Propos recueillis
en août 2002

PROCHAINE SORTIE :
"Recalled Moments"
27 septembre 2002
SITE OFFICIEL :
maleorfemale.be

LABEL :
www.alfa-matrix.com
Par Christophe Labussière  
Photos D.R.  

Daniel Bressanutti et Patrick Codenys sont deux des piliers de Front 242. À quelques mois de la sortie d’un nouvel album et quelques semaines après Speed Tribe, projet spectaculaire (chronique et extraits ici) dont ils sont aussi les instigateurs, c’est sous le nom de Male or Female (ou MorF) qu’ils nous offrent un des disques les plus excitants de la rentrée.

Comment se positionne Male Or Female par rapport à Front 242 ou Speed Tribe ?

Male Or Female est l’association de trois personnes qui expérimentent différents horizons musicaux. C’est une sorte de laboratoire où nous prenons le temps de faire de la recherche, ce qui est un luxe à notre époque. Front 242 a aussi cette notion mais se développe dans un cadre plus précis, avec une image et un concept forts à développer. MorF est plus libre et volatile.

Quel est le nom exact du groupe : MorF, Male Or Female ? Quelle est l’origine de ce nom ?
Male or Female (MorF pour le logo) fait référence, entre autres, à la question posée dans les premiers chats Internet où pour savoir le sexe de l’interlocuteur on demandait : "Male or female ?". Par ailleurs, ce nom hybride est révélateur de l’ouverture d’esprit voulue dans ce projet.

Est-ce que vous avez envie que ce projet ait une longue durée de vie, ou allez-vous de nouveau passer à autre chose ?
Ce projet devra se développer dans le live, le DVD etc. On a l’ambition d’évoluer dans d’autres secteurs.

Et en ce qui concerne Speedtribe ?
L’expérience est également renouvelable. Je crois que pour chacun de ces projets le lien se résume à une expression, une envie de faire de la création en dehors des besoins commerciaux. Recréer un univers de recherche tel qu’il existait au début des années 70 quand la musique industrielle ou les mouvements underground se permettaient d’ignorer le marché et de mettre en musique la recherche de leurs fantasmes, leurs angoisses, leurs obsessions. Questionner l’auditeur et réinventer des esthétiques et langages musicaux ressentis.

Combien de temps avez-vous travaillé sur ce disque ?
Cinq ans dans la tête et un an en production.

Vous l’avez enregistré tout en travaillant sur l’album de Front 242 ?
Oui et non. Comme nous avons travaillé beaucoup sur de l’expérimentation, sur des théories de sons à vérifier en pratique, ou encore des essais basés sur des nouvelles technologies, nous avons amassé un acquis, une matière, voire une maîtrise dans certains secteurs musicaux, qui constituent comme un héritage, un bagage que l’on transporte et qui sert à Front 242.

Ça ne vous oppresse pas cette énorme attente autour du nouvel album de Front 242 ?
Front 242 est le projet d’une vie... Je n’ai qu’une "carrière artistique" comme je n’ai qu’une vie. Je ne veux faire aucune concession en fonction d'une quelconque "attente", donc je me libère de cette pression.

Front est reconnu comme pionnier d’une scène qui tourne en rond depuis un bout de temps. La pression n’est-elle pas trop dure aujourd’hui ? Au-delà d’une vraie reconnaissance, le statut de référence, de dinosaure (!) n’est-il pas trop lourd à supporter ?
Le seul point important pour Front 242 est de rester égal à lui-même. Nous avons jeté les bases d’une certaine esthétique à l’encontre du monde anglo-saxon. Aujourd’hui, la musique électronique a été reprise par les anglais comme s’ils l’avaient inventée. Notre statut de pionnier ne pèse pas lourd, pas plus que celui des précurseurs allemands. Néanmoins, dans 90% des cas, quand les anglo-saxons touchent à la musique, même électro, cela fini toujours par sonner comme du "rock" avec tous ses clichés. Notre démarche initiale de 1981 visait à faire éclater cette conception de la musique en déconstruisant les chansons, en créant de nouvelles esthétiques de séquences musicales plus proches de l’architecture que de la musique, en intégrant le bruit, la TV et l’environnement sonore (sampler/échantillonneur) comme acteurs à part entière de l’univers musical... Ces valeurs, nous y croyons toujours autant aujourd’hui, d’autant plus qu’elles sont négligées.

Jean-Luc De Meyer nous disait en 1996 que juste avant que Front 242 s’arrête, vous ne cessiez de vous comparer aux groupes du moment (Rage Against The Machine, Ministry...). Est-ce qu’aujourd’hui vous parvenez à créer votre musique en occultant ce que font les autres ?
Pour ma part, je n’ai aucun problème. La musique ne doit pas être expliquée par d’autres. Mes oreilles possèdent un sens qui me permet de m’émerveiller comme un enfant... naïf et innocent. La comparaison ou l’analyse d’autres groupes ou genres musicaux est balayée quand je me trouve en studio et que le son pur m’interpelle. Je fonctionne à 100% avec ces sens.

De qui se compose le groupe ?
Elko Blijweert (Dead Man Ray, Kiss My Jazz) est membre de MorF et a composé toutes les sections guitares du projet. Le chant est assuré par Daan Stuyven et Rudy Trouvé (Deus, Dead Man Ray), de Marc Meyers (Kiss My Jazz), Amy Chandler et Evelyn Smits.

Il y a peu de morceaux chantés, vous n’avez pas été tentés d’en faire plus ?
La voix est un instrument comme un autre lorsque comme ici il n’y a pas de "message" à imposer. Donc, elle a été utilisée quand nous avons senti qu’elle pouvait apporter un bonus au morceau en s’approchant d’une chanson.

Si le son de Speedtribe était toujours extrêmement précis, celui de MorF est par moment plus proche du son de Front 242 en live, qu’est-ce qui vous attire le plus ?
Daniel et moi avons certains réflexes ou choix particuliers dans la manière de faire la musique et forcément on retrouve des techniques incestueuses. Mais je crois que dans l’ensemble chaque travail a sa spécificité. Rien que le vertige obtenu par l’expérimentation du DTS/5.1 (performance de son offerte par le DVD -ndlr) sur Speed Tribe en fait une expérience propre.

MorF, même s’il évolue dans des sonorités et une ambiance très homogènes, est extrêmement varié. Comment avez-vous construit et élaboré le disque ? Vous n’avez pas peur de dérouter par trop de dispersion ?
MorF n’est pas une maîtrise absolue ou un genre imposé, la dispersion et la déroute font partie de la démarche. Cette volonté permet à l’auditeur de déceler des faiblesses, des maladresses, mais aussi des univers musicaux intéressants, libres de toute contrainte stylistique, ou commerciale.

Pourquoi sortir deux CD et pas un double album ?
Un double CD aurait été trop lourd à assimiler, d’autant plus que le second CD est une approche plus "psychédélique" qui gagne à exister par elle même dans la mesure ou elle peut s’adresser à un autre public. Néanmoins, le projet total de MorF comprend 4 CDs. Les 2 autres CDs sont déjà prêts.

On retrouve beaucoup de l’ambiance de Speed Tribe dans MorF, c’est une coïncidence ou certains sons sont vraiment communs ?
Nous avons fait le travail à la même époque pour certains morceaux.

MorF s’est déjà produit sur scène au Japon. Comment ça s’est passé ?
Plutôt comme un banc d’essai, avec trois musiciens sur scène et une chanteuse. Mais comme il s’agissait d’un festival, nous n’avions pas les conditions optimales pour nous produire. Nous voulons repenser un concept live plus multimédia.

Vous n’avez pas envie d’offrir de nouveau un produit où le son et l’image se complémentent comme pour le DVD de Speedtribe ?
Il y aura un DVD de MorF l’année prochaine. On a prévu une prestation live du groupe à Londres pour le lancement.

Sans arrêt on prend et on prendra Front 242 en référence pour parler de votre musique, c’est une véritable satisfaction ou cela vous exaspère-t-il avec le temps ?
C’est une satisfaction et une fierté : Front 242 est intègre.