|  Propos recueillis en octobre 2003
DERNIÈRE SORTIE : "Further From the Truth" |
|  |        

  |  |
|  |   |  |    | | Par Delphine Payrot | | Photo D.R. |
|  |    |
|  |
|  | And Also the Trees fait partie de ces groupes cultes qui ont marqué nombre d'entre nous, autant par leur style hors du commun que par le climat si particulier qui se dégage de leur musique. Depuis plus de vingt ans, le groupe reste fidèle à une forme d'esthétisme musical empreint d'un certain classicisme. Leur univers est teinté de poésie et d'imaginaire, leur musique est envoûtante et passionnée marquée par la voix profonde de leur chanteur Simon Huw Jones. Après plusieurs années d'interruption le groupe revient sur le devant de la scène avec un nouvel album "Further from the Truth" qui marque le retour à l'esprit musical des premiers albums. Entretien avec Steven Burrows, le bassiste du groupe.
Votre dernier album "Further from the Truth" s'inscrit dans la droite lignée du "style" And Also the Trees. N'avez-vous pas été tentés de changer de style et d'utiliser des technologies actuelles ? C'est toujours tentant d'utiliser les nouvelles technologies. Nous les utilisons pour nos besoins mais probablement pas de la manière dont on en fait usage habituellement. La technologie est avant tout un outil mais pas une fin en soi. Nous l'utilisons pour arriver à nos fins mais ce n'est pas elle qui guide notre créativité. Avec "Further from the Truth" nous étions enthousiasmés par l'idée de faire un album qui soit enregistré en live en studio et de recréer ainsi l'esprit de groupe. Cet album a été un véritable travail d'équipe que nous n'avions pas connu depuis des années. Nous avons utilisé la technologie essentiellement dans la phase d'écriture en travaillant chacun de notre côté. Mais être assis devant un Macintosh n'est pas véritablement une expérience collective...
Les membres du groupe étant séparés géographiquement, comment avez-vous fait pour travailler ensemble ? Notre travail a vraiment était très, très lent. Pendant quelques années nous avons préféré écrire et enregistrer chacun de notre côté. On s'est finalement bien adapté à travailler loin des autres dans des environnements différents. Pour cet album nous recherchions une approche plus "live" en jouant réellement tous ensemble. Nous avons d'abord enregistré chacun tout seul puis nous avons mixé les différentes idées avec des logiciels comme Logic ou Pro-Tools. Quand les arrangements ont été terminés nous avons répété les morceaux ensemble comme un vrai groupe avant d'enregistrer en live en studio où le temps nous était compté. Nous avons donc su tirer le meilleur parti de la technologie. Au final on a passé plus de temps à voyager qu'à travailler réellement. Simon en Suisse, Justin et Paul en Angleterre et moi-même aux USA. C'est la réalité et ça ne va pas aller en s'arrangeant. Nous avons simplement accepté le fait que cette façon de collaborer soit le seul moyen pour nous de continuer à travailler ensemble.
Le départ de Nick Havas (le batteur originel) a été le seul bouleversement dans le groupe ? En fait, le noyau dur du groupe, Simon, Justin et moi-même a été maintenu pendant 20 ans et le véritable changement jusqu'à présent a été le départ en 96 de Nick. Son départ s'est fait progressivement et il est resté proche de nous ce qui fait que nous n'avons pas eu à faire face à un trou de créativité soudain. Paul est avec nous depuis maintenant six ans et nous le considérons toujours comme un nouveau membre. Il est arrivé comme ça, sans audition ou autre chose de ce genre. Une seule répétition a suffit pour sentir instinctivement que c'était la personne que nous recherchions. Pendant quelques années il y a eu aussi des "guest members"... Mark Tibenham a été avec nous pendant deux ans, nous apportant une certaine flexibilité. Il avait une culture musicale complètement différente de la nôtre. Puis il y eut Dale Hodgkinson et Emer Brizzolara qui ont joué les claviers et les guitares additionnelles lors de nos concerts. Je suis d'ailleurs heureux d'annoncer que Emer est à nouveau parmi nous pour la nouvelle tournée. Il y a quelque chose de très stabilisant d'avoir une présence féminine sur scène...
Combien de temps avez-vous mis pour réaliser cet album ? Oh, seulement six ans... Nous avons commencé à travailler sur des idées fraîches juste après l'album "Silver Soul" puis est survenu une série d'événements qui nous a obligé à arrêter la musique pour un temps. Quand finalement nous sommes revenus sur le sujet nous avons trouvé que les premières idées ne convenaient plus pour l'album que nous souhaitions réaliser. Malgré la tentation d'utiliser ces idées nous avons finalement rejeté la majorité d'entre elles et nous somme repartis de zéro pour la phase d'écriture. Ce qui veut dire que toute la matière créative était nouvelle. La phase d'enregistrement elle-même n'a duré que quelques semaines mais on a surtout passé beaucoup de temps à transpirer sur les répétitions comme au bon vieux temps...
Quelle a été votre démarche créative et quelles ont été vos sources d'inspiration pour ce dernier album ? Avec "Angelfish" et "Silver Soul" nous avions une idée bien précise sur la façon dont ils devaient sonner, un mélange de différentes influences des années 50 et 60 mixées avec notre propre identité musicale. "Further from the Truth" était différent dans le sens où nous voulions faire un album qui sonnait comme s'il avait été fait en 2003. Quelque chose avec un esprit contemporain mais qui n'aurait pu être écrit que par And Also the Trees. Je crois que nous avons réussi. Les albums ont une habitude étrange de prendre une vie qui leur est propre... les chansons nous tirent dans une direction que nous n'avions pas forcément prévue, et nous suivons juste notre instinct.
Qu'avez-vous fait durant le laps de temps qui a précédé la sortie de cet album ? Pendant un temps nous avons simplement arrêté. Paul était fortement impliqué dans un certain nombre de projets, principalement "The Science Teachers". Justin et lui travaillent depuis pas mal de temps sur un projet de film d'animation. C'est seulement quand il est devenu clair qu'il se passerait du temps avant que nous fassions un nouvel album ensemble que d'autres projets ont réellement pris forme, bien que Justin et moi-même n'ayons jamais réellement arrêté de travailler sur des idées de morceaux.
Lorsque l'on écoute vos premiers albums, on a le sentiment que les morceaux n'ont pas vieilli. Pensez-vous que votre musique soit intemporelle ? C'est très flatteur... "Sans âge, mais en dehors du temps". Cela pourrait faire une nécrologie parfaite ! Chaque album a été le reflet de ce que nous étions à ce moment là. Réécouter certains de nos vieux morceaux nous rend aussi mal à l'aise que de consulter un vieil agenda... C'est à la fois nostalgique, agréable et souvent un peu effrayant. À nos débuts, j'ai toujours espéré que nous serions un de ces groupes qui sont adorés pendant des années par des petits groupes de gens vraiment passionnés. Un peu comme nous le faisions avec nos albums du Velvet, des Stooges et de Scott Walker, des disques qui ne vieillissent pas. Peut-être que nous avons atteint cette ambition sans nous en être vraiment rendu compte... On aimerait bien le penser en tous cas, mais je crois que le prochain album est toujours beaucoup plus important pour nous que notre passé.
Êtes-vous toujours autant attirés par cet univers "passéiste" empreint de légendes et d'imaginaire ? Esthétiquement, nous gardons toujours une attraction pour le "passé". C'est une source d'inspiration inépuisable dans tous les sens du terme, dans les paroles des chansons, dans la musique, dans la vie. Néanmoins, je pense que l'influence du temps passé est moins présente aujourd'hui dans nos créations. Notre travail récent est plus influencé par le monde dans lequel nous vivons actuellement et peut-être par le manque de temps dans la vie de chacun des membres du groupe.
La sonorité des mots et le choix des paroles font partie intégrante de votre musique. Vous considérez-vous comme des poètes ? Nous ne nous considérons pas vraiment comme des poètes, bien que je ne puisse pas parler à la place de Simon. Nous nous considérons simplement comme des artistes, sans aucune prétention. Ce que nous faisons n'est pas du "rock'n'roll" bien que nous ayons flirté avec une certaine forme de rock dans nos précédents albums. Nous nous battons pour créer quelque chose avec une forme de vie et de longévité qui puisse être apprécié à différents niveaux. Ce n'est pas de la pop, ce n'est pas non plus du jetable.
On a le sentiment que votre musique n'est comparable à aucune autre, que votre style est unique. Avez-vous néanmoins des influences ? Oh oui, mais peut-être que nos influences ne sont pas celles que les gens imaginent. Nous avons grandi sous l'influence du punk et de ses formes les plus variées. L'idéologie de ce mouvement nous a beaucoup influencé même si la musique en elle-même ne laisse pas de trace sur nos albums. J'affirme toujours que l'on est un véritable groupe punk ! Nous avons été influencés par de nombreux artistes durant toutes ces années. Au début c'était les Stooges, le Velvet Underground, Love... puis John Barry, Morricone, Johnny Cash, Scott Walker. Mais l'important c'est ce que nous avons fait, nous, avec ces influences. Il n'y a pas eu de trahison. Récemment nous avons plutôt été influencés par des artistes qui nous ont tenu à cœur pendant des années, Bowie, Roxy Music, Kraftwerk. Mais c'est plus l'esprit de leur travail qui nous a influencés que leur musique en elle-même.
Pensez-vous qu'il y ait des groupes qui se soient inspirés de vous ou chez lesquels vous auriez retrouvé le même esprit que And Also the Trees ? Quelqu'un nous a un jour fait la remarque que nous étions un groupe plus admiré par d'autres musiciens que par le public lui-même et je crois qu'il y a du vrai. J'ai rarement vu notre influence sur d'autres musiques contemporaines mais par contre j'ai constaté des similitudes sur les thèmes abordés par d'autres artistes. Par exemple, lorsque j'écoute "A Child's Christmas in Wales" de John Cale, j'y trouve un esprit lyrique similaire aux paroles écrites par Simon. Comme si tous deux essayaient d'atteindre le même but. Mais je doute que Cale ait la moindre idée de qui nous sommes et je sais que Simon doit beaucoup à la carrière post-Velvet de Cale... Je retrouve le même esprit musical chez Sigur Rós, Scott Walker et même Radiohead mais c'est plutôt dans le sens où nous convergeons dans la même direction. De temps en temps un membre de Nine Inch Nails ou Marilyn Manson nous cite comme influence, ce qui je suppose devrait être flatteur, mais sérieusement, c'est difficile de savoir.
La scène gothique a pris une grosse ampleur un peu partout et surtout en Allemagne. Vous qui êtes un peu les parrains de cet esprit, quel regard portez-vous sur cette scène ? Pensez-vous en faire partie ? Il y a eu un temps où nous avons évité la question "gothique"... Nous en faisons partie bien sûr, mais plus par accident que par intention. La culture gothique n'existait pas vraiment à nos débuts, en tout cas en Angleterre. Souvenez-vous, la fin des années 70 et le début des années 80 en Grande-Bretagne étaient plutôt mornes. Paralysé par un gouvernement de droite, un chômage massif, des grèves, l'exaltation initiale du mouvement punk devenait déjà le rêve d'un homme de marketing... Le gothique était beaucoup trop glamour pour cette époque. C'était des costumes d'occasion et des imperméables gris... Le mouvement gothique nous a réellement adoptés quelques années plus tard comme il l'a fait pour d'autres groupes. Nous avons une audience d'inconditionnels plutôt cool, dans laquelle se trouve justement un large contingent de gothiques et c'est un groupe de gens relativement impliqué. De plusieurs façons ta question apporte d'elle-même les réponses.
Chez And Also the Trees, malgré le côté "romantisme noir", il y a une telle intensité et une telle passion qui se dégagent des morceaux, qu'au lieu de se laisser gagner par la mélancolie, on se sent au contraire transporté, presque envoûté. À quoi tient cette effervescence selon vous ? Je suis d'accord... contrairement à la perception générale. J'ai toujours vu notre musique comme étant une force positive et motivante, une célébration de beaucoup de choses. En fin de compte cela provient de l'âme collective de And Also the Trees. Au cœur de cette âme nous recherchons chacun la beauté, la forme et la couleur... Il y a toujours cette idée que la musique "dark" vient exclusivement d'artistes qui ont un esprit sombre. Nous sommes peut-être l'exception. Je ne sais pas. Je nous vois plus d'une couleur orange d'automne que dans le noir.
Pensez-vous être un groupe romantique en marge des artistes actuels ? Pas vraiment. Individuellement nous sommes des personnes romantiques et ça se reflète forcément dans notre travail commun. En marge des artistes contemporains ? Je crois que ça a toujours été comme ça. Nous n'avons jamais eu le sentiment de rentrer dans un cadre quel qu'il soit. En dehors du lot pour l'éternité. Peut-être que c'est le résultat de notre éducation campagnarde mais nous avons toujours trouvé difficile de faire partie d'une scène particulière ou du business de la musique... nous n'avons jamais vraiment traîné avec d'autres groupes et même s'il nous est arrivé de le faire nous nous sommes toujours sentis différents. Je ne peux pas vraiment l'expliquer mais nous avons appris à vivre avec ce sentiment. Ça fait partie de nous.
Selon vous faut-il avoir une certaine forme de sensibilité pour comprendre et apprécier votre musique ? Pas nécessairement mais nous sommes peut-être un groupe qu'il faut apprendre à connaître pour vraiment l'apprécier. Notre musique ne peut pas plaire à tout le monde, nous en sommes conscients. Cela fait partie du jeu lorsque l'on est un peu en marge, mais je suis toujours surpris de constater que notre musique est écoutée par des personnes appartenant à des spectres très différents. C'est pour moi une réussite.
Qu'appréciez-vous comme musique aujourd'hui ? Je trouve que la musique actuelle est de façon générale en très bonne santé. La fusion des styles est remarquablement riche dans la forme et la substance. Rien que les douze derniers mois ont été très excitants... The Flaming Lips, Colder, Sigur Rós, Godspeed, Beth Gibbons, Massive Attack pour n'en nommer que quelques-uns. Je peux tout autant écouter des groupes comme Neu!, Harmonia, ces groupes allemands des 80's... ou de la musique country comme Johnny Cash... ou Augustus Pablo...
Comment imaginez-vous votre public ? Comme des personnes de très bon goût !
Vous n'êtes jamais vraiment rentrés dans le système "marketing" des maisons de disques. On a le sentiment que votre musique est réservée aux initiés. Je pense que vous auriez pu toucher un public beaucoup plus large si aviez été plus médiatisés. Ne le regrettez-vous pas ? C'est difficile de regretter quelque chose dont vous n'avez jamais réellement eu le contrôle. À nos débuts nous travaillions avec des gens variés, des amis, dont l'enthousiasme était plus grand que leur talent ! Nous étions tous naïfs, créant quelque chose de spécial et nous amusant beaucoup. C'est impossible de regretter ça. Rétrospectivement, je pense que de toute façon la célébrité ne nous serait jamais vraiment tombée dessus et pour être honnête nous ne l'avons pas vraiment cherchée. En tout cas, pas autant que certaines personnes l'auraient souhaité. Nous avons été accusés une fois d'être "difficiles" alors que nous souhaitions simplement garder le contrôle sur nos idées. J'imagine que cela provient de notre ancienne culture punk et c'est pour cette raison que nous avons voulu délibérément être indépendants. L'ironie, c'est que c'est probablement notre manque de succès commercial qui a contribué à notre longévité.
Avez-vous le projet de faire d'autres albums. Est-ce que votre motivation ne s'amenuise pas avec le temps ? Pas du tout... le désir de faire de la musique ne s'est jamais affaibli et l'écriture du prochain album a déjà commencé, bien que je ne puisse pas promettre qu'il arrivera bientôt ! Nous espérons sortir un nouveau disque en novembre, au même moment que la tournée. En fait, ce ne sera pas tout à fait un nouvel album mais plutôt un complément de "Further from the Truth" avec des idées provenant de la période où nous l'avons enregistré. Il y aura des morceaux que nous avons terminés trop tard pour être présent sur l'album, de vieilles idées et des versions instrumentales. Il s'appellera "The Rattle Bag". Il a été enregistré dans un petit studio avec un petit budget. Rien à voir avec la production à gros moyens de "Further from the Truth"... Il ne sera pas disponible dans les magasins mais uniquement lors des concerts et par le site Internet. Il est probable que nous sortions à l'avenir plus de morceaux de cette façon-là. Les archives de And Also the Trees sont plutôt conséquentes et il y a encore pas mal de morceaux à découvrir. Ce serait dommage de les laisser vieillir sans les faire écouter au public. Nous avons envisagé la possibilité d'un DVD live, la prochaine tournée pourrait être filmée dans ce but. Et il y a aussi des projets à côté... Le court métrage de Justin et Paul devrait bientôt être terminé, Simon est en train d'écrire des morceaux avec Bernard Trontin des Young Gods et je viens presque d'achever un album avec les Badass Cowboys, mon alter-ego "country alternatif". Notre réputation de paresseux pourrait bien être en danger... |  |  |  | | |  | |
|  |  | |  |