Autechre
Oversteps
[Warp]
Assagis Autechre ? Il n'y avait pas, jusqu'à aujourd'hui, deux mots plus... "incompatibles". Leur musique, complexe, manipulée par deux esprits pour le moins autistes, ne se laissait jusque-là véritablement pénétrer que par les plus audacieux ou les plus psychotiques, les autres se laissant "simplement" manipuler par ces sons et ces trames toujours un peu plus démentes. Comment après neuf albums et presque autant d'EP les piliers de l'electronica moderne pouvaient-ils encore surprendre ? Avec "Oversteps", leur musique est devenue... mélodique, compréhensible, et semble avoir pris un tournant pour le moins inattendu. Mais est-ce un virage, une pause, ou simplement la volonté, tardive, de baisser la pression et de se débarrasser, en partie, de ce statut d'inaccessibilité qui leur pèse peut-être aujourd'hui ? Après plus de 15 ans d'activité, la discographie des deux prodiges n'aura qu'en partie résisté au temps : si le monumental "Tri Repetae" reste intemporel, "Incubabula" a, il faut bien l'admettre, pris de sales rides. Mais là où l'"intelligence" qui caractérise leur musique a souvent flirté avec l'abscons, ce qui n'a pas toujours été pour nous déplaire, elle teinte "Oversteps" d'une certaine douceur qui prend le pas sur l'hermétisme rituel. Le disque qui réconciliera enfin les habituels réfractaires à la bouillie intellectuelle d'Autechre et les neirds, dont l'admiration démesurée pour le groupe aura toujours eu le don d'agacer les premiers.
Christophe Labussière


Collapse
In Despair
[Low Light/Season of Mist]
Avec près de vingt ans de carrière musicale au compteur (dont deux au sein de Treponem Pal), on peut dire qu'Amadou Sall est désormais un vétéran de la scène indus-rock hexagonale ! Démarré en 1994, le parcours artistique de son projet Collapse (dont il est désormais le seul maître à bord) fait d'ailleurs aujourd'hui figure d'exemple en matière de constance dans la qualité et de capacité d'évolution. Si la plupart des artistes de sa génération (Naked Apes, Spina, Sin, Y Front) ont disparu corps et bien, Collapse poursuit sa route avec opiniâtreté, tout en témoignant d'une inspiration toujours renouvelée. Après un "Embryo" qui le voyait embrasser des sonorités ouvertement cold-wave (et pâtissait quand même, sur la longueur, d'une certaine uniformité), Amadou revient à un style plus percutant, à base de guitares mordantes et d'un chant plus révolté que jamais. Mais la vraie surprise se situe du côté des rythmes, plus dancefloor que jamais, et surtout des sonorités ouvertement électro/techno (on dira aussi "future pop"), dignes de Covenant ou VNV Nation ! Hormis le Joy Divisionesque Farewell et l'ambient Rest in Peace, l'essentiel de "In Despair" vise une efficacité électro-indus-metal immédiate, et atteint plutôt bien son but. Le style lourd et vibrant du "groupe" est en même temps parfaitement préservé, et les 11 chansons ici présentes prouvent que les albums de Collapse se suivent sans pour autant se ressembler. Et même si sa production n'a évidemment pas l'ampleur ou la sophistication d'un Ministry ou d'un Apoptygma Berzerk, ce cinquième opus pourrait bien être le meilleur de son auteur ! C'est en tout cas son plus accrocheur...
Christophe Lorentz


Érik Arnaud
L'Armure
[Monopsone/Differ-Ant]
Les petits susurrements d'Érik Arnaud en fin de phrase peuvent parfois exaspérer tant ils ne manquent pas de rappeler ceux, si caractéristiques, de Pascal Obispo. Mais la comparaison avec quelqu'autre "variété" française que ce soit s'arrête heureusement là, car l'univers dans lequel il nous entraîne est bien plus âpre, plus cynique, que ce que le domaine est capable d'offrir. "L'Armure" est le troisième album d'Érik Arnaud, il paraît huit ans après "Comment je vis", huit années d'apparent silence pendant lesquelles on le retrouva auprès de Florent Marchet comme ingénieur du son, participant de près à son disque "Rio Baril" et au passionnant projet "Frère Animal". Aujourd'hui, clairement enrichi de cette proximité, le son est d'une clarté et d'une limpidité étonnantes, la guitare est "charmeuse" et les sons "new wave " disposés avec parcimonie offrant un habillage malicieux et presque addictif ; les textes sont d'un réalisme par moment troublant ("Nous vieillirons ensemble, dis-le-moi encore une fois", "Je suis avec toi dans tout ce que tu feras") et d'un cynisme sans pareil ("Tu trouves ça normal l'appart pourri, ça ça me scie", "T'es qu'un cloporte en pleine lumière, rien qu'une merde", "On ne sent plus la douleur sous le métro"). "L'Armure" d'Érik Arnaud est solide et il est difficile de dire s'il nous donne vraiment les clefs pour la percer, mais s'y frotter est un vrai "plaisir", parfois lourd, tant ses maux peuvent ressembler aux nôtres.
Christophe Labussière


Fryars
Dark Young Hearts
[Rough Trade]
Un OVNI génial ! Ce premier album du jeune Ben Garrett, sorti à l'automne 2009, est un objet non identifié dans le monde si étiqueté de la pop indépendante. À la fois électro et presque symphonique, Fryars, porté par une voix très particulière à la David Byrne, est une révélation. "Dark Young Hearts" joue avec votre vécu auditif pour mieux le surprendre ; la plupart des mélodies sont plus que bien écrites, alternant rythmes lents et rapides, comme sur des montagnes russes, et les sonorités des instruments vont du piano classique aux synthés les plus graves, comme sur le génial et très dansant Lakehouse ou bien encore sur le single Visitors pour lequel rien moins que Dave Gahan lui-même a prêté sa voix à Ben Garrett en fond sonore ! Olive Eyes est sans doute le morceau le plus typique de Fryars et celui qui devrait permettre à ce nouveau groupe de se faire connaître, mêlant une mélodie naïve et des sonorités électro très fines, offrant une énergie particulièrement contagieuse. L'esthétique pour le moins léchée de Fryars (style désabusé et presque décadent de la jeunesse dorée londonienne, oscillant entre parties de golf et virées en voiture de sport) ajoute au côté atypique de ce projet original et fascinant. Les douze morceaux de ce premier album révèlent un talent incontestable et une personnalité qui pourrait aussi évoquer la splendeur des Sparks. À découvrir par conséquent sans plus attendre.
Stéphane Colombet


My Diet Pill
Beautiful Girls Like Science-Fiction
[Static Noise Records]
Superbe surprise que ce quatuor français à l'univers éclaté et aux compos aussi ingénieuses que désordonnées qui s'emboîtent pour, à l'arrivée, accoucher d'un opus de haute volée, ayant pour particularité de proposer une BD captivante et dix remix des... cinq premiers titres, énormes, qui le constituent ! Nous commencerons donc par les compositions d'origine, entre folk électrifié, bourrasques noisy, électro bricolée et ce je ne sais quoi de britannique, que Cockroach Blues, tube imparable, introduit de la meilleure des façons. Il en sera de même sur les quatre suivants, dont Alice et son électro-punk déjanté, doté de plages mélodiques avenantes, ou Drowning Man, rappelant des Smiths plus ludiques, plus lo-fi aussi, suivi de ABC On the Bell plein d'allant, aux choeurs enjôleurs. Puis, pour mettre fin à la partie album, Me versus You versus Love, majestueux, apaisé et qui complète avec justesse et magnificence le panel musical issu de l'inspiration constante, jamais prise en défaut, du groupe. Il y a du Swell, un Swell jusqu'au-boutiste, dans le contenu, et c'est sûrement tout sauf un hasard si l’ex-bassiste Monte Vallier remixe Cockroach Blues. On trouve d'ailleurs sur ces relectures elles aussi abouti, Julien Ribot, lequel dote Drowning Man d'un piano de toute beauté, et quelques artistes moins connus, mais tout aussi performants, comme Curl qui assombrit Me versus You versus Love avec un savoir-faire étonnant. Ajoutées à l'album les incluant, ces chansons trouvent dans ces réinterprétations une véritable seconde vie, et étoffent magnifiquement le répertoire d'un groupe dont l'album en présence est peut-être déjà l'un des meilleurs de l'année en cours.
William Dumont


Two Door Cinema Club
Tourist History
[Kitsuné/Cooperation]
Two Door Cinema Club, un nom bien singulier pour un groupe qui déchaîne déjà la passion des deux côtés de la Manche : des concerts complets en un clin d'œil, à Londres comme au Nouveau Casino de Paris, un album attendu plus que de raison après des singles ultra accrocheurs (Something Good Can Work, I Can talk, Undercover Martyn) dont la liste pourrait ne jamais s'arrêter à en juger par le talent des Irlandais... Et quel album ! "Tourist History" se place directement dans la catégorie de ces disques qui apportent un peu de printemps dans le quotidien de ceux qui trouvent que les jours ne s'allongent pas assez vite. Les dix titres sont tout simplement des petites perles de pop à guitare d'à peine trois minutes chacune, fraîches comme un matin d'été, entêtantes, euphorisantes et bigrement savantes. Comment diable autant de refrains et de bonne humeur ont-ils pu se retrouver sur le disque de ces jeunes Irlandais que personne n'a vu vernir et qui aura finalement signé sur un label parisien ? C'est bien là tout le mystère et toute la magie de Two Door Cinema Club. Vous vous souvenez de que vous avez ressenti la première fois que vous avez entendu Bloc Party ? Foncez, c'est reparti pour un tour !
Bertrand Hamonou