Apoptygma Berzerk
Rocket Science
[GUN Records]
Stephan Groth et sa bande s'offrent une collection impressionnante de tubes en puissance sur "Rocket Science, ce huitième album d'Apoptygma Berzerk". De refrains ravageurs et d'énergie presque surnaturelle, voilà de quoi est fait l'ensemble des titres de ce disque. On en reste bouche bée d'admiration tant l'exercice semble trop facile pour les Norvégiens. Les singles potentiels s'enchaînent titre après titre, on retient son souffle, et l'on est forcé de reconnaître la puissance du groupe, qui a su trouver un ton parfait entre rock et électronique, un son carré et redoutable d'efficacité. C'est à se demander si le premier single, Apollo (Live on your TV), ne pourrait pas rapidement devenir un hymne des stades de foot. Oui, les moyens sont là, la production est peut-être un peu pompière, mais enfin, quel éclat ! Et la formule marche à tous les coups, sur Incompatible ou sur Shadow, le résultat est le même : brillant. Car ce que l'on retiendra, ce sont aussi et surtout ces mélodies pop qu'un enfant pourrait fredonner toute la journée sans se lasser, se les appropriant facilement. Chacun sait d'ailleurs que la reprise est un passe-temps qu'affectionne particulièrement Stephan Groth, la discographie de son groupe regorgeant de covers improbables. Et c'est une reprise de plus, le très relevé Trash de Suede qu'il a choisie pour conclure cet album comme il l'a commencé : à deux cent à l'heure.
Bertrand Hamonou


Agapesis
Mistress of Blood
[Biohazzard Records]
Agapesis signifie en grec ancien "amour spirituel" ; ce combo belge, composé de Mélanie, chant sexy et froid, et de Jean-Pierre, composition et chant désincarné (presque diabolique), oeuvre dans un style electro-fetish dansant et sombre, les rapprochant par la démarche et les compositions de Die Form. Mais la musique d'Agapesis, plus technoïde encore, a une forte personnalité et elle distille une mixture raffinée de sonorités gothiques, électroniques, glacées et dansantes, du plus bel effet. Sur "Mistress Of Blood", leur second opus, les sons d'orgues, les beats surpuissants et les samples vicieux règnent en maîtres. L'alternance des chants, féminins et masculins, ainsi que la qualité des paroles, empreintes d'un romantisme noir tout droit sorti du XIXe siècle, constituent les bases solides d'un album envoûtant et fortement addictif. La sensualité et la tragique beauté des mélodies catapulteront sur le dance-floor les plus statiques d'entre vous. Mais l'attrait d'Agapesis ne s'arrête pas là, le groupe est aussi réputé pour la qualité de ses prestations scéniques : fétichistes, leurs shows s'accompagnent d'un strip-tease de la chanteuse, qui apparaît en robe Louis XIV pour finir en sous-vêtements fétiches, le tout accompagné de chaînes, de bougies, de coups de fouets et de simulations de jeux sexuels dans une ambiance dark et sucrée. Agapesis ou le fétichisme romantique d'une nouvelle ère, à déguster sans modération, la cravache à portée de main.
Jean-Marc Chabrerie


Complot Bronswick
Tome 2 / 1987-1995
[Infrastition]
La seconde anthologie chronologique (consacrée cette fois aux années 1987-1995) de Complot Bronswick est sortie l'été dernier sur le label Infrastition, un an après la première qui couvrait les années 1982-1986. Le groupe a toujours conservé un côté énigmatique que bien peu de formations savent cultiver : de par son nom imprononçable et par les pseudonymes utilisés par ses membres (Nikolaï Ada et Paolo C. Uccello), il était bien difficile à la fin des années 80, lorsque leur troisième album "Iconoclasmes" sortit, de savoir qui pouvait bien être derrière cette musique à la fois si électronique et si culturellement rock, un véritable paradoxe il y a vingt ans. Car à l'époque (1988), le mélange des genres n'était pas monnaie courante, il fallait choisir son camp. "Iconoclasmes", le premier des trois disques rassemblés dans cette seconde et dernière anthologie fut et reste un monument dans l'histoire de la musique underground made in France. Suffisamment expérimental pour interpeller les curieux et héréditairement rock via la reprise du No Fun des Stooges, cet album à la pochette immaculée et à la distribution confidentielle, fascinait. La facette "cabaret" du combo avait laissé place à un son bien plus ample et sophistiqué, Dersertshores en ouverture coup-de-poing y était évidemment pour quelque chose. Ce son résolument électronique se fera encore plus volumineux sur le LP suivant, "A Kind of Blue" (1990), un album plus orienté "chansons" et moins expérimental, sur lequel participera d'ailleurs Anneli Drecker, la chanteuse de Bel Canto. Il faudra ensuite attendre cinq ans pour que Complot Bronswick devienne simplement Complot, et livre son ultime disque sobrement intitulé "Complot" (1995), prolongement des deux précédents, truffé d'électronique et de beats chirurgicaux. L'histoire continue ensuite sous d'autres noms (Mars Drive ou Swinny), mais il se murmure aujourd'hui, alors qu'un concert est déjà programmé en avril à Paris, que le Complot préparerait un nouvel album.
Bertrand Hamonou


Foretaste
Terrorist TV
[Boredom Product]
Après "Beautiful Creatures", son premier album sorti en 2005, le duo electro-pop français Foretaste nous a offert il y a déjà quelques mois ce "Terrorist TV" qui d'emblée impressionne par la qualité de sa production. Le couple anonyme ("Terrorist_XX" et "Terrorist_XY"), grand fan manifeste des sonorités ultra clean et froides, presque cliniques, et des synthés analogiques, va encore plus loin aujourd'hui dans sa réactualisation des ambiances synthpop du début des années quatre-vingt. Avec d'évidentes références à des groupes tels Orchestral Manœuvres in the Dark, Visage, Yazoo, Depeche Mode ou encore Propaganda, Foretaste s'inscrit parmi la crème actuelle de l'electro aux accents féminins aux côtés de Client, Ladytron ou encore Goldfrapp. Paré de toutes ces repères, "Terrorist TV" est pour le moins un excellent album, doté de treize morceaux et presque d'autant de perles, à l'instar de No Remorse, Dying for the First Time in my Life ou encore Play the Game, avec une mention spéciale pour la mélodie à la fois évidente et obsédante d'Autoportrait. Comme pour Dekad, ses "cousins" de label qui nous ont livré il y a quelque temps un deuxième album de très bonne facture, le duo de Foretaste peut être fier de sa nouvelle oeuvre, et le label français Boredom peut se féliciter de son écurie. En matière de pop synthétique, c'est si rare dans l'hexagone que l'hommage s'imposait. To be continued...
Stéphane Colombet


Jabberwock
Sweet Limbo
[Black Rain Records]
Shane Cough
Now You See It...
[Enrage Prod./Discograph]
Jabberwock et Shane Cough sont tous deux français, affiliés à la "scène dark" (au sens le plus large), menés par une chanteuse à la fois sensuelle et énervée, et ils pratiquent l'un comme l'autre un électro-punk-indus que l'on pourrait définir comme un croisement entre Kas Product et Nine Inch Nails. Les premiers (parisiens) en sont à leur second album et continuent de nous épater avec leur musique unique, associant le chant cinglant de Lena à des sonorités électroniques tantôt saturées tantôt cliniques. Jouant sur le contraste entre des compositions épileptiques et un son carré, entre un look d'employés de banque et une rage froide, les trois musiciens balancent ici un disque encore plus maîtrisé et excitant que son prédécesseur, à la fois plus mélodique et plus percutant. Quatorze titres aussi incisifs qu'inventifs -dont une étonnante reprise du tube disco-funk Le Freak (de Chic)- et quasiment rien à jeter. On pourrait d'ailleurs dire la même chose du troisième opus des seconds, les Rennais de Shane Cough, qui ont encore durci le ton avec l'arrivée de leur nouvelle chanteuse : Burn (à la personnalité bien trempée). Si le côté "douche écossaise" (couplet glacé-refrain brûlant) est aussi appuyé que chez Jabberwock, le propos est encore plus virulent ici grâce à la production agressive de Niko (leader du groupe hardcore-punk Tagada Jones), qui a vraisemblablement poussé les amplis jusqu'à leur maximum ! Du coup, cet ébouriffant "Now You See It..." sonne comme un hybride très réussi de Curve (pour les mélodies pulpeuses) et d'Atari Teenage Riot (pour la hargne techno-bruitiste). Visiblement, les riot grrrls n'ont pas disparu : elles ont juste ajouté des synthés à côté de leurs guitares et appris à mieux canaliser leur rage et leur folie. Elles n'en sont que plus redoutables...
Christophe Lorentz


Project Pitchfork
Dream, Tiresias!
[Candyland Entertainment]
Quelle attente ! Il était grand temps d'avoir des nouvelles du trio allemand, car le dernier véritable album des Pitchies remontait à 2005 ("Kaskade"). Il est vrai qu'en parallèle, Peter Spilles, tête pensante du groupe, avait travaillé activement sur deux projets annexes, l'un sérieux et collaboratif, Imatem (deux disques en deux ans), et l'autre plus caricatural et extrême, Santa Hates You. Et ces expériences nouvelles lui ont manifestement permis de revenir aux origines de son groupe, de retrouver sa véritable identité, de faire ressortir ce qu'il y avait de meilleur dans le projet Pitchfork et qui s'était perdu au fil des ans à force de tentatives crossover. Au final, "Dream, Tiresias!" est sans nul doute l'album que les fans du groupe attendaient depuis très longtemps. À 100% électronique (fini notamment les expérimentations de sons de guitare saturés), ce nouvel opus évoque beaucoup les meilleurs moments de "Io", "Alpha Omega", ou encore "Daimonion". À la fois plus sombre et plus énergique encore, ce disque, déjà numéro un des charts indépendants allemands, est une vraie réussite, même s'il n'engendre aucun réel sentiment de surprise... Mais à quoi bon sans doute. "Dream, Tiresias!" est composé de dix titres et d'autant de hits potentiels, entrecoupés de dix interludes, tous baptisés Dream et qui, comme au bon vieux temps, font office de transition parfaite entre chaque chanson. Lorsque l'on écoute les refrains de morceaux tels que ceux du nouveau single Feel!, d'If I Could ou encore de Nasty Habit, on se dit que les vieux lions de Project Pitchfork ont concentré leurs efforts pour nous offrir le meilleur de l'electro-goth et rappeler à quelques clones plus ou moins habiles (comme Absurd Minds, pour ne pas les nommer) qui sont les vrais patrons. Espérons seulement qu'il ne nous faudra pas attendre quatre ans de plus pour entendre un album d'une telle qualité. Nous n'aurons peut-être pas la même patience.
Stéphane Colombet
Express
Le label Season of Mist entreprend un important travail de réédition de la quasi-intégralité du catalogue de Christian Death, qui démarre très fort avec l'incontournable Catastrophe Ballet [Little Squaw Enterprises/Season of Mist]. Reprenant l'intégralité de l'artwork de la version sortie sur l'Invitation Au Suicide (avec les paroles traduites en français), ce chef-d'œuvre a également bénéficié d'un remarquable travail de remasterisation, qui rend enfin justice à la beauté vénéneuse de ce classique. D'autant que le CD s'ouvre sur un excellent inédit de l'époque, chanté par Rozz Williams et porté par la guitare inspirée de Valor. Si les autres rééditions sont du même niveau (et il n'y a pas de raison qu'elles ne le soient pas), vous pouvez déjà casser votre tirelire !
Restons dans la nostalgie de nos années gothiques avec l'exhumation d'Individu [Alone Prod], première production de Neva, figure majeure de la musique sombre hexagonale. Parue en 1987 (mais enregistrée sur trois années), cette mythique cassette démo comportait originellement une face live et une face studio, toutes deux reprises ici avec (là encore) un excellent travail de remasterisation. C'est l'occasion de (re)découvrir ce "manifeste du son Neva" (dixit mon camarade Stéphane Leguay dans "Carnets Noirs II"), trait d'union entre l'urgence extravagante du punk et la théâtralité froide de la batcave avec ses synthés répétitifs, ses rythmes minimalistes, ses basses lourdes et son chant expressionniste. Une page essentielle de l'histoire de la scène dark française.
Plus contemporain, mais quand même résolument tourné vers le passé, 1969 Was Fine est le projet parallèle des membres de Punish Yourself (accompagnés de deux musiciens supplémentaires). Loin des rythmes technoïdes, des samples de films et des guitares agressives qui forment généralement le style de ces cyber-punks toulousains, ...But 666 Is Alright! [Season of Mist] œuvre plutôt dans un garage rock puissant et saturé (avec saxo dissonant), lorgnant sur les Stooges et les Cramps, mais aussi sur Fœtus dans ses moments les plus exubérants. On reconnaît quand même bien les auteurs de "Gore Baby Gore !" au détour d'un refrain scandé à deux voix, de rythmes martelés ou d'un synthé vicieux. Au final, l'ensemble est presque aussi excitant qu'un album de P.Y., et servira avantageusement à nous faire patienter jusqu'à la sortie du prochain, "Pink Panther Party", qui s'annonce de toute manière aussi cru et organique que cette savoureuse parenthèse rock'n'roll.
Christophe Lorentz