|  Propos recueillis en décembre 2003
PROCHAINE SORTIE : "Perpetuum Mobile" |
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|  |   |  |        | | Par Stéphane Leguay | | Photos Thomas Rabsch |
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|  | Quelques semaines après le confidentiel "Supporters Albums #1", uniquement destiné à leurs fans les plus inconditionnels, Einstürzende Neubauten nous revient en ce début 2004 avec un huitième album "Perpetuum Mobile". Après la B.O. de "Berlin Babylon", le troisième volet de leur collection "Strategies Against Architecture 1991-2001" et leur live "9-15-2000, Brussels", les Berlinois donnent enfin une suite à leur dernier album en date "Silence is Sexy" (2000), encore que le terme "suite" n’ait jamais bien collé avec l’éternelle marginalité créatrice du groupe. C’est dans le cadre luxueux de la bonbonnière de l’hôtel Coste que nous sommes allés rencontrer un Blixa Bargeld tout de Gucci vêtu, afin d’en savoir un peu plus sur les singulières nouvelles méthodes de travail des Allemands et sur un nouvel album au titre plutôt mystérieux.
Pour "Perpetuum Mobile" ainsi que pour le "Supporters Album #1" vous avez opté pour une méthode de travail plutôt expérimentale en donnant la possibilité à vos "fans-supporters" d’assister et de prendre part au processus de création de vos nouveaux morceaux… La production a été basée sur un modèle de souscription, ce qui je crois n’est pas rare dans le domaine de l’édition. Nous avons demandé une souscription de 35$ qui a permis à nos adhérents d’avoir un accès privilégié à notre site www.neubauten.org et en particulier aux sessions, que nous commentions simultanément, et à toute une banque d’archives. Durant cette année de production, nous avons engrangé 114 heures d’enregistrements ! Et nous avons fini avec plus de 10 000 commentaires postés sur notre site, ce qui est énorme pour une seule année ! Il s’est en fait créé une véritable petite communauté au sein de neubauten.org.
À quel degré vos fans ont-ils pris part à l’élaboration de ces deux albums ? Au départ, nous ne savions pas vraiment à quel degré nous désirions que nos supporters, je préfère les appeler ainsi plutôt que "fans", s’investissent. Mais tout comme j’aimerais que mes amis me disent ce qu’ils pensent d’un rough mix, si telle chose est bonne ou pas etc., nous nous sommes retrouvés à la fin de l’enregistrement entourés de tout un grand cercle d’amis donnant leurs commentaires sur le mix qu’on leur soumettait. Les gens ont pu ainsi donner librement leur avis, certains ont même donné des titres à des chansons, d’autres ont insisté pour que nous poussions plus en avant certaines idées que nous étions prêts à abandonner. Ils nous ont transmis tellement d’énergie à travers l’attention qu’ils nous ont portée que nous avons pu terminer les trois quarts de nos deux albums en seulement un an alors que Neubauten a en général besoin de beaucoup plus de temps pour faire un disque. Le fait que nous ayons à travailler sur des bases mensuelles régulières à cause des retransmissions sur le net nous a permis de mieux jouer tous ensemble et nous a donné une concentration que nous n’avons pas d’habitude. Jouer en situation de semi-live nous a, par ailleurs, apporté une chose toute simple qui est la discipline. Cela nous a bien aidé quand tu sais que les retransmissions commençaient à deux heures du matin pour s’achever vers six heures.
Vous comptez retravailler de la sorte à l’avenir ? Nous avons déjà commencé ! Nous sommes maintenant passés à la Phase 2 qui consiste en un CD et un DVD. Pour la Phase 1, tout a été filmé avec une simple webcam, puis archivé dans un format très compressé. Pour la Phase 2, nous filmons tout avec des caméras vidéo. De plus, nous déménageons de notre repère The Bunker dans lequel nous avons travaillé dernièrement pour investir un endroit plus grand qui va ressembler non pas uniquement à un studio d’enregistrement mais également à un studio de télévision. Ce qui signifie qu’il y aura de meilleures lumières et une plus grande surface clean car nous désirons faire les choses d’une manière un peu plus visuelle. Ce studio sera également utilisé comme une plate-forme pour d’autres artistes : concerts, enregistrements, albums téléchargeables etc. Je crois que ce genre de démarche est très important à l’heure actuelle, car comme tu peux le voir, l’industrie du disque ne se porte pas pour le mieux et cela ne va pas aller en s’améliorant. Il est facile de discuter pour savoir si tout cela vient du téléchargement, de l’industrie elle-même etc., mais je crois personnellement que si les artistes veulent survivre, ils se doivent d’aller explorer d’autres possibilités plus alternatives, comme Internet.
Il y a plusieurs chansons communes à "Supporter Albums #1" et "Perpetuum Mobile" ; en quoi le premier, dédié aux adhérents de neubauten.org, se distingue-t-il du second, destiné au " grand public " ? Il n’y a grosso modo que 30 % de matériel commun entre les deux disques. En fait, il n’y a qu’un seul titre vraiment identique à 100 % sur les deux. Le reste de "Supporters Album #1" est constitué de versions alternatives et de titres qui n’apparaissent pas sur "Perpetuum Mobile". À l’arrivée, ce sont deux disques similaires, mais différents. De surcroît, "Supporters Album #1" est une édition très limitée, numérotée à la main et qui ne sera jamais mise en vente.
Lorsqu'on regarde la pochette de "Perpetuum Mobile", on ne peut s’empêcher de voir au travers de ces produits de grande consommation un lien étroit avec le processus de recyclage, ce qui semble être une bonne définition de "mouvement perpétuel". Le recyclage est une définition qui peut aussi s’appliquer à ce que Neubauten fait depuis une vingtaine d’années dans le sens où nous avons toujours joué sur des objets usités, réutilisés et détournés de leur fonction première. Dans ce cas précis, on peut voir sur la pochette l’un de ces instruments, le Air Cake, élaboré par Andrew (Chudy, alias N.U. Unruh -ndlr) et que l’on peut entendre sur le titre "Perpetuum Mobile".
Sur l’artwork du promo, on voit clairement de célèbres marques de produits (Lipton, Pepsi, Coca-Cola…) ; ne risquez-vous pas de rencontrer des problèmes avec certaines de ces firmes dans la mesure où tout est à présent très contrôlé ? Mute Records nous a censuré en nous obligeant à mettre une mosaïque sur chacun des logos. C’est parfaitement idiot. Dans cette logique, si tu désires prendre en photo une montagne d’ordures, tu ne pourras jamais la publier car tu devras alors brouiller chaque marque et chaque logo, c’est ridicule !
Malheureusement on ne peut plus aujourd’hui montrer de marque sans être accusé de faire de la publicité illicite… Oui, mais je ne cherchais pas à faire de la pub pour quoique ce soit, je voulais simplement faire une photo d’art, c’est tout.
Est-ce qu’il y a un concept derrière ce titre "Perpetuum Mobile" ? Le titre de ce disque est plus ou moins une solution de secours. En effet, je choisis en général un titre de chanson pour baptiser l’album, ce qui est une manière de faire plutôt classique, mais là, nous avons eu de nombreuses discussions entre nous et avec les supporters pour savoir quel titre conviendrait le mieux à ce disque et à vrai dire, personne n’était vraiment enthousiasmé par "Perpetuum Mobile". Mais il se trouve que c’était le seul que nous avions tous un minimum en commun, c’est donc celui qui a été retenu. Mais il est certain que je ne me servirai pas de ce titre pour expliquer quoi que ce soit à propos de l’album.
Il n’y a pas une seule chanson sur ce disque qui n’aborde le thème du vent et de la tempête : ce point commun-là ne serait-il pas en définitive la meilleure explication à cet album ? Quand on a commencé à travailler dessus, nous n’avions pas de concept précis autour duquel nous axer. C’est plus tard, lors de l’enregistrement, que j’ai remarqué qu’il semblait y avoir dans les chansons un champs de métaphores, d’images et d‘associations qui convergeaient vers une même direction. Tout avait un rapport avec la migration, avec le mouvement, et bien entendu l’idée de mouvement perpétuel, avec le fait de partir, avec le vent, avec la perspective que peut avoir un oiseau dans le ciel… Une fois que tout ceci s’est révélé à nous, nous nous sommes mis à chercher dans cette direction, à travailler avec des instruments à vent, des tuyaux, des sons d’oiseaux... dont on ne s’est finalement pas servi sur le disque. Et c’est vrai qu’à l’arrivée, tout ce champs d’idées est certainement l’un des motifs sous-jacents les plus forts qui parcourt "Perpetuum Mobile". Et il y a aussi effectivement cet autre moteur qui est le vent, la tempête, les catastrophes naturelles etc. Tu sais, je ne commence jamais un album en cherchant d’abord quel en sera le thème ; je remarque juste après quelque temps des choses qui m’intéressent sur le moment et j’essaye alors de pousser un peu plus dans cette direction.
Cet album semble être le moins urbain de toute votre carrière... Einstürzende Neubauten a dès le début fait des albums sur lesquels l’intensité variait selon les titres. On pouvait commencer avec une pièce très puissante, enchaîner avec un morceau plus lent et ainsi de suite, il y a toujours eu cette idée de balancement entre les extrêmes. Et il est possible que "Perpetuum Mobile" ne penche pas, cette fois vers un extrême ou un autre, ou peut-être y a-t-il simplement une atmosphère bien particulière qui traverse l’album du début à la fin. Mais en tous les cas, ce disque correspond bien à la personne que je suis aujourd’hui et à la musique que j’ai envie d’écouter. Par exemple, si je prends ma voiture, je n’aurai qu’à mettre le CD dans le lecteur et le laisser tourner ; il n’y a pas de titres que j’aurai envie de zapper, ce n’est pas comme une douche qui alternerait indéfiniment le chaud et le froid…
Cet album est également bien plus mélancolique que les précédents… Je ne suis pas d’accord, je pense que le précédent, "Silence Is Sexy" est plus mélancolique que celui-ci. Ici, il y a quelque chose dans ma voix et dans ma manière de m’exprimer que je ne qualifierais pas de mélancolique mais plutôt de distant. Mon chant est direct et presque tout est autobiographique (bien plus que tout ce que j’ai pu écrire auparavant), mais en même temps je ne m’exprime pas avec mélancolie ni tristesse, c’est plutôt laconique. C’est comme un départ plein d’espoir : dans le premier morceau de l’album Ich gehe jetzt ("Je m’en vais maintenant"), lorsque je parle de catastrophes naturelles, je ne le fais pas comme si je voulais les évoquer réellement mais plutôt comme si je récitais l’alphabet, du genre "Il y a ceci, il y a cela, il y a aussi cela etc. et maintenant je m’en vais…". Mais cela n’est pas dit d’une manière triste ni amère.
Comment se présente l’année 2004 pour Einstürzende Neubauten ? En février, nous sortons "Perpetuum Mobile" et nous entamons une tournée qui passera encore une fois par Le Bataclan à Paris (le 6 avril -ndlr) puis par les États-Unis et l’Australie. À l’automne nous jouerons notre projet "Grundstueck" en live, travail que nous avons déjà démarré lors de la Phase 1 et que nous allons continuer de développer jusqu’à ce que nous soyons capables de le jouer sur scène. La performance sera probablement jouée uniquement à Berlin, mais il est possible que l’on décide de la jouer dans quelques autres villes. Ce ne sera pas un concert "normal" mais plutôt un grand événement qui impliquera nos supporters de manière encore plus active. Tout cela sera filmé, enregistré et constituera certainement le "Supporters Album #2". À moins que Mute Records ne le sorte, nous verrons bien. Cette performance aura sûrement lieu en automne. Voici nos projets pour 2004 et j’espère que je n’aurai pas à en faire plus !
Une dernière question : pourquoi as-tu quitté Nick Cave & the Bad Seeds ? J’étais de moins en moins satisfait de mon travail avec les Bad Seeds. Cela n’était plus aussi intéressant pour moi que ça avait pu l’être il y a quinze ans. Je n’ai jamais vraiment aimé jouer de la guitare ; disons que je trouvais intéressant sur les premiers albums d’essayer des choses et des techniques différentes autour de l’instrument. Mais tout cela est devenu de plus en plus routinier et j’ai commencé à m’ennuyer. Il n’y avait plus de challenge pour moi, aussi ai-je donc préféré quitter le groupe d’autant plus que je ne pouvais plus lui donner autant de ma personne ; lorsque je me suis remis à travailler sur Neubauten en plus des Bad Seeds et de divers autres projets en parallèle, je me suis rendu compte que je gaspillais beaucoup trop de temps. Tu sais, je n’ai pas arrêté que les Bad Seeds, j’ai aussi arrêté de travailler sur de nombreuses autres choses. Aujourd’hui la seule chose à laquelle je veux me consacrer est mon groupe, bien que ce ne soit pas "non-stop" et que cela me laisse malgré tout un petit peu de temps libre pour des choses complètement différentes. Je ne suis plus non plus tout jeune, j’ai maintenant 44 ans et derrière moi vingt années passées avec les Bad Seeds et vingt-trois avec Neubauten… |  |  |  | | |  | |
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