Trust
Trst
[Arts & Crafts International]
Trust est le side project de Maya Postepski, plus connue pour son travail au sein des brillants Canadiens d'Austra. Une ossature électronique et un goût pour certaines sonorités cheesy, voilà pourtant bien les seuls points communs que Trust partage avec le groupe de Toronto. Car c'est une démarche tout autre qu'emprunte ici le duo, ce premier album se nourrissant tout autant d'une disco ultra modernisée que d'une EBM polissée et mélodique. Autant le dire tout de suite, ce "Trst" risque de faire se dresser les cheveux sur la tête des plus incorruptibles de la cause électronique. Synthés analogiques cheap, boîte à rythmes en mode preset, boucles flirtant avec l'eurodance, ceux qui ont lapidé VNV Nation ou Apoptygma Berzerk il y a quelques années risquent à n'en pas douter de ressortir le sac de pierres. Pour eux, la cause est entendue. Mais pour les autres, ceux qu'une bonne electro-pouet n'a jamais rebutés, cet album risque de rester dans la platine CD ou le lecteur MP3 un bon moment. Car au-delà de l'aspect hautement putassier de la chose, les onze chansons, 100% matière synthétique, de Trust portent en elles un je-ne-sais-quoi d'incroyablement addictif. Remarquablement élaborés en terme d'efficacité (on ne parlera pas ici d'écriture), les titres révèlent un à un leur "pouvoir de persuasion" : les motifs trance de Shoom, la dance (synth)illante de Dressed for Space, l'hypnotique The Last Dregs, tout ici est cadences binaires, mélodies faciles, refrains impeccables (Sulk) et surtout, tout est fait pour faire tomber l'auditeur dans un chausse-trappe rythmico-mélodico-darkouille-pop à haute teneur excitante. Même le leitmotiv de Glory Hole, abusément calqué sur le générique de Gym Tonic, finira par nous faire taper du pied. Un album à la portée artistique plus que discutable donc, renforcé par une pochette du plus mauvais goût, mais qu'on se surprend à réécouter encore et encore. Comme un produit dont on connaîtrait la douteuse composition, mais dont on ne saurait résister à la jouissive consommation, "Trst" nous rappelle sans cesse à lui, taquinant notre cerveau reptilien, annihilant bon sens critique et aspirations mélomanes. Honteusement électrisant et diaboliquement bon.
Stéphane Leguay


Anne Marie Hurst
Day of All Days
[Jungle Records]
Pour les néophytes ou les amnésiques, rappelons que Anne-Marie Hurst est l’ancienne chanteuse de deux formations majeures du goth-rock originel : Skeletal Family et Ghost Dance (avec Gary Marx, ex-Sisters of Mercy). Skeletal Family s’était reformé sans elle entre 2002 et 2009 (avec un résultat mitigé), mais ce sont quand même les deux membres fondateurs de ce combo –Stan Greenwood (guitare) et Roger "Trotwood" Nowell (basse)– que l’on retrouve au côté de la chanteuse pour cet album solo. Pour autant, "Day of all Days" ne sonne pas comme un revival de leur formation initiale : si la voix d’Anne-Marie est savoureusement reconnaissable, sa façon de chanter ici est quand même plus proche de celle qu’elle utilisait au sein de Ghost Dance, tandis que la musique est elle aussi clairement plus proche du rock-new wave "ligne claire" (voire FM) de la formation menée alors par Gary Marx. On peut même dire que la chanteuse navigue désormais dans un rock entre deux eaux : ni franchement sombre ni franchement lumineux, avec quelques riffs gras et solos un peu gênants (n’oublions pas que le second guitariste est fan de Guns N’Roses…), mais aussi des chansons plus nuancées. De même, les compositions n’ont ni le panache épique de celles de Ghost Dance ni la tension ténébreuse de celles de Skeletal Family, malgré quelques jolies tentatives de renouer avec un passé flamboyant (Set Me Free, Take Your Time, I Have Changed). Mais au final, ce disque s’avère plutôt attachant : d’abord, il affiche généreusement douze titres originaux qui oscillent tous entre 4 et 5 minutes, et se conclut sur une bonne version studio du Mixed Feelings de Skeletal Family –qui était joué en live par le groupe à l’époque, mais qui n’avait jamais enregistrée jusqu’ici. Ensuite, on est content de réentendre la voix d’Anne-Marie sur de nouveaux morceaux, même si aucun ne possède réellement l’étincelle qui déchainerait l’enthousiasme. On sent que la chanteuse et son groupe, sans doute désireux d’éviter les clichés gothiques et de s’éloigner de leurs anciennes formations, hésitent entre rock sombre et hard FM (Lost in Munich, Hurricane Party). L’impression générale est donc plutôt tiède, mais le disque possède néanmoins un capital sympathie qui devrait s’accentuer avec les écoutes successives.
Christophe Lorentz


Haujobb
New World March
[Tympanik Audio]
Dire que l’on attendait impatiemment ce septième album d’Haujobb est un euphémisme. Il faut dire que la pression était forte, l’album étant annoncé depuis plus d’un an comme Le retour aux affaires du projet EBM de Daniel Myer et Dejan Samardzic, né en 1993, et mis entre parenthèses depuis sept ans. L’agenda du prolifique Daniel Myer ne lui aura laissé que peu de temps pour se consacrer à ce "New World March" pourtant exemplaire. Une tournée avec Recoil, un album en compagnie de Covenant et un nouveau disque de son projet Architect, le tout la même année, ont occupé un musicien dont on ne compte plus les projets divers et variés (Newt, Destroid, Cleen, Cleaner ou Renegade of Noise pour n’en citer que quelques-uns). Pourtant, le trop long EP "Dead Market" et ses sept remixes dont on cherche encore les variations n’était pas la meilleure carte de visite pour annoncer ce qui se dévoile être un album parfait. Sans doute dans le but de corriger le tir, "New World March" est sorti accompagné d’un album de remixes, chaque titre se voyant relu par Xabec, Dryft, Ah Cama-Sotz, Somatic Responses ou encore This Morn' Omina, en respectant l’ordre imposé par le premier CD. "New World March" propose une recherche sonore élaborée, loin des sempiternels sons de synthés usés jusqu’au ras le bol que l’on entend trop souvent dans les opus estampillés EBM. Ce qui frappe également dès la première écoute, c’est le soin particulier apporté aux programmations rythmiques : tout y est redéfini, les 4/4 éculés sont laissés de côté, un peu comme si sur chaque titre le métal et le plastique s’entrechoquaient sur une mesure inconnue. Plus de doute possible : Daniel Meyer est bien un architecte du son.
Bertrand Hamonou


Silver Dapple
English Girlfriend
[Bandcamp]
Duo issu de Montreal, Silver Dapple réhabilite les 90's avec brio, instaurant une trame noisy/shoegaze du plus bel effet, magnifié par une voix féminine brumeuse et sucrée, sur les onze titres de cet "English Girlfriend" sans faute. Guitares volubiles et sans fard, rythmes basiques, directs ou plus hachés, basses massives et son volontairement dépoli, autant d'éléments qui nous renvoient à la mouvance qui nous a é été si chère : Ride, My Bloody Valentine, Sonic Youth, pour faire court, et dont le rendu égale Yuck et son premier album éponyme dans l'excellence qui en émane. En outre, une certaine sensibilité pop caractérise quelques titres, au beau milieu d'une pléthore de réalisations bruitistes et enthousiasmantes, aux riffs crus et imparables. Parvenir à un tel niveau sous la formule "duo" distingue Silver Dapple et le dévoile, en concluant son "festival" avec son titre le plus long et le plus My Bloody Valentine qui soit, et en livrant sa dose de bonheur à l'amateur de rock aux mélodies urgentes. À l'arrivée, on obtient donc l'une des surprises les plus retentissantes de ces derniers temps, et un ouvrage assez bluffant, aux airs occasionnelset légers de riot girls.
William Dumont