|  Propos recueillis en janvier 2004
DERNIÈRE SORTIE : "Le Meilleur des mondes" |
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|  |   |  |    | | Par Christophe Lorentz | | Photo D.R. |
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|  | On était quasiment sans nouvelles du combo bordelais Spina depuis la sortie de leur album "Le Meilleur des mondes" en 1997. Tout juste avait-on appris que différents changements de line-up avaient eu lieu (un nouveau chanteur, le départ du percussionniste)… Et alors que l’on craignait que l’un des rares groupes électro/crossover de l’hexagone se soit purement volatilisé, voilà qu’on le retrouve étroitement associé à la chorégraphe japonaise Carlotta Ikeda pour un saisissant spectacle nommé "Togué". Cette pièce mêle une forme très contemporaine de danse butô (style de danse japonaise violent et expressionniste) à une prestation live intense de Spina, les trois musiciens étant juchés sur d’énormes cubes métalliques surplombant la scène pour jouer leurs nouvelles (et enthousiasmantes) compositions. Suite à la présentation de "Togué" au Théâtre Silvia Montfort à Paris, nous avons rencontré Laurent Paris, guitariste et compositeur du groupe, pour faire le point sur le passé, le présent et le futur de Spina.
Peux-tu nous résumer ce qui s’est passé pour vous depuis la sortie de l’album "Le Meilleur des mondes" ? La tournée consécutive a l’album s’est plutôt bien passée, et on se préparait à faire un nouveau disque. En même temps, on était très fatigués car cela faisait cinq ans qu’on bossait non-stop sur Spina. J’avais aussi besoin de m’aérer un peu, parce qu’on commençait à saturer au niveau musical : on n’avait pas tellement envie d’aller vers le "plus", avec des guitares encore plus dures, plus de violence… Ce n’était pas comme ça qu’on allait trouver un espace d’évolution. Je pense que c’est aussi ce qu’a dû ressentir Front 242 par exemple. J’ai donc commencé à composer des choses un peu plus douces, plus acoustiques, avec des sons plus clairs… On avait besoin de plus de réalité et de moins de virtualité, mais c’était en même temps difficile à assumer. Il y a donc eu un moment de flottement, avec des dissensions au sein du groupe, et c’est à ce moment là que l’on a rencontré Pascal, notre nouveau chanteur, qui était en fait le frère de la personne qui faisait nos pochettes. Pascal a insisté pour passer une audition en tant que chanteur, alors qu’on ne pensait pas vraiment en avoir besoin. Mais quand on l’a finalement écouté, on s’est dit qu’on ne pouvait pas laisser passer ça : je n’avais jamais entendu quelqu’un qui avait une capacité vocale aussi hallucinante ! On avait déjà composé deux morceaux plus calmes, et le fait que Pascal arrive à ce moment là c’était comme une conjonction assez étrange.
Le groupe avait besoin de se renouveler en somme ? Oui. À force d’aller dans des rave-parties, je me suis aperçu que j’étais finalement saturé, que j’en avais assez de cette musique purement physiologique. J’avais désormais besoin de mélodies, besoin de reconnaître quelque chose… En fait, l’artiste qui m’a éclairé dans la direction à suivre c’est Lars von Trier. Son évolution montre une volonté de mettre la technologie de moins en moins en avant et de réinjecter au contraire des histoires et du sens. Quand j’ai vu "Les Idiots" ou "Breaking the Waves" j’ai pris conscience qu’il fallait oser renverser la tendance.
Comment en êtes-vous arrivé à travailler avec Carlotta Ikeda ? Elle est venue nous voir lors d’un concert de l’ancienne formation de Spina, dans notre base sous-marine de Bordeaux, début 1999. Elle nous a tout de suite dit qu’elle voulait que l’on fasse quelque chose ensemble. On est allé voir son spectacle de l’époque, qui était du pur butô et l’on se demandait comment on allait pouvoir s’intégrer là-dedans. Au début, il était surtout question d’écrire une musique spécialement pour sa pièce, mais on s’est tourné autour un bon moment et le montage financier a été long et compliqué. De plus, Carlotta Ikeda n’est pas vraiment dans le verbal, en partie à cause du fait qu’elle soit Japonaise, et c’est aussi une personnalité très particulière. Finalement, elle a beaucoup écouté notre musique et s’est énormément adaptée à ce que l’on fait. Ce n’était pas un travail spécialement difficile, mais surtout organique et mystérieux : pendant deux ans on s’est vu avec Carlotta tous les quinze jours pour parler de choses très diverses, on a rencontré progressivement les danseuses... Ça a été une vraie expérience à plusieurs niveaux, notamment pour savoir comment des hommes et des femmes peuvent travailler ensemble. Enfin, la première présentation du spectacle a eu lieu à Marseille en 2002.
On a souvent l’impression, durant le spectacle, que Carlotta Ikeda brise les frontières entre le groupe de rock et les danseuses butô en vous intégrant à plusieurs reprises au milieu de sa chorégraphie… C’est bien que tu aies ressenti ça car tout le monde ne l’a pas vu ainsi. Il fallait de toute façon trouver une formule adaptée, parce que Béjart s’était planté en essayant de faire la même chose. Au départ, les gens de la danse contemporaine étaient scandalisés ! Maintenant, leur attitude change parce que le spectacle marche bien. On a vraiment eu des réactions de sympathie très troublantes, avec des rappels d’un quart d’heure et des gens qui ne savaient pas trop quoi dire mais qui nous montraient leur ventre pour signifier qu’ils avaient reçu comme un choc.
Penses-tu que le butô est finalement un style de danse qui s’accorde bien avec la musique de Spina ? En fait, on a réalisé après coup que les vidéos projetées lors des concerts de Spina dérivaient directement des images prises durant la guerre du Golfe, on ne s'était pas rendu compte à quel point c'était présent. Et alors on s’est aperçu qu’il y a un lien énorme avec le butô, puisque ce style résulte du traumatisme d’Hiroshima. Et c’est là où je pense que l’on est dans une vraie expérience artistique, et non pas intellectuelle ou conceptuelle, parce que le sens est arrivé après. Même de la part de Carlotta. Ce n’est pas une réflexion personnelle qui nous a mené à faire ce spectacle, mais, au contraire, le hasard d’une rencontre pas du tout calculée.
Un certain nombre d’artistes affiliés à la scène gothique ou industrielle ont utilisé, ou utilisent encore, le butô pour leurs spectacles ou leurs visuels : Einstürzende Neubauten, Das Ich, Die Form, Sopor Aeternus… D’où vient, selon toi, cette attirance ? Je ne me suis jamais vraiment posé la question au niveau de la musique. Je savais tout ça mais ça n’est pas très important pour moi. Il faut voir aussi que les artistes du butô sont venus chercher des influences en Occident : Antonin Artaud et les surréalistes sont très importants pour eux. En outre, le butô est né en même temps que le rock… Mais l’influence du butô je la retrouve plutôt dans la fin d’ "Apocalypse Now" ou chez La Fura del Baus. Il y a un rapport à la contrainte dans le butô, à la pression. Comme en musique finalement : lorsque tu exerces une contrainte sur l’air il en sort des harmoniques. Même pour nous sur scène, quand on reste bloqués en hauteur sur nos cubes d'une surface de deux mètres carrés, on sort de là avec les muscles super tendus, et ça se ressent forcément au niveau de notre présence scénique.
Avez-vous pensé à ce que vous allez pouvoir faire après, lorsque vous ferez des concerts pour présenter le nouvel album sans la présence des danseuses ou du décor ? On n'en sait encore rien du tout. Ce qui est certain c’est que ce spectacle aura complètement changé notre trajectoire artistique et humaine, car c’est une expérience lourde, profonde et dans laquelle on s’implique beaucoup. Mais pour la suite, j’ai presque envie de dire qu’on est en attente, puisqu’il y a toujours des choses nouvelles qui nous tombent dessus de manière providentielle ! Tout peut encore arriver. Sinon, par défaut, on fera sûrement quelque chose de très sobre, car je pense que l’époque a besoin de ça : tout est tellement sophistiqué aujourd’hui que l’on a besoin de revenir à quelque chose d’épuré.
Les décors de "Togué" sont signés Jean-François Buisson, votre ancien percussionniste qui est désormais très connu en tant que plasticien. Pourquoi a-t-il quitté son poste de musicien ? C’était l’époque où il y avait des tensions pour cause de différences d’options artistiques. On voulait avoir plus de réalité acoustique, et non plus déclencher des rythmes en cognant sur des pads. Bruno, qui était à la basse et au chant, était batteur de formation et il était donc normal qu’il passe à la batterie. De plus, Jean-François avait son occupation de créateur à côté... Je ne sais pas si l’on retravaillera avec lui au niveau du visuel, parce que, sans vouloir être méchant, il est encore à fond dans le look jeu vidéo et ferraille, alors que pour nous c'est du passé. Même le décor du spectacle est plus proche du visuel qu'utilisait l'ancienne mouture de Spina. Maintenant on a laissé tomber tout ce qui était post-indus pour respirer un peu et aller vers quelque chose de plus humain et vivant.
À deux ou trois exceptions près, les morceaux que vous interprétez durant "Togué" sont des compositions inédites. Où en est donc le nouvel album ? Le groupe est désormais prêt à le faire, ce qui n’était pas le cas il y a encore quelques mois, et la matière est là, même si rien n’a été réellement mis en boîte. Cela dit, c’est un tel bordel actuellement dans les maisons de disques que la question est surtout de savoir comment faire diffuser notre musique. Avec "Togué", on a encore une quinzaine de dates en France et en Europe jusqu’en mai. Parallèlement, la personne qui s’occupait avant de nos vidéos a filmé toute l’évolution de la création du spectacle de façon très réaliste, pour réaliser un documentaire qui passera sur Arte dans quelques mois et pourrait déboucher aussi sur DVD. L’aspect multimédia a de toute manière toujours été important dans le groupe, et il ressurgit donc naturellement dans ces projets de DVD ou de documentaire… |  |  |  | | |  | |
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