que c’est ce qui fait la beauté de cette rencontre. Chacun a apporté ses influences personnelles en répétition et ce qui en est sorti est le mélange de tout cela.

Et qui trouvez-vous intéressant maintenant, musicalement parlant ?
Samuel :
Nous avons joué avec Amp à Londres et leur dernier album est vraiment terrible ! J’aime vraiment les Warlocks, de Los Angeles, et le nouvel album de Spoon qui est fabuleux.
Paul : J’ai vu Ikara Colt à Cologne et c’était incroyable, ils sont excellents en concert ! Et avant eux il y avait aussi un très bon groupe : British Sea Power.
Carlos : J’ai vraiment été scotché par British Sea Power. C’est aussi mélodique que Echo and the Bunnymen.
Samuel : Ca sonne comme Joy Division, Echo et les Chameleons (ricanements).
Daniel : Ces derniers mois j’ai aussi beaucoup aimé Mùm.
Samuel : Et c’est aussi l’album préféré de Bob Mould. Curieux !

Voudriez-vous bien me donner une nouvelle version de l’origine du nom Interpol ?
Paul :
William Burroughs désirait devenir agent secret. Je crois qu’il avait essayé d’entrer à la CIA et il avait été vraiment énervé avec cette histoire parce qu’il pensait avoir les capacités intellectuelles nécessaires. En revanche je ne suis pas sûr de ses motivations. Il n’empêche que ça s’en ressent beaucoup dans son travail.
Daniel : Je pense que les tests sanguins l’ont grillé.
Paul : Voilà oui. Et j’aurais aussi aimé être agent à la CIA mais je ne pouvais pas parce que j’ai pris trop de drogues et même si je ne suis pas légalement considéré comme fou, parce que je n’ai pas pris assez d’acide pour l’être, je pense que tous ces trucs m’auraient grillé. Donc d’une certaine façon c’est par dépit. Alors nous allons créer notre propre société et au bout du compte nous aurons nos propres petits gadgets, nos armes d’espions, nos instruments miniatures et nous dirigerons des concerts depuis l’espace et tout ça.
Sam : À ce moment-là, je serai devenu berger, j’aurai quitté Interpol pour garder les pieds sur terre.