Propos recueillis
en février 2004


DERNIÈRE SORTIE :
"Itching"


LABEL :
www.zone51.com/brumerecords
Par Delphine Payrot  
Photo Véronique Weil  

Agitateur sonore au sein du groupe industriel Nox, manager pendant dix ans du label et magasin Odd Size spécialisé dans les musiques électroniques et expérimentales, Laurent Perrier se consacre depuis quelques années à ses projets solo sous les noms aussi divers que Cape Fear, Heal ou encore Zonk't. Chacune de ses identités musicales explore un nouvel univers sonore avec toujours la même intensité créative.

Depuis 97, tu as enchaîné les projets solo (Cape Fear, Heal, Zonk't). Pourquoi changer d'identité à chaque nouveau projet ?

Cape Fear était ma suite personnelle de Nox après la fin de son existence où la guitare avait une place prédominante. Le projet se voulait dense et "rentre dedans". Le premier album de Zonk't allait dès le départ dans une autre direction : mélanger une ambiance "illbient" dub sombre à des compositions électroacoustiques. Pour Heal, j'aurais pu garder le nom de Cape Fear. J'ai composé l'album seul mais j'ai remonté un trio basse, batterie, machine pour la scène. La même équipe que pour Cape Fear, mais je voulais mettre une barrière entre les deux projets, Heal étant beaucoup plus contenu, moins rock que Cape Fear, plus groove. Aussi, je trouve assez marrant le fait de changer de nom, comme repartir à zéro. Il y a peut-être aussi un désir anti-commercial, brouiller les pistes.

D'où vient ce nom étrange "Zonk't" ?
Cela s'écrit normalement Zonked. Je préfère l'écrire comme il se prononce pour éviter les fautes de prononciation. En anglais, c'est un mot plutôt argotique que l'on pourrait traduire par "se sentir déphasé, ailleurs, troublé".

Au fil des années, il semblerait que ta musique se dirige vers un "tout électronique" et vers une recherche sonore plus élaborée ou en tout cas plus cérébrale.
Il est vrai que ma musique aujourd'hui est totalement électronique. Cela n'est pas calculé. Il y a certes un aspect pratique évident, mais surtout l'instrument n'a pas sa place en ce moment dans ma musique. Cela n'est pas irréversible. J'ai fait des expérimentations récemment avec une guitare, mais cela n'a donné aucun résultat concluant. Avec "Itching", je me suis plus concentré sur la précision du son. La découverte de nouveaux logiciels allant dans ce sens m'a encouragé à suivre cette voie. J'ai voulu travailler sur des compositions plus dépouillées que dans le passé, développer un son plutôt que d'en empiler plusieurs dans un même morceau. Le côté microscopique de la musique électronique est plus dans mes inspirations actuelles. Il est vrai que le côté cérébral m'attire énormément. J'essaye malgré tout de garder une certaine efficacité dans mes compositions, ainsi qu'un aspect organique.

Sur tes différents projets on retrouve un certain attrait pour les sonorités sombres, froides et industrielles. N'es-tu pas tenté par des compositions plus légères ou plus gaies ?
Je suis spontanément attiré vers ce style de compositions. Ce n'est pas vraiment calculé. Pour moi "Itching" mélange des sonorités plus organiques et cliniques que sombres ou industrielles, à une structure rythmique que je cherche complexe, groove et puissante. Je me sens plus proche des mouvements electronica, dub électronique et click and cuts qu'industriel. J'ai un autre projet "Starting Back", presque prêt, beaucoup plus mélodique, entre nu jazz, pop électronique, rythmique funk, hip hop et instrumentation. Je cherche un label pour le sortir. Cela m'amuse plutôt de m'entraîner à des compositions plus ludiques. Ce que j'ai fait pour la publicité m'aide à cela. J'ai besoin d'avoir des directives précises, des gens derrière moi qui me donnent les bonnes directions. J'ai du mal seul, spontanément à y arriver. Je ne suis peut-être pas vraiment en phase avec ce que peuvent ressentir la plupart des gens. Je ne ressens pas ma musique comme sombre. Un groupe comme Radiohead qui vend des millions de disques me paraît bien plus sombre.

En quoi consiste ton travail pour la publicité ?
J'ai fait une pub en juin dernier pour Lancaster via la société de communication Gédeon. Ce n'est pas pour la télé mais diffusé dans le monde entier dans les points de ventes Lancaster et plus précisément pour les duty-free dans les aéroports. Mais j'ai l'impression que cela concerne plus les États-Unis. La musique accompagne un montage de snowboard. C'est pour lancer des produits visant la clientèle streetwear.

Tu as réalisé des travaux en collaboration avec des plasticiens, des vidéastes ou des danseurs. Peux-tu nous en parler ?
C'est mon activité principale. J'ai commencé il y a environ cinq ans. La plupart des titres de "Itching" proviennent de créations chorégraphiques.

Y a-t-il un fil directeur commun dans ces différentes approches artistiques ?
Je travaille depuis novembre 2003 et jusqu'à juin 2004 avec quatre compagnies chorégraphiques. Même si je ne fais pas la même chose avec chacune d'elles, on retrouve une esthétique commune, un son dans toutes ces créations. Ces rencontres ne se font certainement pas par hasard.

Il semble y avoir un rapport étroit entre ta musique et la danse (musiques de chorégraphie, projections visuelles axées sur la danse). Penses-tu que tes compositions se prêtent tout particulièrement à des spectacles de danse contemporaine ?
Ce n'est pas un travail de commande, mais une réelle collaboration à chaque fois. La danse m'inspire beaucoup. Elle me laisse la liberté d'exprimer la musique que j'ai vraiment envie de faire tout en ayant un propos différent. Les chorégraphes me donnent des idées que je n'aurais pas forcément eues tout seul. Je suis très souvent sur scène pendant les spectacles, c'est pour moi une nouvelle formation de groupe. Je ne joue plus avec d'autres musiciens mais avec des danseurs(euses). Je gagne ma vie comme ça, je suis intermittent de spectacles. J'ai commencé mon travail vidéo il y a cinq ans maintenant avec pour but premier d'avoir mes propres images projetées pendant mes concerts. J'ai réalisé à ce jour sept films distribués et projetés dans divers festivals de cinéma expérimental ou des galeries d'art. J'ai réalisé toute la partie vidéo dans un spectacle chorégraphique et je m'apprête à renouveler l'expérience en avril prochain. La plupart de mes films sont axés sur la danse.

Si le magasin Odd Size existait encore, quels groupes pourrait-on y trouver aujourd'hui ?
La liste serait trop longue. Au niveau du label, je serais très intéressé par les travaux de Frank Bretschneider, Monolake, Techno Animal, Rechenzentrum...

Quel regard portes-tu aujourd'hui sur la scène électronique actuelle, en France et à l'étranger ?
La scène électronique française reste très restreinte je trouve. Heureusement des labels comme Brume présentent un travail efficace entre autres par le fait de créer des familles, une scène. La France reste représentée plus par une scène de clubbing, une scène house qui ne m'intéresse guère. La scène allemande reste la plus créative. Les nouveaux Québécois comme Akufen ou Deadbeat amènent quelque chose de nouveau, de frais, d'intelligent.

Quels sont tes projet futurs ?
Le programme jusqu'à juin est très chargé. Une création en cours, une autre qui doit commencer en avril, des tournées en ce qui concerne la danse, une commande de la WDR, une radio de Cologne, une sorte de France Culture, pour une émission sur la musique à Paris en forme de collage. Une collaboration pour un morceau avec Cordell Klier. Je vais commencer à travailler sur un nouvel album de Zonk't. Et puis je vais finir un film vidéo commencé en juillet dernier.
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