Interpol
Interpol
[PIAS/Cooperative Music]
De l'avis général, "Our Love to Admire", le troisième album d'Interpol, était une déception. Le groupe new-yorkais avait donc plus ou moins promis un retour aux sources pour son quatrième disque, précisément éponyme afin de signifier qu'il captait l'essence même du "son Interpol". Car depuis le début, le groupe s'est bel et bien caractérisé par un son, qui découle directement de celui, sombre et enveloppant, de Cure, The Chameleons, Joy Division et Echo & the Bunnymen. À propos de ces derniers, une chronique d'un fameux magazine musical français (devenu un hebdomadaire socioculturel élitiste à la mémoire courte) reprochait alors à la bande à Ian McCulloch d'avoir toujours su cultiver un son, mais de n'avoir jamais composé de véritables chansons ! Une critique qu'on considère comme totalement infondée, mais que l'on pourrait en revanche formuler aujourd'hui à l'égard du quatuor mené par Paul Banks. On aime les lignes de basse profondes, les guitares épiques, les ambiances crépusculaires et le chant désabusé d'Interpol. Mais on a toujours eu du mal à citer une chanson en particulier, tant les New-Yorkais ne sont pas des compositeurs d'"hymnes" et n'excellent pas réellement en matière de mélodies accrocheuses. Et si, finalement, Interpol était un groupe surestimé, dont la principale qualité aura surtout été de remettre au goût du jour les sonorités des années 80 et d'ouvrir ainsi la voie à une foultitude de formations qui s'avèrent finalement bien plus intéressantes que lui aujourd'hui (Editors, She Wants Revenge, Burn the Negative) ? On peut se le demander à l'écoute de ce quatrième opus indéniablement sophistiqué, aux ambiances foncièrement évocatrices, à la production réellement classieuse, mais qui manque de relief et de moments forts. On n'y retrouve même pas la tension de "Turn On the Bright Lights", censé être la référence majeure de ce nouvel album –qui fait par ailleurs suite à un album solo de Paul Banks (sous l'identité de Julian Plenti) intéressant sur le coup, mais déjà oublié... Si "Interpol" dévoile quelques sonorités inédites pour le quatuor new-yorkais, comme les claviers gentiment répétitifs de Summer Well (l'un des rares titres vraiment accrocheurs et dynamiques du disque) ou Try It On, c'est avant tout un disque d'"ambiances". Celles-ci sont indéniablement envoûtantes, mais on y cherche en vain des chansons, de la tension et de l'énergie...
Christophe Lorentz


Chatelaine
Take a Line For a Walk
[Chatelainemusic]
"Take a Line for a Walk" n'est pas le premier album solo de Toni Halliday, puisqu'elle commit "Hearts and Handshakes" en 1989, un disque qui ne fit pas grand bruit, car affublé d'une production insipide à la Madonna des années 80, la campagne de publicité en moins. Le seul intérêt de ce premier album est d'avoir permis à la belle Anglaise de rencontrer Dean Garcia avec qui elle formera Curve l'année suivante, et ce, pour les quinze années qui allaient suivre. Elle revient aujourd'hui après cinq années de silence avec "Take a Line for a Walk", un disque surprenant. Surprenant, car elle a choisi de le sortir sous le pseudonyme Chatelaine. Surprenant aussi puisque sa chevelure est aujourd'hui aussi blanche qu'elle fut noir corbeau du temps de Curve. Surprenant enfin, car très personnel, intimiste, chaque titre étant composé et interprété au piano. Après tout, il fallait s'en douter, car en choisissant de mettre un terme à l'aventure Curve en 2005, il n'était pas question d'en reproduire le son si particulier, inventé par Dean Garcia et magistralement mixé par Alan Moulder, le mari de Toni. Alors oui, la page de la filth-pop est tournée, et celle des essais indé-franchement-rock immortalisés sur les seules démos de l'éphémère Scylla, tentative d'un projet en solo en 1995, est enfouie dans la même boîte à souvenirs (à retrouver ici). Toni a donc pris le temps, trois années nous dit-elle, pour écrire et enregistrer ce disque bien à part dans sa discographie, car c'est finalement sa voix, si sensuelle, qui est l'élément essentiel de ce renouveau. Une voix comme pivot de ce disque qui déroute, surprend, et enchante un peu plus à chaque écoute. Quoi de plus naturel de la part une chanteuse autrefois sollicitée par Leftfield ou Recoil, après tout ?
Bertrand Hamonou


Curl
We Are Complex
[D-Monic]
Curl a été fondé en 96 par FranKA, de Corpus Delicti, et inclut actuellement, entre autres intervenants significatifs, Wil Garcia, la tête pensante du projet Teenage Sin Taste. Le groupe niçois en est à son troisième album, et a de toute évidence trouvé sa voie "définitive", si tant est que l'on puisse employer ce terme tant sa capacité à créer, étayer son propos et évoluer est palpable et conséquente. On oscille entre électro, shoegaze et new-wave, Curl réussissant avec maestria la "fusion" des trois, que ce soit au sein d'un seul et même morceau (We Are Complex) ou de façon plus distincte. Oeuvrer dans la cohérence, en proposant un résultat irréprochable et novateur, n'est jamais chose aisée, et c'est ce à quoi parvient la formation aux deux chants superbes, l'un féminin, l'autre masculin. La complémentarité entre les deux étincelant dès Sign, morceau inaugural de toute beauté. Les climats sont variés, chatoyants, peuvent prendre des atours trip-hop comme sur l'enivrant Minerals ou bien faire dans une new-wave vivace et atmosphérique (Salt Taste) aux relents shoegaze délectables. Ailleurs, on peut profiter d'une new-wave sombre et plutôt cold (A Lullaby), ensuite plus enjouée bien que toujours obscure (Unsaid, sur lequel les voix associées font de nouveau merveille). La force des guitares, magiquement brouillonnes (Devil at Work) ou plus compactes (Point of no Return), sous-tend l'ensemble, qui ravira l'auditeur ouvert, friand de mélanges accomplis entre les styles définis plus haut. Et passé l'écoute de Static, ultime morceau à l'électro retenue, qui cache un bonus track aux motifs obsédants, on replongera illico dans cet opus original et audacieux, éloigné des conventions.
William Dumont


Mohini
Mohini Geisweiller
[Columbia]
Quel plaisir. Quel délice. Une voix féminine un peu grave, un phrasé délicat, presque prudent, des textes troublants, l'EP de Mohini est un joyau porté par une mélodie électronique somptueuse, tout en douceur et en rondeur. Avec ce minimalisme soyeux et cette voix omniprésente, on pense à Eli lorsque Meideiros l'accompagnait ou à l'album de Charlotte Gainsbourg qu'Air avait composé, mais ici, on sent que Mohini possède ses morceaux, elle ne se les approprie pas, ils lui appartiennent. Ses compositions sont froides, sans emphase, mais toutefois profondes et riches. On pense aussi à ces couvertures de papiers glacés sur lesquelles se retrouvent ces filles si belles mais sans âme, sauf qu'ici le vernis a laissé passer toute la substance de Mohini, aussi triste soit-elle. Quatre titres originaux, dont un chanté en français, deux remixes par Poni Hoax et Koudlam (splendides l'un comme l'autre) et un clip sublime réalisé par Danakil (qui avait déjà réalisé celui de Poni Hoax, Antibodies et The Penelopes) (ici). On connaissait Mohini comme chanteuse de Sex In Dallas avec l'album plutôt réussi "Around the War", mais on était loin d'imaginer qu'elle allait lui donner une suite aussi éblouissante. En préambule d'un album, "Event Horizon", prévu pour le mois d'octobre, immergez-vous dès maintenant dans son univers.
Christophe Labussière


Scalper
Flesh & Bones
[Border Music]
Scalper est Nadeem Shafi, l'ex-Frontman en live de l'excellent projet 2nd Gen et du groupe Fun-Da-Mental. D'origine pakistanaise, exilé à Londres, il vit désormais depuis plusieurs années en Nouvelle-Zélande. Avec son premier opus "Flesh and Bones", Scalper apparaît comme l'incarnation trip/dark/hip hop idéale du moment. L'album est telle une drogue, voluptueuse et hypnotique, qui commence à agir et distille son venin, rampant, avec Blak Glory, morceau envoûtant de par sa noirceur et son flow poétique magistral obsédant. On poursuit ensuite le voyage au dessus des limbes abyssaux avec des joyaux comme Necessary Evil et ses choeurs arabisants couplés à des superpositions riches en textures électroniques, puis Threepointfour et son piano lancinant, son flow venimeux enivrant et ses ornements orientaux magnifiques. L'intro à la Portishead de Shadows, emplie de violons et de guitare seventies, séduit avec son rythme en apesanteur et le chant ensorcelant de Nadeem, decorum sonore tragiquement beau tel un combat d'anges noirs déchus qui chercheraient de nouveau la lumière salvatrice. Envoûtement assuré avec Abacus, titre hanté, empli d'obsessions et craintes, baigné par des bouillonnements électroniques industriels de haut vol : terrible et scotchant. De douces volutes de tablas et de violons pointent à l'horizon, l'instrumental oriental et aérien Numbers enchante. Lorsque soudain surgit une ligne de guitare obsédante, familière , la thématique de Zero vous submergera alors avec son charme exotique cérébral sombre. Le flow oriental dub-step/trip hop de Treacherous Disciple orné d'une multitude d'instruments orientaux touchera le coeur noir de votre esprit. Violons, cloches et carillons drapent de façon lumineusement sombre l'hypnotique Obsessive Idols au down tempo enjôleur. Un joyau noir à acquérir de toute urgence !
Jean-Marc Chabrerie


X-Marks the Pedwalk
Inner Zone Journey
[Infacted Recordings]
Vingt-trois ans après sa création et pas moins de treize ans après "Drawback", le dernier album en date, l'un des pionniers de l'electro-indus ressuscite littéralement et revient avec un nouveau disque. Entre temps, le duo allemand ultra-torturé, auteur des mémorables Cenotaph et Abattoir, s'est assagi et même un peu embourgeoisé : un mariage, des enfants et une société d'e-business... Alors fini les morceaux d'EBM pur et dur, souvenirs de l'époque bénie du label de Francfort Zoth Ommog. Pour autant, et puisque la sagesse gagnait déjà le groupe en 1996 avec "Meshwork", puis "Drawback" un an plus tard, le son de X-Mars the Pedwalk de 2010 ne surprend pas. Il assure même une continuité bien étrange après tant d'années de silence. La voix de Sevren Ni-Arb , plus claire que jamais, reste reconnaissable entre mille. De même s'agissant de celle d'Estefania, devenue son épouse entre temps. Les mélodies, le plus souvent assez calmes, sont belles et conservent l'ambiance futuriste des deux ou trois albums précédents. Seul Seventeen, le single, est vraiment taillé pour les clubs, les autres morceaux constituent plus des ballades dans un univers à la fois glacé et protecteur, comme cryogénisé. À cet égard, le titre chanté en duo, Obscure Reason, est une particulière réussite. Ce retour ne déçoit pas, bien au contraire, même si on aurait peut-être aimé quelques coups d'éclat supplémentaires et quelques réelles surprises. Son évolution -assez logique- est, au fond, juste le témoignage musical d'une belle maturité.
Stéphane Colombet
Express
Depuis l'an dernier, Mika Goedrijk semble bien plus accaparé par les travaux qu'il publie sous son propre nom que par son projet historique, This Morn' Omina. C'est en effet un second disque estampillé Mika Goedrijk qu'il sort cet été, Looking-Glass World [Ant-Zen], un an pile après "Pellicules". Rien de nouveau sous le soleil cependant, le Belge a une fois encore calmé ses penchants pour le tribal et l'EBM afin de réaliser des titres moins guerriers que ceux de ses productions habituelles. Ceux qui avaient apprécié son premier album s'y retrouveront, les autres devront patienter encore un peu.

Heliogabal [Ant-Zen], le nouvel album de Squaremeter rappelle l'un des tout premiers disques de Coil, le fameux "How To Destroy Angels", décidément bien en vogue en ces temps modernes. Il est, lui aussi, composé de longues plages sonores presque inhumaines que l'on jurerait provoquées par la nature seule, comme résultant des lentes glissades des plaques de la croûte terrestre. Là où Coil restait dans le tellurique et dans la roche, Squaremeter passe à l'ère digitale et informatise ce son venu du fond des océans et des entrailles de la terre, à l'exception du titre Deux Sol Invictus, le seul à proposer de réelles "notes de musique". Vous êtes prévenus.

How To Destroy Angels, justement, le nouveau groupe de Trent Reznor, publie son premier EP six titres éponyme [The Null Corporation] en préambule à un album qui devrait voir le jour à l'automne. Rien de bien excitant cependant tant les compositions présentées sur ce disque donnent l'impression de déjà vu, sortes de chutes de "Ghosts I-IV" de Nine Inch Nails, sur lesquelles Mari Queen Maandig (madame Reznor) aurait posé sa frêle voix. Inutile de préciser que l'on en attend beaucoup plus de l'album que de cet EP au final peu passionnant.

Enough Conflict [n5MD], le déjà huitième album de Proem, évolue entre l'intelligente musique et l'electronica que Richard Bailey avait délaissées pour un temps sur son précédent album, le très dark-ambient "Till There's No Breath" sorti l'an dernier. À une faute de goût près (Fall Forward, véritable "musique pour ascenceur"), cette nouvelle livraison est à rapprocher des excellentes créations passées de l'Américain que sont "Negativ", "Socially Inept" ou encore "A Permanent Solution".

Le quatrième album de Sun Kil Moon, Admiral Fell Promises [Caldo Verde], ressemble à s'y méprendre à un album solo de son chanteur, Mark Kozelek. Cent pour cent acoustique et avec une chambre d'écho du plus bel effet sur la voix comme à la belle époque de son premier groupe (The Red House Painters), "Admiral Fell Promises" se rapproche tout de même bien plus des récents efforts en solo de l'Américain tels que "The Finally LP" et "Nights LP". Même si au final tout le monde s'y perd un peu avec les "noms" sous lesquels il sort ses différents disques, personne n'est dupe : Mark Kozelek est depuis près de vingt ans la force créatrice derrière chacun de ses groupes. Alors quel qu'en soit leur nom, le plaisir d'entendre cette voix unique est à chaque fois divin.
Bertrand Hamonou