|  Propos recueillis en juillet 2003
DERNIÈRE SORTIE : "Sunnypsyop" |
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|  |   |  |        | | Par Anthony Augendre | | Photos Austin Young |
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|  | Nivek Ogre dévore depuis son enfance le monde artistique à pleine bouche. Après avoir englouti la poésie de Lautréamont, les visions prophétiques de George Orwell, les cauchemars picturaux de David Cronenberg, le voici en quête d'apprivoiser son démon intérieur. Son second album solo, intitulé "Sunnypsyop", un pamphlet inquiétant de maîtrise, transfigure le rock et la pop. Il est vrai que l'ogre, en congé temporaire du monstre Skinny Puppy, pratique à présent le Buto et le yoga. Il est surtout persuadé que la voie de la simplicité est aussi efficace que le tumulte industriel. Entretien à bâtons mordus.
Malgré l'impression d'apaisement qui dénote de ton dernier album, une bête sauvage sommeille-t-elle en toi ? Oh oui. J'ai pas mal travaillé sur mon agressivité. Ma rage remonte à ma petite enfance et j'ai passé ces deux dernières années à explorer cet état. Il y a une tendance naturelle en moi pour l'agressivité jusqu'à un certain point où cette violence disparaît pour ressurgir de façon maîtrisée. Aujourd'hui je ne suis plus animé par les mêmes sentiments. J'ai vécu quelques expériences fondamentales qui m'ont permis de faire face à mon propre feu démoniaque intérieur. Tout le monde doit vivre ce genre d'analyse un jour ou l'autre. Mon feu intérieur était une forme de rage exagérée, un truc profondément ancré en moi. Même les gens qui me connaissaient à l'époque de Skinny Puppy se demandaient pourquoi j'étais si agressif (rires).
Penses-tu que les auditeurs vont ressentir cette dispersion d'agressivité dans ta musique ? J'en suis certain. Tout dépend du sujet abordé dans les chansons. Je m'intéresse bien plus au thème des chansons et aux émotions qui peuvent soutenir le thème abordé en rapport avec la musique. L'inspiration me vient de mes expériences personnelles avec les gens. Mes proches ont remarqué une énorme évolution et une différence dans ma façon d'aborder les choses, ça me fait plaisir. J'espère que les gens qui écoutent ma musique ressentiront cette évolution subtile. Mais le plus important pour moi c'est qu'ils sentent qu'il n'y a plus de colère incontrôlée. J'ai fait à peu près une dizaine d'albums avec Skinny Puppy. À l'époque, je laissais couler les choses, je ne me posais pas de questions à part sans doute sur les aspects scéniques. Les gens vont sans doute trouver qu'il y a toujours beaucoup de colère en moi. Je fais encore face à ma propre agressivité aujourd'hui et je me bats contre les merdes du quotidien. Sur ce dernier album, il y a pas mal de niveaux, des techniques de production variées notamment sur les traitements de la voix. Il y a aussi un sentiment de tristesse et le souci de respecter le concept du disque.
Le traitement des voix ne s'appuie plus sur la distorsion. Tu as dit un jour que tu étais né avec la voix idéale pour des effets de saturation. Si on écoute très attentivement, on peut percevoir une petite distorsion qui vient de mes propres cordes vocales. J'ai effectivement commencé très tôt à chanter à travers de nombreux effets. Même aujourd'hui quand j'en utilise, il m'est très facile de glisser inconsciemment vers différentes manières de chanter. Je chante avec ma gorge plus qu'avec ma tête. Je me suis aussi diversifié, je me sens plus à l'aise maintenant. J'ai commencé à chanter sans effet à l'époque de l'enregistrement de "The Process" de Skinny Puppy. Les effets me servaient à guider ma voix non plus à la déguiser. Les saturations harmoniques me permettaient d'entendre les sous-harmonies et des demi-tons grâce à ma propre voix. C'est rare d'entendre sa propre voix et, à l'époque de "The Process" j'étais angoissé par mes capacités de chanteur. Mais je me suis accroché en prenant des cours avec un vieil homme que j'appelle "Le Maestro". Il a 90 ans et il est incroyable. Je le considère comme un mentor. Il m'a appris qu'une chose qui semble cassée peut être détournée de sa propre utilisation. Il m'a permis de trouver la confiance en moi d'explorer des chemins d'expression variés. Ce fut une évolution naturelle de ma voix dont je suis assez fier. Il y a tellement de choses possibles à réaliser avec une voix agressive et saturée. J'ai fait pas mal de trucs dans ce sens et je suis heureux de m'être sorti de cette formule sur ce dernier disque. Le plus difficile pour moi est de trouver l'acceptation du public et d'éviter les réflexions du genre "il devrait chanter comme s'il était dans une cage à serins" (rires).
Le recours à des sons bizarres, un peu crétins, est-il une façon de se moquer d'un éventuel public ténébreux ? Oui, dans une certaine mesure mais ce n'est pas intentionnel. Je pense qu'il y a une certaine ironie dans cet album mais je ne vise personne en particulier. Parfois je me moque de la noirceur de la vie pour éviter qu'elle ne m'affecte de trop ; principalement dans le monde dans lequel nous vivons. Ces derniers temps j'ai eu de plus en plus de mal à supporter l'impérialisme américain. Beaucoup de gamins sont influencés par Skinny Puppy. Ils regardent à la télévision des publicités pour l'armée US. Les musiques qui illustrent ces pubs s'inspirent de styles à la Limp Bizkit. J'ai commencé à m'intéresser à ce phénomène. Je me suis demandé si je devais subir un genre de manipulation psychologique, si j'agirais contre mon propre intérêt et contre les idéaux que diffuse la musique. C'est le thème principal de ce nouvel album.
Tu as toujours été attiré par le graphisme et les designers. Nous avons lu la superbe introduction que tu as rédigée dans le comic book Lenore de Roman Dirge. C'est une certaine Camille Rose Garcia qui signe l'illustration de ton nouvel album. Peux-tu nous en dire un peu plus sur cette rencontre ? J'aime les beaux-arts et j'apprécie la fusion entre le graphisme et la musique. J'ai acheté une toile de Camille Rose Garcia au cours de l'une de ses premières expositions. C'est une de mes ?uvres favorites bien que son style diffère de ce qu'elle peint aujourd'hui. Quand l'opportunité de réaliser ce second album s'est présentée, nous avons réfléchi avec Steven Gilmore, sur le design de la pochette. Steven a réalisé bon nombre de pochettes pour Skinny Puppy et nous sommes de très bons amis. C'est lui qui m'a suggéré l'idée de commander une peinture à Camille et lui s'occuperait de la mise en page. J'ai donc demandé à Camille si elle était intéressée par le projet au moment où elle travaillait sur une exposition qui traitait de thèmes qui me sont proches. Elle est merveilleuse. Elle est revenue vers moi avec cette toile qui a littéralement posé les thèmes de l'album. Les chansons étaient déjà écrites mais les séquences, les arrangements et le titre "Sunnypsyop" ont été directement inspirés par sa peinture. Je suis honoré par son geste. Je me bats souvent pour trouver l'inspiration pour mes titres. "Sunnypsyop" est un jeu de mots et une déformation du terme "Psychological Operation" qui désigne la technique que l'armée utilise dans le monde pour manipuler les populations et l'information. L'ignorance et la naïveté du public ressemblent à ce film allemand "Le Cabinet du Dr Caligari", où l'on voit évoluer cette nuée de "sleepworkers", des travailleurs endormis. La peinture de Camille représente un petit canard qui patauge sur un océan de pétrole. Au sommet de ce canard, un personnage en forme d'?uf, muni d'un arrosoir, verse du sang sur l'océan noirâtre. L'?uf m'a suggéré aussi ce jeu sur l'expression "sunny side up", le jaune d'?uf au sommet qui ne doit pas toucher la poêle pendant sa cuisson.
Tes paroles semblent moins obscures en opposition avec tes poésies hallucinées du passé. As-tu décidé d'apparaître moins énigmatique ? Absolument. Il y a un équilibre entre la recherche sur les sons, les paroles et les mélodies. Le travail de production de Mark Walk est splendide, immaculé. Il a réussi à insuffler des instrumentations moins synthétiques, plus électriques et organiques. Son travail sur les fréquences a permis la combinaison d'éléments subtils et contribue certainement à l'aspect moins énigmatique de l'ensemble. Et puis comme je traite de sujets qui touchent la conscience des gens, je me sens plus libre d'écrire des paroles simples. Écrire des choses simples qui aient du sens est d'ailleurs un sacré défi à relever. Dwayne m'avait totalement ébloui lorsque nous avons enregistré le morceau Worlock (extrait de l'album "Rabies" -ndlr). Ses putains de lignes de basses obsédantes m'ont obligé à écrire des paroles directes qui respectaient la morphologie de sa construction rythmique. Le sens et la simplicité m'ont toujours motivé artistiquement parlant. Il y a bien sûr différentes façons d'interpréter la signification des paroles mais j'espère que le public saura déceler au moins un sens.
L'inversion des sens de lecture, les alternances des casses de typographie demeurent tes jeux favoris... C'est exact. C'est devenu une habitude, un jeu facile pour moi. J'ai toujours recherché les façons transversales d'observer les choses. Le sens est vraiment subjectif tout comme l'esprit est une chose terriblement flexible. L'habilité à détourner la morphologie des mots pousse l'auditeur à rechercher sa propre interprétation. Quand j'écoute quelque chose, je ne recherche jamais la voie la plus évidente. Georges Orwell a écrit sur ce thème de la déformation du vocabulaire à des fins politiques. Je joue avec les mots depuis mes lectures d'enfance, c'est sans doute une façon de créer des abstractions. Ma plus belle abstraction est le nom que je me suis choisi, Ogre. Un être animé par un appétit féroce. Cela me va bien dans un certain sens. Il y a deux lectures possibles là aussi, l'appétit et la colère.
Tu as été photographié par Austin Young en danseur Buto, t'intéresses-tu à cette forme d'expression corporelle ? Oui depuis 1986, date à laquelle la troupe Sankaï Juku est venue pour la première fois aux États-Unis. J'ai assisté à leur représentation à Seattle. Ils ont exécuté une danse lente, incroyablement magnifique, symbolisant la naissance et la mort. Les danseurs étaient suspendus à des immeubles par des cordes accrochées à leurs chevilles. L'une des cordes s'est rompue et un danseur s'est laissé tomber sans bouger. Il s'est tué. J'ai été énormément choqué. L'année suivante la tournée a été annulée à cause de cet accident. Puis je les ai vus deux ans plus tard et cela a changé ma vie. J'ai ensuite étudié le Buto et je suis sur le point de prendre contact avec deux maîtres de San Francisco avec lesquels j'ai l'intention de travailler sur un projet. Le Buto est une danse qui est née en réaction à la dévastation d'Hiroshima et Nagazaki. J'ai un livre de photos datant de cette époque, il me perturbe toujours autant quand je le regarde. J'aime vraiment le Buto, je crois que je viens de cet esprit, de cet art japonais qui s'est plus ou moins retourné contre l'approbation des classes dirigeantes. Je te remercie d'avoir mentionné le Buto parce que les gens pensaient que j'essayais de copier Marilyn Manson, alors que les photos d'Austin Young illustrent une approche de l'attitude Buto. Elles reprennent l'idée de l'océan de sang/pétrole exprimée dans la peinture de Camille Rose Garcia. Austin est très talentueux. Il a aussi photographié des artistes comme Diamanda Galás. La session de photos fut la plus agréable de toute ma vie. |  |  |  | | |  | |
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