Propos recueillis
en novembre 2003


DERNIÈRE SORTIE :
"Estranged"


SITE OFFICIEL :
www.davidjonline.com

LABEL :
Heyday
Par Laure Cornaire  
Photos Judy Lyon  

Si sur son nouvel album solo David J apparaît coiffé d’un stetson et emprunte ses influences à la musique du sud des États-Unis, il n’en reste pas moins que l’ombre de son passé "bauhaussien" plane sur cette interview. Néanmoins, sa bouillonnante activité artistique et ses nombreux projets ne semblent pas laisser de place à la nostalgie. Entretien avec un homme en pleine effervescence.

La première impression à l’écoute de ce nouvel album est qu’il sonne très américain. Comment l’expliques-tu ?

Cela fait maintenant dix ans que je vis aux État-Unis et nous avons passé beaucoup de temps ici en tournée avec Love & Rockets depuis 1986, alors c’est sûr que ça ne s’efface pas ! Par ailleurs, comme beaucoup de passionnés de musique anglais, j’ai toujours été inspiré par la musique américaine. New York a été très longtemps une source d’inspiration : The Velvet Underground, The Ramones, Television, Patti Smith etc. mais le son de la côte ouest m’a aussi toujours attiré. Le "Pet Sounds" des Beach Boys est l’un de mes disques préférés. Gram Parsons et les Byrds font tous deux partie de ma discothèque depuis des lustres. Bien que je n’en ai pas eu conscience au moment de l’enregistrement, le studio où "Estranged" a été enregistré est en plein milieu d’un endroit qui est connu pour être le "Nashville West" d’ Hollywood nord. C’est là que des gens comme Gram (Parsons -ndlr) et d’autres musiciens de country se retrouvent pour jouer.

Sur certaines chansons de cet album, il y a justement un côté musique country… Quelqu’un comme Johnny Cash fait-il partie de tes influences ?
Johnny Cash est sans aucun doute une influence à la fois comme musicien et comme homme. Il était vrai et droit. Je l’admire énormément.

Sur cet album tu as travaillé avec beaucoup d’autres musiciens, mais as-tu composé "Estranged" entièrement seul ? Comment as-tu travaillé sur cet album ?
Habituellement, je commence par les paroles et la musique suit. Je fais alors une première maquette très grossière que je donne aux autres musiciens. Ensuite, nous nous retrouvons le soir qui précède l’enregistrement. Parfois, on ne se retrouve même que le jour de la session d’enregistrement, ce qui a été le cas avec Dave Navarro, Stephen Perkins et Mark Kozelek sur "The Guitar Man". Je n’aime pas trop répéter car je tiens à ce que la musique garde une certaine spontanéité.

Tu sors des albums solo depuis 1983, mais aucun n’est jamais parvenu a avoir autant de succès que Love & Rockets ou Bauhaus. N’est-ce pas parfois difficile de continuer seul après avoir connu le succès avec ces deux groupes ?
Oui, ça peut parfois être complètement déprimant. En particulier lorsque peu de gens viennent assister à ton concert dans un petit club alors que tu as connu des concerts devant 25 000 personnes et des shows sold out sur une tournée mondiale comme cela a été le cas pendant le "Resurrection Tour" de Bauhaus en 98. Malgré ces déceptions, je suis toujours persuadé qu’il faut jouer aussi intensément devant deux spectateurs que devant 25 000. Il n’y a qu’avec une telle attitude que l’on peut en ressortir vainqueur, même si je n’essaierai jamais de me faire croire que ce que je fais en solo a la capacité de remporter autant de succès que les deux groupes dont j’ai fait partie. C’est bien trop marginal et non commercial. Mais la musique est quelque chose qui suit ton cœur et ton âme, c’est bien trop important et je ne pourrais pas faire autrement

On est loin de pouvoir qualifier "Estranged" de disque gothique. Mais il y a un titre (sur le maxi "Mess up") qui s’intitule Goth Girls in Southern California. Cela signifie-t-il que tu as toujours une certaine accointance avec cette scène ?
La chanson Goth Girls in Southern California est une observation tendre et à la fois emprunte d’une ironie désabusée que je me sens autorisé à faire ! Comme tu le mentionnes, "Estranged" est très éloigné du style gothique. Mais je pourrais toucher à ce style musical sur une B.O. de film par exemple. Je viens juste de commencer à travailler sur mon premier projet dans ce domaine. Je compose la musique d’un film basé (bien que librement adapté) sur le mystère du meurtre "le Dahlia noir" qui a eu lieu à Los Angeles dans les années 40. Je produis et supervise aussi toute la musique sur ce projet. Je travaille en collaboration avec John Neff qui est l’ingénieur du son de David Lynch. Le réalisateur du film est Ramzi Abed.

Tu as fait une reprise de The Dope Show de Marilyn Manson (sur le maxi "The Guitar Man"). Est-ce quelqu’un avec qui tu aimerais travailler ? Qu’admires-tu chez lui ?
Je ne souhaiterais pas particulièrement travailler avec lui sur un projet musical. Sa personnalité est trop forte et nous opérons dans des styles très différents. Je pense qu’il a un grand sens théâtral. C’est un provocateur parfait avec un très très bon sens du visuel.

Es-tu toujours en contact avec Daniel Ash et Peter Murphy depuis le "Resurrection Tour" de 1998 ? Quels étaient tes sentiments à propose de cette reformation de Bauhaus ?
Je suis toujours en contact avec Peter, mais je n’ai ni vu ni entendu parler de Daniel depuis un bon bout de temps. Cette tournée avec Bauhaus a été une expérience incroyable. Avec une énergie puissante. Et nous avons bien fait de ne pas faire durer l’expérience trop longtemps et d’arrêter avant que le champagne ne perde ses bulles.

J’ai lu que tu avais participé pour Halloween au concert d’un groupe imitant Bauhaus avec un chanteur nommé Ziggy Shuffledust. Es-tu à ce point nostalgique de l’époque Bauhaus ?
Ils ont fait du bon boulot. C’était juste pour le fun. Je suis fier de ce que nous avons fait avec Bauhaus mais je suis trop intéressé par le présent et le futur pour me laisser aller à la nostalgie.

Peux-tu nous en dire plus sur ton projet Desierto ?
Desierto est une collaboration entre Roberto Medoza, Pepe Mogt du collectif Tijuana's Nortec, et moi. Ce collectif tire son inspiration de la culture de Tijuana, la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Ils samplent des instruments utilisés dans la musique traditionnelle du Mexique du nord, à Torteno, comme des accordéons, des tubas, des tambours et des guitares espagnoles. Il mixent ensuite ces sons avec de la musique électronique. Ce qu’ils font est très novateur et excitant. La musique de Desierto est très cinématographique et ambiante. Nous envisageons de sortir un disque l’année prochaine et de faire quelques concerts.

Comment décrirais-tu David J en 2003 ?
Débordant d’activité ! Je suis un peu comme dans ces numéros de cirque où l’on fait tourner des assiettes sur des tiges. En plus des projets susmentionnés, j’ai mon show "Cabaret Oscuro", qui est inspiré du vieux cabaret de Weimar, Paris et Berlin, mais replacé dans un contexte contemporain. Il y a un peu d’attitude punk et c’est surtout très visuel, bien que simple et austère. C’est très proche de ce que faisait Bauhaus au tout début. Parfois nous faisons même une version de Bela Lugosi's Dead au banjo et au violoncelle, sur laquelle je récite les paroles de la chanson d’un ton monotone en portant un masque à l’effigie du logo qui figurait sur la couverture du disque. Je travaille aussi sur un projet de longue date en collaboration avec le poète Jeremy Reed. Jeremy déclame ses vers sur les paysages sonores que je compose ; c'est un auteur brilliant et très prolifique. Je viens aussi de finir la musique d’un projet intitulé "Evocations". C’est un CD de musique instrumentale composé et produit pour un film imaginaire. C’était à la base une suggestion de Don Tyler, qui a masterisé l’album "Estranged". Don a fait toute la programmation, tandis que Joyce Rooks, un pilier de "Cabaret Oscuro", y joue du violoncelle et des claviers et que je joue de la guitare espagnole et de l’harmonica. Je vais à nouveau travailler avec Don et Joyce sur mon prochain album solo, qui est déjà écrit.
Dernièrement j’ai également joué de la basse sur le nouvel album des Mount Sims. Par ailleurs, j’ai récemment ravivé mon intérêt pour l’art plastique, qui s’était manifesté lorsque j’avais fait quinze portraits miniature à la peinture à huile pour tous les amis qui m’avaient rejoint sur scène durant mon séjour d’un mois au club Gold Fingers à Hollywood en 2001. Depuis, j’ai fait quelques expositions aux États-Unis et en décembre il y en aura une à Tokyo. Elle comprendra notamment les illustrations originales du livre "For Bauhaus Lovers'/'The Glittering Darkness" qui raconte le mythe du voyage d’un héros classique en utilisant et remaniant des images de Bauhaus. Ce livre sera publié en décembre au Japon, par Pie books, en édition limitée à 2000 exemplaires.
Pour ce qui est de l’écriture, j’écris toujours des articles pour le journal Fahrenheit de San Diego. Ils seront regroupés sous la forme d’un livre qui contiendra aussi d’autres écrits et de la poésie. Pour finir, il y a aussi un livre illustré de toutes mes paroles de chansons qui est en route. Cette idée vient d’un talentueux artiste français : Dominique Duplaa.
Donc comme tu peux le constater, il y a beaucoup d’assiettes qui tournent là haut !