Propos recueillis
en octobre 2002

DERNIÈRE SORTIE :
"Conjure One"
17 septembre 2002


SITE OFFICIEL :
www.conjureone.com

LABEL :
www.nettweb.com
Par Stéphane Colombet  
Photos D.R.  

La musique industrielle mène à tout... Après des années de collaboration au projet electro-indus culte Front Line Assembly, puis de production de groupes crossover tels que Fear Factory, le canadien Rhys Fulber s'essaye aujourd'hui à une forme de pop synthétique matinée de world music. Il faut dire qu'il ne s'agit pas pour lui d'un terrain totalement inconnu puisqu'il participe au projet à succès Delerium depuis sa création, ayant notamment contribué à la reconnaissance internationale de l'album "Karma" et de son hit Silence. Prémonition a pu s'entretenir avec ce petit génie des machines pour mieux comprendre les raisons d'un tel choix, les moyens impressionnants mis en œuvre et, par dessus tout, ce qui différencie aujourd'hui Conjure One de Delerium.

Après d'aussi grands projets musicaux que Front Line Assembly et Delerium, quel peut être l'objectif assigné à Conjure One ?

Conjure One est mon principal projet créatif en ce moment. J'ai fait tant de disques avec Bill Leeb que je souhaitais juste du changement. Il y a quelques temps, j'ai senti que j'avais donné tout ce que je pouvais à Front Line Assembly et Delerium et qu'il fallait que je me concentre sur des choses différentes. J'ai produit et remixé d'autres groupes pendant quelques années et j'ai commencé à ressentir le manque de l'écriture et de la composition personnelle. Alors je me suis mis à écrire pour le projet Conjure One. Cela a été quelque chose de totalement nouveau que de contrôler 100 % du projet et j'apprécie désormais cette liberté.

En tant que producteur, tu as collaboré à la musique de groupes de métal ou de crossover comme Fear Factory. Comment peut-on passer d'un son aussi dur à des mélodies aussi sensibles que celles de Conjure One ?
On me pose souvent cette question et je réponds que pour moi, c'est toujours de la musique. C'est juste une palette de sons différente. Personnellement, j'écoute une très large variété de musiques et j'apprécie leurs différents aspects. Parfois, mon état d'esprit me porte vers le métal ou le crossover. Mais quand vient le temps d'écrire ma propre musique, c'est le côté éthéré de ma création qui prend le dessus, probablement parce que je travaille exclusivement avec des claviers et des synthétiseurs. Le rock, la pop ou l'électronique ont alors en commun ce trait de légère mélancolie qui, je pense, me caractérise. J'aimerais l'idée de posséder mon propre son. En tant que producteur, je sens que j'apprendrai toujours. J'aime beaucoup travailler avec des nouveaux groupes, juste pour m'imprégner de leur talent et apprendre un maximum d'eux. L'an passé, j'ai produit deux chansons pour le chanteur d'un groupe de crossover pop-classique, Josh Groban. Une des chansons était un duo avec The Corrs que j'ai co-produit avec un très gros producteur de pop, David Foster (qui a travaillé notamment pour Whitney Houston et Céline Dion). C'était une collaboration très bizarre mais cela s'est bien passé et j'ai énormément appris de cet homme, même si nos goûts sont radicalement différents. Depuis que je vis à Los Angeles, je travaille avec des gens très "mainstream", et je retiens de chacun pas mal de petites choses. J'utilise ensuite cette connaissance très diversifiée et polie pour en faire quelque chose de plus subversif et de plus à mon goût. C'est un peu de cette façon que j'ai conçu l'album de Conjure One. J'ai transformé des éléments de pop en quelque chose de plus sombre et mélancolique. J'ai également achevé récemment la production du nouvel album de Paradise Lost dont je suis assez fier. Cette production a été le résultat de la même approche : des éléments sombres, présentés au travers d'un mélange de rock, de pop et de désolation.

Quels sont tes principaux thèmes d'inspiration avec Conjure One ?
En fait, presque tout ce que j'aime : la world music, les voyages, l'art, la nature, les paysages, l'architecture, la pop music, un peu de tout cela. Un grand nombre de chansons a d'abord été composé au piano, et j'ai ajouté les autres éléments dans un second temps. Parfois, je vais me promener dans un parc où je peux être un peu seul et je commence à créer les mélodies dans ma tête et à les fredonner. Alors, je rentre chez moi et je les traduits sur mes claviers. Plusieurs chansons ont été inspirées, au départ, d'un sample, mais j'essaie progressivement de m'éloigner de cette méthode qui a été beaucoup exploitée avec Delerium.

L'univers de Conjure One semble être très influencé par l'orient. Est-ce que l'occident et son modernisme (notamment à travers son urbanisme) pourrait être une autre source d'inspiration pour ce projet ?
Absolument. À l'origine, l'idée était de donner à Conjure One un son combinant les influences turques et marocaines en y ajoutant des rythmiques de type hiphop. Le morceau Redemption a été le premier morceau composé pour l'album, et c'est celui qui témoigne le plus de cette idée. J'adore la combinaison de l'ancien et du moderne. Au début de la création de l'album, je vivais à Amsterdam, ville qui correspond parfaitement à ce mélange d'influences.

Tu as requis l'aide de plusieurs musiciens et chanteurs pour créer l'album. Comment obtient-on la collaboration d'artistes aussi reconnus que Junkie XL, Billy Steinberg et, bien sûr, Sinéad O'Connor ?
Tom de Junkie XL est un bon ami et nous avions déjà travaillé ensemble sur des remixes. J'adore sa façon de mixer et le style de ses programmations et j'ai su qu'il pourrait mettre en valeur ce que j'étais en train de créer. Billy Steinberg est intervenu lorsque je travaillais sur la partie vocale de certains de mes morceaux. J'avais des difficultés à trouver les voix justes et mon manager m'a alors suggéré de travailler avec un véritable auteur de chansons. Billy est très considéré (c'est lui qui a écrit le Like A Virgin de Madonna) et c'était donc intéressant de voir ce qu'une personne comme lui pourrait apporter à un projet comme Conjure One. On s'est bien entendu et avons même écrit depuis d'autres chansons ensemble. Sinéad O'Connor est intervenue grâce à l'éditrice de Billy, Julie Willgeroth. Billy et Rick Nowels avaient à l'origine une démo du titre Tears From The Moon avec la chanteuse de Lunascape. Julie a demandé à l'entourage de Sinéad si elle accepterait de chanter cette chanson et ce fût le cas. Tout avait été programmé et arrangé avant : il ne restait qu'à incorporer la partie vocale. La plupart des gens qui ont travaillé sur l'album sont des amis, des amis talentueux. Quand vous passez votre temps dans l'univers des studios d'enregistrement, inévitablement vos amis deviennent ceux qui travaillent avec vous.

Quelles sont les principales différences entre Delerium et Conjure One ?
La façon dont les chansons sont construites est très différente. Beaucoup de morceaux de Delerium partent d'une accumulation de samples. Un grand nombre de morceaux de Conjure One ont été créés à partir d'un piano seul. J'ai essayé de composer des morceaux fondés plus sur la mélodie que sur le groove et les vibrations. C'est difficile pour moi d'en parler parce que j'entends des choses probablement différentes de celles entendues par le public. Je sais tout ce qu'il y a derrière, pour parvenir à ce son. Pour être honnête... je pense que les deux projets ne sont pas si différents que cela.

Comment te sens-tu sans l'aide de Bill Leeb ?
Assez bien, en fait. On a fait tant de musique ensemble que ce changement a été bénéfique. Parfois, tout ce dont vous avez besoin, c'est d'une autre perspective.

Une personne qui t'a rencontré dans le passé m'a confié que tu es plus attiré -et même excité- par le succès et la reconnaissance publique que Bill Leeb ? Est-ce vrai ?
Il s'agit vraisemblablement de quelqu'un que j'ai peu fréquenté. La musique est ma vie et représente tout ce que j'ai toujours fait. Ce n'est pas pour moi un moyen d'accéder à la célébrité. Mais chaque personne qui fait un disque aime le succès. Je n'ai pas particulièrement envie de devenir une star. Je souhaite seulement faire de la bonne musique.

Le titre Manic Star ressemble à une bombe commerciale. Es-tu prêt à renouer avec le succès du Silence de Delerium ?
Bien sûr. Qui ne le serait pas ? Mais je pense que le titre Center Of The Sun a le plus gros potentiel, au moins de ce côté de l'océan.

Nettwerk est un très vieux label indépendant canadien. Quels sont les raisons et avantages de travailler avec une telle structure underground, notamment pour faire la promotion d'un disque aussi commercial que celui de Conjure One ?
C'est l'amour ! Nettwerk est sur le projet à 100 % et est prêt à prendre tout le temps nécessaire pour faire connaître Conjure One. Les majors se concentrent plus sur une recherche de profits rapides et n'ont pas la patience d'accompagner durablement un projet. Nettwerk a de plus un contrat avec EMI de telle façon que si le projet démarre bien, EMI prendra le relais. C'est ce qui est arrivé pour Coldplay aux Etats-Unis. Mais pour être honnête, ces questions me sont totalement égales. Je préfère surtout rester là où je bénéficie d'une véritable liberté artistique et ne pas me soucier de savoir si mes chansons vont absolument devenir des hits. Je considère d'ailleurs que les meilleurs hits sont ceux qui naissent par accident, comme le titre Silence l'a été.

Quels sont tes projets ? Travailleras-tu de nouveau pour Front Line Assembly, ou un autre projet avec Bill Leeb ?
Qui sait... En dehors du nouvel album de Delerium, qui sera d'ailleurs plus pop que Karma, je suis en train d'écrire de nouveaux morceaux pour moi-même et d'autres artistes. Je travaille également sur un thème pour une émission de télévision américaine, mais je n'ai pas encore tous les accords sur ce sujet. Je suis dans l'attente... Mon site internet précisera au fur et à mesure toutes les dernières news.