Propos recueillis
en mars 2003

DERNIÈRE SORTIE :
"Photography in Things"


SITE OFFICIEL :
morthemvladeart.chez.tiscali.fr

LABEL :
www.pandaimonium.de
Par Laure Cornaire  
Photos Kare Magnole  

Après avoir pris racine dans un terreau gothique, les compositions de Morthem Vlade Art se sont épurées au fil du temps. Cependant, la musique de ce duo parisien est loin d'être légère... électronique, sobre, voire glacée, elle développe des thèmes qui relèvent d'une réflexion existentielle. Exploration de l'univers intime de cette entité bicéphale avec Emmanuell.

Pour vous l'évolution vers la musique électronique était-elle la seule manière de pouvoir se renouveler ?

Nous avons toujours travaillé avec des machines, il était donc logique que notre évolution se fasse à travers elles, et dans une certaine mesure à travers leur dépouillement. Nous n'exploitons plus les sonorités très chargées du début, c'est le langage qui change, la forme. Ce n'était donc pas la seule manière d'évoluer, il y en a des tas, mais c'était pour nous la plus logique. Si nous avions travaillé sur le rouge, nous aurions étudié toutes ses phases de décomposition jusqu'au presque blanc car nous essayons de traduire le sentiment en le décortiquant, en essayant d'atteindre le noyau. Visuellement, il nous apparaît aujourd'hui translucide et froid. C'est pourquoi notre musique est de plus en plus minimale. Mais on peut tout à fait atteindre ce résultat avec des tas d'autres supports, tout dépend de la base de départ. Ce qui est pour nous fondamental, c'est que notre renouvellement passe par une réflexion, suive un fil conducteur et traduise le propos initial vu d'un angle différent, car nous ne changeons pas vraiment et nous voulons éviter la dispersion. Nous sentons que nous sommes focalisés sur les mêmes thèmes alors nous les prenons à rebrousse-poil, nous les étudions par tous les bouts.

Quels sont ces thèmes récurrents ?
L'inaptitude au bonheur comme une illusion de la nature pour nous pousser à la reproduction ; l'homme-outil, prisonnier de sa propre vie, de son corps, de la matière ; le cycle immuable des choses, le temps qui passe, la nostalgie.

Que signifie littéralement et conceptuellement le titre de l'album "Photography in Things" ?
Littéralement, cela signifie : "La photographie dans les choses", conceptuellement, nous nous sommes servis de ce titre pour illustrer notre besoin d'empreinte dans la matière et la déception qui en découle. Car rien ne dure. Il y a une focalisation sur l'instant, on rentre dans une histoire, on la fait vivre, on tente de la retenir, et puis c'est fini, il reste une trace, une empreinte quelque part parmi des milliers d'autres. Parce que nous avons ce rapport au corps, à la matière qui nous emprisonne, parce que nous ne pouvons penser autrement que par ce biais, la reproduction, la trace. La matière nous condamne mais nous avons besoin d'elle pour dire que nous existons ou avons existé.

Emmanuell, tu écris toujours les textes, n'est-ce pas frustrant de ne plus les chanter comme cela a pu être le cas par le passé ?
Cela n'est pas une frustration puisque c'est un choix. Sur les deux derniers albums, je me suis totalement imprégnée de l'écriture, la scène me permettant de chanter quasiment tous les titres en alternance avec Gregg. Mais surtout, ces textes sont une part de nous deux, je ne suis pas seule lorsque j'écris, j'entends la musique et nous nous consultons sans cesse tout au long de la création, c'est ainsi que l'ensemble peut être cohérent et c'est cet ensemble qui est véritablement important. Nous ne dissocions pas vraiment nos rôles.

À propos de Rooms for Tourists, pourquoi cette chanson hommage à Hopper ? Dans le précédent album tu avais également écrit une chanson en référence à un tableau de Lautrec, pourquoi faites-vous si souvent référence à la peinture ?
Lorsque nous entamons un nouvel album, nous tentons de synthétiser l'émotion à travers les différentes voies qui s'offrent à nous, c'est à dire mettre bout à bout les éléments qui nous permettent de mieux la comprendre. C'est ce qui est arrivé avec ce tableau de Hopper. La sensation que faisait naître en nous cette peinture était une partie de ce que nous avions à mettre dans l'album, une piste, une nouvelle pièce du puzzle, en quelque sorte. Dans Rooms for Tourists, nous décrivons cet "endroit neutre, sans souvenirs communs", le lieu du transit, des bouts de vie qui s'accumulent et s'effacent. Le tableau de Hopper souligne l'immense solitude de ce lieu mais en même temps son côté familial et accueillant, comme la musique, en apparence plus ouverte mais bien plus froide finalement dans son minimalisme. C'est ce paradoxe que nous mettons également en avant. Quant aux références à la peinture, c'est que beaucoup de peintres nous ont émus. D'ailleurs musique et peinture sont très complémentaires, le nombre de morceaux faisant référence à des paysages ne se comptent plus, et les sonorités, les ambiances s'associent toujours à des couleurs. Par exemple, si je peins, il me faut de la musique mais jamais lorsque j'écris parce qu'alors il y a des interférences avec les mots. Lorsque Gregg compose, il aime avoir des reproductions et des tableaux autour de lui.

Pourquoi accordez-vous tant d'importance aux visuels qui accompagnent l'album ?
Pour boucler la boucle, avoir la sensation que le travail est réellement fini. La musique est notre langage principal mais elle est loin d'être notre seule source d'inspiration. Et le support musical nous permet d'étendre ce langage à d'autres signes, aller réellement jusqu'au bout de l'idée. C'est pour ça que nous travaillons avec les mêmes personnes sur plusieurs albums (Kare Magnole par exemple, pour les photos des livrets, des concerts et pour la presse) car cela nous permet de créer un univers personnel, une unité. Nous venons également de finir le clip vidéo du morceau Rooms for Tourists avec des visuels qui s'alignent sur ceux du livret. C'est une vidéo expérimentale en super 8. La caméra se promène parmi les vestiges d'un lieu abandonné, en décrépitude, où des hommes ont vécu et ne sont plus, où des histoires se sont succédées. Ce clip va au-delà de ce que vivent les narrateurs du morceau, au-delà du présent, de leur envie de changement. Il y a une volonté de marquer l'emprisonnement malgré le besoin de liberté et de voyage. Toute entité appartient au monde matériel et se désagrège, il n'y aucune possibilité de départ. Plus de vue sur la mer mais sur un lieu éteint

La création est-elle pour vous nécessairement cathartique ?
C'est un bien grand mot, on ne sort jamais complètement vierge et lavé après avoir fini un album. Même si on est satisfait, apaisé, ce moment est très bref, il faut passer à autre chose. Mais il y a un peu de ça dans le fait de toujours pouvoir continuer, car chaque création semble démêler une pensée. C'est un besoin, une impulsion, peut-être qu'on s'y perd avec toutes les portes à ouvrir, à tenter de faire le tour de ce qui nous dérange sans finalement y arriver. En réalité, c'est ça qui est important, ne jamais en voir la fin pour pouvoir continuer et donc assouvir ce besoin.

Par le passé vous avez écrit de la musique pour le théâtre, vous consacrez-vous aujourd'hui uniquement aux albums de Morthem Vlade Art ou participez-vous à d'autres projets ?
Pour le moment, nous nous consacrons uniquement au groupe, exception faite du recueil de textes que je viens tout juste de finir. Une petite centaine de poèmes réunis sous le titre : "La Roue". Mais ce n'est pas une véritable digression puisque j'écris dans la même ambiance et le même état d'esprit que pour Morthem Vlade Art.

Êtes-vous satisfaits de la carrière et de l'évolution du groupe ? Y a-t-il des regrets, des frustrations ?
Pas de regret, vraiment. Il y a certains travaux que nous ne pouvons plus entendre mais ils sont utiles à notre évolution, nous les voyons comme des balises. Pas de regret, car sinon nous effacerions tout pour ne garder que l'album qui vient de se finir, ce que nous faisons d'ailleurs de façon virtuelle car nous prenons toujours comme base l'album précédent. C'est donc une façon de ne rien regretter. Nous restons fidèles à nos envies artistiques et nous avons pour le moment la possibilité de travailler continuellement. C'est primordial. Mais en réalité ce qui est dur à gérer c'est ce qui ne se contrôle pas, la manipulation par les médias, le manque de motivation ou de curiosité d'une majorité, l'uniformisation de nos sociétés, le pouvoir grandissant de l'argent. Nous sommes forcément sur le fil.