Propos recueillis
en mai 2004


DERNIÈRE SORTIE :
"House of the Molé"


SITE OFFICIEL :
www.ministrymusic.org

AUTRE SITE :
www.punkvoter.com

LABEL :
sanctuaryrecordsgroup.com
Par Stéphane Leguay  
Photos Paul Elledge  

Il n'aura fallu qu'une petite année (et quelques mois) pour que Al Jourgensen et son Ministry réapparaissent au grand jour avec un neuvième album, "House of the Molé", qui risque d'en laisser plus d'un sur le carreau tant la violence et la puissance qui transpirent de ces neuf nouveaux titres vient piocher avec sadisme dans le riche arsenal sonique du sextuor sudiste. Une sournoise brutalité qui contraste avec la mine bonhomme d'un Al Jourgensen détendu et toujours aussi affable. Bonnet sur la tête, lunettes noires de rocker et longs bas sur les bras pour masquer quelques vieux stigmates d'un temps enfin révolu, il nous parle de son Ministry new-look, de son album, de l'Amérique et de son ami W.

"Il en avait un peu marre des tournées, il a des gamins dont il avait envie d'un peu plus s'occuper, bref il aspirait à une vie un peu plus tranquille, une vie de famille quoi." La personne dont parle Al Jourgensen, non sans une certaine affection dans la voix n'est autre que Paul Barker, bassiste de Ministry et alter ego depuis 1988 et l'album "The Land of Rape and Honey". Son départ du duo central à la fin de la tournée "Animositisomina" pouvait faire craindre le pire tant sa présence dans les principaux chefs-d'œuvre que sont "The Mind Is a Terrible Thing to Taste" (89) et "Psalm 69" (92) était palpable. Un vide qui n'a pourtant pas l'air d'inquiéter le leader du groupe : "Tu sais, Ministry a existé pendant plus de six ans avant que Paul ne me rejoigne ; je sais ce que cela fait de composer sans lui, du coup je ne me sens pas trop déstabilisé par son absence. Et puis son départ m'a donné l'occasion de pas mal modifier le line-up du groupe avec notamment l'arrivée de John Monte (ex-M.O.D., MindFunk -ndlr) à la basse, ou celle de Mark Baker (ex-Fear -ndlr) à la batterie. Cela apporte de la nouveauté et quelque chose de frais à Ministry." Un passage de relais manifestement réussi puisque loin d'accroître les longues gestations d'albums auxquelles Jourgensen et ses sbires nous avaient pendant si longtemps habitué, cette mini-révolution au sein du combo texan accouche d'ores et déjà d'un nouvel opus et ce, à peine plus d'un an après "Animositisomina". Mais là n'est pas la seule raison de ce brusque réveil créatif : "En fait, je ne suis plus du tout héroïnomane. Avant, je ne pensais qu'à me défoncer, j'étais complètement H.S. alors qu'aujourd'hui je me sens beaucoup mieux, je peux tenir les tournées, les enregistrements, la promo, etc. Ce sevrage m'a complètement rafraîchi et du coup je me suis remis à composer bien plus rapidement." Le résultat de ce qui ressemble à un nouveau départ est baptisé "House of the Molé" et sonne d'une brutalité et d'une intensité marquantes, comme aux plus beaux jours d'un certain "Psalm 69". "C'est un album très guitare. C'est d'ailleurs une autre raison pour laquelle Paul a quitté le groupe. Lui s'intéressant de plus en plus à la programmation et à la musique électronique et moi m'orientant vers toujours plus de grattes, notre séparation devenait alors inéluctable. Mais c'est vrai que "House of the Molé" peut être considéré comme la conséquence logique de "Psalm 69". Par exemple, la chanson d'ouverture, No W, est en quelque sorte la suite de N.W.O.. Sur cette dernière, on avait samplé un discours de papa Bush et sur celle-ci, c'est le fiston qui s'y colle… Il y a un réel lien entre les deux. Il y a aussi le titre WTV qui fait suite à TVII et TVIII (ce dernier se trouve sur le maxi "Just One Fix" -ndlr). En fait, on aurait aussi bien pu l'appeler TVIV…". Quant à la symbolique du "W", présent dans chacun des intitulés des neuf morceaux, il ne faut pas aller chercher bien loin. "C'est bien entendu une allusion à notre président bien-aimé George W. Bush. Mais on peut aussi y voir les initiales de World War, de World Wide Web, bref de tout ce qui fait notre monde en ce début de millénaire".

George W. Bush, ça y est, le mot est lâché. Car s'il y a bien un sujet sur lequel Al Jourgensen est devenu intarissable, c'est bien sûr celui du président américain, "Double-U" (prononcez "Debya" !) comme il le surnomme, et sur son administration. "Ce mec a volé les élections, est parti faire la guerre en Irak et aujourd'hui il a réussi à diviser l'Amérique en deux. C'est vraiment une honte. Et malheureusement, je crois qu'il est tout à fait capable de repasser pour un second mandat. Si c'est le cas, je pars m'installer au Canada et je te jure que je le ferai !". Une situation paradoxale pour le leader de Ministry qui vit justement au Texas, fief de Bush Junior "Franchement, j'ai parfois le sentiment d'être un militaire qui dormirait bien au-delà de ses lignes, carrément dans le camp ennemi ! C'est bizarre d'autant plus que j'ai plein d'amis là-bas qui supportent Bush et qui ne se rendent compte de rien. Cela donne lieu à de grandes discussions pendant lesquelles j'essaye de les convaincre que c'est un enfoiré, qu'il a truqué les élections, qu'il cherche son profit dans toute cette merde et qu'il ne faut surtout pas le réélire, mais rien n'y fait. Je crois ceci dit qu'un changement peut venir grâce à la jeunesse de ce pays." Un changement ? Encore faudrait-il que cette jeunesse dans laquelle Jourgensen et d'autres placent tant d'espoir s'intéresse un tant soit peu à la politique. "Tu sais, il y a chez nous une association qui s'appelle PunkVoter.com. Son but premier est d'éveiller les consciences politiques chez de nombreux jeunes qui préfèrent s'éclater à écouter de la musique et à aller à des concerts plutôt que de se rendre aux urnes. Et je crois que c'est un bon moyen pour attirer l'attention des gamins vers les conséquences politiques qu'une réélection de W. Bush ne manquerait pas d'occasionner. C'est pour cela que je soutiens PunkVoter.com. D'ailleurs, lors de notre prochaine tournée aux States, il y aura des stands d'information et de discussions auxquelles je prendrai moi-même part aussi souvent que possible. Je serai même prêt à signer n'importe quel autographe à condition que les kids me promettent d'aller voter".

Désormais débarrassé de ses problèmes de drogue, Al se sentirait-il naître des velléités d'engagement politique ? Il faut croire que oui si l'on en croit la lettre incendiaire que celui-ci a adressée à Richard Hayne, fondateur et boss de la très contestée chaîne de magasins de fringues Urban Outfitters qui avait édité il y a quelques mois de cela un t-shirt clamant fièrement que "voter était pour les vieux" ! De là à considérer Jourgensen comme un berger désireux de remettre ses brebis en voie de "Jackasserie" dans le droit chemin, il n'y a qu'un pas. Un pas que l'intelligentsia punk alternative américaine semble avoir décidé de franchir préférant cette fois-ci prendre le taureau par les cornes plutôt que de se faire une seconde fois encorner par le cow-boy de la Maison-Blanche. Sous l'égide de PunkVoter.com est en effet paru il y a quelques semaines le premier volume de la compilation "Rock Against Bush". Une compilation sur laquelle Ministry figure en bonne compagnie puisque Pennywise, D.O.A., Offspring, Social Distortion, NOFX ou Sum 41 entre autres sont également de la partie… Si l'on ajoute à cela d'autres organisations au but similaire comme Rock the Vote ou Music for America, les légendaires engagements politiques de Jello Biafra (Dead Kennedys) avec le Green Party, ou la campagne de Jack Grisham de T.S.O.L. pour briguer le poste de gouverneur de Californie, il est frappant de voir à quel point la symbolique du terme "punk" a gardé tout son sens de l'autre côté de l'Atlantique. "Je crois que le mouvement punk américain est différent de la vague anglaise de la fin des années 70. Eux criaient "no future" et voulaient tout détruire, alors que nous, on ne veut pas détruire, mais au contraire construire. Là est toute la différence". Frais et révolté comme un adolescent, gonflé à bloc par cette nouvelle aventure, c'est un nouvel Al Jourgensen qui s'apprête à aller défendre sur les routes ce nouvel album hargneux et vengeur au titre pour le moins énigmatique. "En fait, le molé est une sauce mexicaine hyper pimentée qui à la particularité d'être d'un noir pétrole. C'était donc un clin d'œil parfait pour nos amis de la Maison-Blanche (rires). Quant au titre en lui-même, "House of the Molé", c'est une allusion au "House of the Holy" de Led Zeppelin, l'un de mes groupes préférés". Adepte de jeux de mots tirés par les cheveux (l'hommage à Exploited Vex and Siolence ou "Dark Side of the Spoon" pour Pink Floyd), le leader de Ministry a toujours excellé dans cet exercice de style allant même jusqu'à reprendre l'improbable (Lay Lady Lay de Dylan), voir l'inimaginable (l'hilarante relecture du Da Ya Think I'm Sexy de Rod Stewart avec l'un de ses side-projects Revolting Cocks) "Pour être honnête avec toi, la reprise de Da Ya Think I'm Sexy n'était pas franchement un hommage. Mais il paraît que Rod Stewart l'a entendue et l'a bien aimée, alors… Mais ce qui est drôle avec ce titre c'est que c'est devenu un véritable tube dans les boîtes de strip-tease aux States. Je me souviens qu'une fois on a halluciné. On était tranquillement en train de boire un verre quand tout d'un coup on s'est dit "Merde ! C'est RevCo qui est en train de passer et il y a une nana qui est en train de se désaper sur notre titre !". C'était surréaliste…". Et puisque le bonhomme parle side-projects, entités inévitables dans la nébuleuse Ministry, il était intéressant de savoir où en étaient justement Revolting Cocks, Lard et consorts. "Mise à part RevCo et Lard, j'ai arrêté tous mes autres projets comme 10000 Homo DJ's par exemple. Cela me prend beaucoup trop de temps et je préfère aujourd'hui me concentrer sur deux ou trois choses, pas plus. Un album de Lard est en préparation et le nouveau Revolting Cocks est terminé. Il sera obscène, sale, choquant et misogyne. Comme les autres quoi (rires) !!!".

Sacré Al, toujours aussi facétieux ! Tellement facétieux qu'il n'a rien trouvé de mieux pour plaisanter que d'organiser sur le site officiel du groupe un chat avec Al-Zawahiri, fondateur du djihad islamique égyptien et inculpé dans les attentats terroristes des ambassades américaines à Dar Es Salaam (Tanzanie) et Nairobi (Kenya). "Évidemment, c'était pour déconner… En réalité le chat était avec moi, mais mon patronyme "Al" sied plutôt bien avec des noms comme Al-Zawahiri, Al-Qaida ou Al-Zaira… Bon alors bien sûr, ça n'a pas vraiment fait rigoler les gens du FBI mais je les emmerde. De toute manière, je crois qu'ils m'ont depuis un petit bout de temps dans leur collimateur, alors…".
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