|  Propos recueillis en mars 2008
DERNIÈRE SORTIE : "Non Nova, Sed Nove Vol. I/II" |
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|  |   |  |      | | Par Stéphane Leguay | | Photos Céline Capron |
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|  | Adulé par les uns, honnis par les autres, Lucie Cries a tout de ces formations cold wave cultes qui auront passé le plus clair de leur temps à tutoyer l'excellence sans jamais parvenir à séduire un "grand public " gothique, plus enclin à succomber aux sirènes des sous-Nephilim et autres avatars de Christian Death qui pullulaient alors dans la première moitié des 90's. Frontale et sans concession, la démarche du combo pérennisait dans le fond comme dans la forme l'héritage sauvage des Killing Joke et Play Dead, sans pour autant oublier les entrelacs romantiques et mélodiques d'un Snake Corps ou d'un Chameleons. Un discours rebelle et révolté qui sur fond de références mythologiques ou moyenâgeuses dessinait la personnalité d'un groupe viscéralement entier, définitivement à part. Avec un son unique et une prose reconnaissable entre milles, la carrière de Lucie Cries aura ainsi contre vents et marées marqué de son empreinte cette seconde vague française. Rééditée par le spécialiste du genre, le label Infrastition, Lucie voit aujourd'hui l'intégralité de son oeuvre à nouveau sous le feu de l'actualité. L'occasion d'aller retrouver Olivier Paccaud, chanteur, tête pensante du groupe, et mentor du label Alea Jacta Est (à qui l'on doit entre autres la fameuse dynastie de compilations "L'Appel De La Muse") qui, s'il a laissé de côté basse et perfecto reste un homme plus que jamais engagé. Entretien sans langue de bois.
Qu'est-ce qui a causé votre séparation en 1996 ? Olivier Paccaud : C'est moi qui ai décidé d'arrêter. En vérité on était un peu fatigué, et pour continuer il aurait fallu que l'on signe sur un vrai label. Pour progresser, nous aurions eu besoin de moyens que notre propre label, Alea Jacta Est, ne pouvait offrir au groupe. On a enregistré à l'été 96 ce qui aurait dû être un maxi, on a par la suite contacté différentes maisons de disques, mais en définitive, rien n'a abouti. J'ai alors décidé de jeter l'éponge. Pourtant, quatre sorties étaient alors en préparation chez AJE : ce fameux maxi de Lucie Cries, le second album d'Ellysgarden, le sixième volume de l'"Appel De La Muse" - qui était prêt à sortir - et un septième, entièrement consacré, lui, à des groupes espagnols et italiens.
Des regrets ? J'ai adoré ce qu'on a vécu. Bien sûr, peut-être aurions-nous pu continuer, peut-être aurions-nous pu faire plus, faire mieux... Mais il ne faut pas avoir de regrets. Je crois en fait qu'il aurait vraiment fallu que l'on franchisse une étape supplémentaire. Moi je suis très fier de tout ce que l'on a fait, de tout ce que l'on a sorti, mais, par exemple, entre le deuxième album ("Semper Ad Alta") et le troisième ("Nihil Ex Nihilo"), je trouve qu'il n'y a pas de progression assez nette. Avec un plus gros label, nous aurions pu bénéficier de plus de temps de studio et ainsi élargir et étoffer notre palette. De même, sur le dernier maxi, certains titres comme Vers l'Azur auraient mérité d'être "plus" produits. Mais bon... En fait, pour en revenir à ta question, si j'ai un seul véritable regret c'est de ne pas avoir sorti d'album live.
Penses-tu que Lucie Cries ait été mal compris par le public français, que celui-ci ne vous a pas beaucoup soutenus ? Je te rappelle qu'à l'époque le public français n'était pas très nombreux et que ce n'est pas ici qu'un groupe pouvait réellement percer et trouver le soutien d'un label. Il n'y avait d'ailleurs pas vraiment de label sérieux et solide à cette époque en France. En fait, je trouve qu'on est le prototype même du "groupe culte" : pas beaucoup de fans, mais un noyau solide. On en avait partout : en France, en Italie, en Espagne, au Brésil, en Argentine, au Japon, etc. Le problème, c'est que l'on n'a pas réussi à percer en Allemagne, et c'est là qu'on aurait pu éventuellement avoir du soutien parce qu'il y avait une vraie scène avec des labels et des moyens. Je crois qu'on n'est pas parvenus à s'imposer là-bas parce qu'on n'avait pas de look, parce qu'on n'était pas un groupe porté sur l'image, parce que notre personnalité ne collait pas avec cette scène.
Et douze ans après la fin du groupe, comment as-tu réagi lorsque Infrastition est venu te soumettre l'idée de ces rééditions ? J'y ai pas vraiment cru au début. Pour commencer, je voudrais tirer mon chapeau à Alex (Alexandre Louis, tête pensante d'Infrastition et du fanzine/label Cynfeirdd, -ndlr), car il fait un travail vraiment formidable. De plus, il fait les choses avec beaucoup de doigté ; il sait ce qu'il veut, il va chercher des gens qui bien souvent ont arrêté la musique et qui n'ont pas forcément la force, l'envie ou la tête à se replonger dans leurs souvenirs, mais ça ne l'arrête pas. Moi, il m'a appelé plusieurs fois et dans un premier temps, étant très occupé, je n'ai pas donné suite. Mais il est revenu à la charge, très gentiment, et un jour, il est carrément venu me voir avec un projet très complet (pochette, tracklist, etc.) et là, j'ai été bluffé. J'ai été très touché de voir le projet aussi avancé et j'ai accepté. Je lui ai du coup passé une ou deux cassettes en plus avec des morceaux qu'il n'avait pas. Je suis très fier que l'on soit réédité. J'avoue avoir très peu écouté Lucie Cries ces douze dernières années, mais avec cette réédition, j'y suis largement retourné et je trouve au final qu'il n'y a pas grand-chose dont je ne sois pas fier. Même les toutes premières chansons qui pourtant sont moins bonnes ont un aspect fondateur. Par exemple, j'ai tenu à mettre sur cette intégrale un morceau comme Morituri Te Salutant, qui va peut-être en faire hurler certains, mais que je trouve fondamental dans l'histoire du groupe. Le son est pourri, c'est naïf, mais il est vraiment fondateur.
Il y a très souvent eu une dimension politique dans tes textes pour Lucie Cries ; aujourd'hui, tu es toi-même pleinement engagé dans la vie politique. Selon toi, était-ce une suite logique ? Ça n'a pas été une suite immédiate, puisque je suis resté professeur d'histoire pendant quelques années. En fait, j'ai adhéré au RPR en 1998 et le choix de cette période n'est pas dû au hasard. En effet, lors des élections régionales cette année-là, le parti a véritablement touché le fond et il y a eu dans le département (l'Oise, -ndlr) une scission entre certains membres du RPR qui ont plus ou moins flirté avec le Front National tandis que d'autres, sous la houlette de Philippe Seguin, réaffirmaient, eux, clairement les valeurs de bases du Gaullisme. M'étant toujours senti gaulliste, j'ai alors décidé de rejoindre le RPR en tant que militant de base. J'ai d'abord écrit de nombreux articles que j'envoyais un peu à tout le monde et qui ont fini par me faire connaître de certains élus importants du département : sénateurs, députés... Je suis ensuite devenu adjoint au maire de ma commune puis on m'a demandé de venir diriger un ou deux cabinets politiques. J'ai réfléchi un peu et finalement en juillet 2001 j'acceptais de prendre la direction du cabinet de Philippe Marini, sénateur-maire de Compiègne. J'occupe toujours cette fonction aujourd'hui sauf que je suis aussi entre temps devenu l'attaché parlementaire d'Olivier Dassault (député de l'Oise, -ndlr), pour lequel j'avais mené la campagne de 2002 et dont j'ai fini par devenir le suppléant à l'Assemblée Nationale depuis 2007.
Cette carrière-là t'épanouit-elle ? Peut-être pas totalement, car je suis toujours en recherche d'autres choses, mais ce qu'il y a de formidable dans l'action politique c'est que tu rencontres énormément de gens, des personnes d'origines sociales, politiques, culturelles ou ethniques très variées, ce qui est très enrichissant. C'est d'ailleurs une chose que j'appréciais également avec la musique à l'époque. Ça m'a permis d'élargir mes horizons. Ce qui est très intéressant en politique c'est que tu peux concrètement faire des choses comme aider des gens à trouver un boulot, un logement, aider des mairies à monter des dossiers pour construire des salles des fêtes, etc.
Justement est-ce que, en regard de ton passé dans la musique tu t'intéresses particulièrement à la place de la culture dans la ville, dans la communauté. On sait malheureusement qu'en France la culture a tendance à bien souvent passer un peu au second plan... Au niveau culturel, je ne suis pas du tout un partisan de la subvention à tout prix. Je pense qu'il faut développer le budget du Ministère de la Culture pour tout ce qui est entretien du patrimoine ou autres, mais pas pour ce qui concerne le "spectacle vivant" qui doit, selon moi se développer de lui-même. Pour moi, l'idéal c'est ce que j'avais fait à l'époque avec mon label Alea Jacta Est : personne ne m'a jamais aidé et j'ai pourtant le sentiment que nous avons fait des choses bien. Je ne suis pas pour aller financer des spectacles auxquels personne ne va, car j'estime qu'un groupe, une troupe de théâtre, etc., si elle est bonne, arrivera de toute manière à attirer du public. Bien sûr, ça n'est pas facile, il faut savoir se faire connaître...
...Oui mais malgré la qualité ou l'avant-gardisme d'un artiste, on sait que le public n'est pas pour autant toujours au rendez-vous. D'excellents groupes continuent de jouer devant des salles vides... Bien sûr, mais ça a toujours été vrai, de tout temps, politique culturelle ou pas. En fait ce qui me gênerait, ce serait une espèce de "culture officielle". Parce qu'à partir du moment où tu es subventionné, voire sur-subventionné par les collectivités, même si tu ne perds pas ton autonomie, cela devient une sorte de culture officielle.
Une culture à deux vitesses en quelque sorte... Oui. Par exemple chez nous à Compiègne, on a le Théâtre Français de la Musique, qui fait dans l'art lyrique. Ils touchent d'énormes subventions alors qu'ils ne s'adressent vraiment qu'à un public d'initiés. Et ils n'en ont jamais assez, ils demandent toujours plus. Dans ce cas-là, je préférerais qu'on leur donne moins et qu'on donne plus à des petits groupes de rock par exemple. À la limite je préférerais que ce soient les collectivités locales, les villes, les départements qui apportent leur aide plutôt que l'État. Que les communes mettent à disposition des studios, des salles de concert, etc., je trouve ça très bien. Mais que l'État débloque de grosses subventions pour on ne sait trop quoi, ça me gêne beaucoup plus.
Revenons à Lucie Cries : avec le recul, quel est le disque dont tu es le plus fier ? Je crois que "Semper Ad Alta" (le second album, -ndlr) est le meilleur de nos disques. Après, sur chaque album y'a des choses qui peuvent être perfectibles, mais sincèrement, j'aime tout ce qu'on a fait, je prends du plaisir à réécouter tout ça. Shoah (sur "Nihil Ex Nihilo", troisième album, -ndlr) est un morceau très fort, Un Tzarevitch au coeur des Limbes sur le dernier maxi est aussi un titre qui me touche particulièrement... Quant à celui qui résumerait le mieux Lucie Cries, je crois que ce serait L'Acropole d'Or sur "Semper Ad Alta" que ce soit au niveau du texte, de la mélodie, du jeu de basse etc. C'est d'ailleurs le titre que mes trois enfants retiennent le plus.
J'imagine qu'une reformation n'est pas envisageable... Je t'avouerais que lorsque le disque est sorti, l'éventualité d'un concert m'a vraiment travaillé. Le problème, c'est que je n'ai jamais fait les choses à moitié et donc si l'on se reformait, ça ne serait pas pour un seul concert, faire du "one shot" ne m'intéresse pas ; on serait vraiment frustré de ne pas pouvoir aller plus loin. Je sais que des propositions tomberaient pour aller refaire deux ou trois concerts en Italie ou en Espagne... On en meurt d'envie, mais ce ne serait pas très raisonnable par rapport à nos boulots et à nos familles. Je crois qu'il n'y a tout simplement plus vraiment de place pour Lucie Cries dans ma vie d'aujourd'hui. |  |  |  | | |  | |
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