|  Propos recueillis en octobre 2003
DERNIÈRE SORTIE : "Hai!" |
|  |        

    |  |
|  |   |  |        | | Par Christophe Lorentz | | Photos D.R. |
|  |  |  |  |
|  |
|  | La reformation éphémère de Siouxsie and the Banshees l’an passé n’a pas réussi à détourner Siouxsie et Budgie de ce qui est désormais leur projet principal : The Creatures. C’est d’ailleurs en plein "Seven Year Itch Tour", lors d’un court passage au Japon, que le couple a enregistré dans l’urgence un nouvel opus tribal et exigeant : "Hai!". Un disque qui marque un surprenant retour aux sources pour cet imprévisible duo, alors que le DVD et le CD de "The Seven Year Itch Live" tournent encore sur nos lecteurs… Explications.
Votre nouvel album est assez différent de "Boomerang" et "Anima Animus" : il sonne beaucoup plus comme vos tous premiers travaux. Siouxsie : Cela provient de notre collaboration avec Leonard Eto, un ancien de Kodo, une troupe de percussionnistes japonais que nous admirons depuis très longtemps. Cet album résulte d’une combinaison entre le fait que nous voulions revenir à ce que nous avions fait sur "Wild Things" ou "Feast", et le fait d’avoir un autre percussionniste avec nous, ce qui nous donnait l’envie de l’entendre jouer d’autres instruments comme cet énorme daiko (large tambour japonais utilisé par la troupe Kodo -ndlr). Budgie : Rien n’était planifié. Ce n’est que lorsque nous avons découvert ce qui était sorti de ces sessions au Japon que nous avons commencé à structurer l’album, tout en le laissant aussi ouvert que possible, avec assez d’espace pour les percussions mais aussi pour que la voix puisse s’exprimer.
Comment en êtes-vous arrivé à travailler avec Leonard Eto ? Budgie : Cela faisait en fait des années que nous rêvions de faire quelque chose avec Kodo. Tout s’est mis en place durant le "Seven Year Itch Tour" des Banshees, car notre producteur connaissait Leonard Eto et nous a mis en contact avec lui lorsque nous étions au Japon. Leonard était le compositeur principal de Kodo, ainsi que son directeur musical, et il collabore avec différents musiciens depuis qu’il a quitté le groupe en 1994. C’était intéressant car il n’avait jamais vraiment collaboré avec un batteur qui avait mon background, et de plus nous n’avions que très peu de temps car nous donnions notre dernier concert à Tokyo. Nous nous sommes retrouvés tous les deux dans le studio avec deux sets de batterie et ce fut avant tout un échange musical, car il ne parle presque pas anglais…
D’où vient cette volonté de revenir aux sources du son des Creatures ? Siouxsie : Quand un artiste travaille depuis longtemps, il arrive un moment où il s’aventure très loin de là où il a démarré, simplement parce qu’il peut se le permettre, et que c’est très attirant de vagabonder ainsi… Mais tous les artistes finissent par ressentir le besoin de revenir à leur point de départ, de retrouver les limites qu’ils avaient lorsqu'ils ont commencé. Cela permet de se concentrer sur ce qui est essentiel, d’éliminer tout excès, car retourner aux fondations sur lesquelles tu as bâti ta musique est ce qu’il y a de plus important. Cette fois-ci, nous avons effectivement laissé beaucoup d’espace dans la musique, et je sais que cela met les musiciens mal à l’aise d’avoir trop de silence. Mais moi je n’y entends pas de silence : j’y entends la résonance d’instruments à qui l’on permet de respirer.
Quels sont les thèmes développés dans "Hai!" ? Siouxsie : J’ai abordé l’album comme un 33 tours vinyle, avec une face A et une face B. Ainsi, il y a clairement une face extravertie et une face plus calme et introvertie. Tourniquet représente ce changement entre un côté très physique et extraverti, et quelque chose qui est à l’opposé de cela. Godzilla est, par contre, plutôt drôle. Cela parle un peu de la façon dont les gens me voient : "Qui êtes vous ? Êtes-vous plutôt glamour, effrayante, vicieuse ou tendre ?” Et bien je suis un peu tout cela à la fois ! Mais Godzilla reflète aussi la naïveté, l’optimisme et le modernisme du Japon. D’un autre côté, un morceau comme Further Nearer représente le côté réservé, philosophique, poétique, silencieux et quasi religieux des traditions et de la culture japonaise. "Imagoro" est un mot signifiant "À propos de cette époque" ("About this Time"), et c’était ainsi une façon d’utiliser la langue japonaise. Il y a une certaine colère dans cette chanson mais aussi une certaine résignation, comme un ricanement…
Y a-t-il une différence entre les textes que tu écrivais pour les Banshees et ceux des Creatures ? Siouxsie : Non. C’est la même personne qui est derrière, et même si il y a des ambiances variées il n’y a jamais eu de différence. Peut-être que Godzilla n’aurait jamais été une chanson des Banshees alors que Peek-a-Boo est un morceau typique des Creatures… Budgie : Godzilla aurait pu être un titre des Banshees sauf que je ne pense pas que tous les membres des Banshees l’auraient apprécié… Siouxsie : Oh, je me demande bien à qui tu fais allusion (rires) ! Budgie : J’ai toujours senti qu’il y avait des chansons dont Steven Severin était content et d’autres qu’il considérait comme des bêtises que Siouxsie et moi faisions. Par exemple, il n’aimait pas des faces B telles que El Dia de Los Muertos, Conga Conga ou Supernatural Thing… Cela peut paraître très égoïste mais nous nous sommes débarrassés de cet aspect-là et nous avons aujourd’hui la liberté de faire ce que nous voulons, sans que cela soit filtré par une personne qui n’est peut-être pas bien dans sa peau. Nous sommes certainement plus heureux et mieux dans notre peau que Steven dans la sienne…
Dans tes textes, tu n’as jamais vraiment abordé de sujets politiques ou sociaux… Siouxsie : Non, car je n’aime pas particulièrement les paroles qui abordent la politique. Je trouve cela très daté, toujours un peu à côté de la plaque. La politique ne représente qu’un moyen parmi tant d’autres de traiter un sujet, c’est quelque chose de très manichéen et à travers lequel on ne dit finalement pas grand-chose. Je préfère m’attarder sur les émotions, la psychologie des gens et la façon dont nous communiquons. Si l’on pouvait comprendre parfaitement la psychologie humaine, je crois que le monde serait meilleur. Ce monde est terrifiant et les gens sont barbares et bestiaux. La violence et la cruauté de l’Homme, qu’elles soient physiques, mentales ou sexuelles, sont des sujets que l’on n’aborde jamais ouvertement, et cela m’intéresse beaucoup de les traiter. Sans pour autant dire ce qui est bien ou ce qui est mal avec une attitude "noble" ou "pénétrée". Ce n’est pas tout noir ou tout blanc, il y a beaucoup de choses sous la surface. Les gens pensent que nous parlons de certains thèmes alors que ce n’est pas le cas, et ils refusent d’y voir des réactions viscérales parce que ce n’est pas "politiquement correct"… En même temps, rien que le fait d’être une femme et de faire ce que je faisais il y a vingt ans était finalement faire preuve d’engagement politique. Être sur une scène avec l’image que j’avais et les choses que je chantais, c’était on ne peut plus politique alors… Je n’avais pas besoin de parler de féminisme, je l’incarnais !
L’an dernier vous avez ressuscité Siouxsie and the Banshees... Était-ce là aussi une manière de revenir aux racines de votre musique ? Siouxsie : Oui, et c’était aussi une manière de dire adieu correctement. Car la façon dont cela s’était terminé était assez triste, un peu comme un feu d’artifice qui n’explose pas. Nous avons pris beaucoup de plaisir à faire ces quelques concerts. C’était comme si quelqu’un nous avait dit : "Vous allez mourir dans six mois" ! Il nous fallait donc retourner une dernière fois vers les Banshees avant que tout ne soit fini. Et alors nous nous sommes sentis mieux…
Quel bilan tires-tu aujourd’hui de cette tournée de reformation ? Siouxsie : C’était agréable à faire, mais vers la fin je me suis rendu compte que cela ne pouvait pas durer. Avant de démarrer la tournée, j’avais effectivement envisagé le fait de reformer durablement les Banshees, si tout se passait bien et que nous nous sentions à nouveau bien ensemble. Nous étions ouverts et honnêtes, mais il s’est avéré que certaines personnes n’étaient pas aussi ouvertes et honnêtes que nous. Alors je me suis dit que c’était inutile.
Il n’y a donc pas de nouveaux concerts ou d’album des Banshees à l’horizon ? Siouxsie : Non, pas pour l’instant... Mais nous avons toujours joué quelques chansons des Banshees avec The Creatures et il n’y a pas de raisons que cela s’arrête tant que j’en aurai envie. Il y a quelques chansons que les Banshees n’ont jamais joué en live et que nous avons interprété avec The Creatures. Si un jour nous jouons avec des cordes nous pourrions interpréter par exemple un titre comme Obsession. Budgie : Pour les prochains concerts, nous aimerions que Siouxsie soit libre de chanter les chansons qu’elle a envie de chanter… Nous n’avons plus envie de faire une ségrégation entre The Banshees et The Creatures. Même si nous explorons des choses très différentes avec les albums, les concerts sont quelque chose d’autre… Siouxsie : Désormais nous allons constamment penser à la façon dont vont se présenter les concerts et dans quel type de salle nous allons jouer. Nous aimerions aussi que Leonard nous accompagne avec son grand tambour daiko sur scène. Et comme il est d’accord, nous allons intégrer cela dans nos prochains shows…
Vous n’avez jamais pensé à intégrer certaines expérimentations musicales des Creatures au sein des Banshees ? Siouxsie : Non. The Creatures est né par accident, et nous avons rapidement réalisé qu’il y avait une différence avec The Banshees. La musique des Creatures était plus simple et instinctive. Budgie : Le premier album des Creatures est né de l’envie de faire un break. Le deuxième album est né du fait que The Banshees était sur le point de se séparer. "Boomerang" s’est fait parce que la tournée pour "Peep Show" a faillit tuer le groupe. C’est ce que Severin dit dans le livre ("Siouxsie And The Banshees – The Authorized Biography" -ndlr) : il était surpris que la tournée ne dure pas éternellement. Car cela aurait pu, vu que les concerts étaient superbes. Mais Steven oublie de dire que c’est son refus de changer qui a empêché la tournée de continuer. La raison pour laquelle nous avons fait "Boomerang" est que Siouxsie et Steven ne pouvaient plus se trouver ensemble dans le même studio. Siouxsie : J’aurais pu le tuer ! J’avais envie de l’affronter dès que je le voyais…
Mais comment as-tu fait alors durant la tournée de reformation des Banshees ? Siouxsie : Au départ l’ambiance était à l’optimisme, tout se passait bien, on se parlait et on se disait que l’on avait été stupides… Ça aurait pu marcher. Mais au beau milieu de la tournée, après sept concerts, Steven a recommencé ses vieux coups tordus. Donc là j’ai dit stop. Rien n’avait changé. Budgie : Ce qu’il y avait de différent cette fois, c’est que nous n’avions aucun besoin de discuter pour savoir comment nous allions fonctionner : tout ce qu’il y avait à faire était une poignée de concerts. Si il avait dû y avoir un nouvel album, une autre tournée et une suite, il aurait alors fallu que l’on fasse ce que nous n’avions jamais fait auparavant : discuter de ce qui n’allait pas avant qu’il essaie de s’en aller. Siouxsie : Nous pensions pourtant avoir déjà discuté de tout cela. En tout cas, moi je le pensais. Mais de toute évidence je me trompais… Budgie : Je crois que plus tu en parles, pire c’est… Siouxsie : On s’en est rendu compte alors que nous pensions tous que cela allait être génial. Et musicalement, ça l’était ! Mais nous avons réalisé que nous ne pouvions pas revenir en arrière et recommencer à travailler d’une manière qui ne me convenait pas…
Vous avez votre propre label indépendant, Sioux Records, depuis plusieurs années maintenant. N’avez-vous jamais été contacté par une major qui voudrait vous signer ? Siouxsie : Non. Et nous sommes heureux d’avoir divorcé du mainstream. Si nous étions encore sur une major nous aurions disparu, nous serions perdu dans la chaîne de production, esclaves de toutes leurs histoires de planning… Comme avec ces avions en retard qui essaient tous de décoller au même moment : ils essaient constamment de rattraper leur retard sur les plannings : "Ok, il y a une place là, sortez le disque ! Allez, c’est à vous !". Budgie : Les maisons de disques pensent que le meilleur moment pour sortir un album ce n’est pas à Noël, ni à telle date, mais plutôt à telle autre… Et c’est donc à ce moment là que tout le monde sort son disque ! Et les magazines qui paraissent à ce moment-là sont débordés. Tout semble se dérouler au même moment, plus personne n’a le moindre choix. Le choix du public se réduit à ce qui lui est imposé. Siouxsie : Plus de chaînes mais de moins en moins de programmes différents…
À côté de The Creatures, n’avez-vous jamais pensé à faire un autre projet, ou à collaborer avec d’autres musiciens ? Siouxsie : En fait, un nouvel album était déjà en cours lorsque nous avons accepté de faire le "Seven Year Itch Tour". Cela montre à quel point la reformation des Banshees était spontanée : en janvier nous étions en train de faire un nouvel album des Creatures, et en février nous étions avec les Banshees ! Et nous avons alors saisi l’opportunité d’être au Japon avec Leonard pour faire "Hai!". Mais cet autre disque est quasiment terminé maintenant. Ce sera peut-être un nouvel album des Creatures, ou peut-être que nous appellerons cela autrement. On va voir (en français -ndlr)… |  |  |  | | |  | |
|  |  | |  |