A Place to Bury Strangers
Onwards to the Wall
[Dead Oceans]
Révélation shoegaze teintée de sensibilité pop et de pointes cold, A Place to Bury Strangers s'est déjà distingué par le biais de deux albums personnels dont le dernier en date, "Exploding Head", confirmait brillamment le talent du groupe en même temps qu'il lui permettait de franchir avec succès l'épreuve, délicate, du second opus. Un nouvel EP de cinq titres voit donc le jour aujourd'hui, et aucun ne souffre la moindre critique négative, entre rythmes assénés ou plus plombés, voix noyées et guitares aux effets divers. Des basses profondes épicent le tout, le tempo demeure très souvent élevé, et l'esprit des Mary Chain hante cette nouvelle sortie, Oliver Ackermann et ses acolytes réalisant la prouesse d'égaler les frères Reid sur le terrain d'un rock souterrain, sombre et grinçant. A Place to Bury Strangers creuse le sillon d'un genre rénové, et s'extirpe par là même du panier de crabes des groupes revival, qu'il met à mal sur le plan de la qualité et de la singularité. Sans failles, l'EP aiguise l'impatience quant à la sortie d'un nouvel opus, et laisse augurer de prestations live merveilleusement bruyantes, étayées par un registre de plus en plus crédible.
William Dumont


Ceremony
Zoo
[Matador Records]
Si l'on compte les disques de six ou sept titres, les Américains de Ceremony (à ne pas confondre avec le groupe shoegaze éponyme) viennent de sortir leur septième album. Les fans de hardcore punk les admiraient déjà, mais ce "Zoo"-là a toutes les chances de leur agréger de nouveaux fans. La raison en est simple : moins hurlés, moins hargneux, les morceaux se sont assombris, refroidis, et si la violence n'a pas disparu, elle s'est démocratisée. Le groupe s'est peu à peu éloigné du hardcore brutal et de ses morceaux de trente secondes, et depuis l'album de 2010, "Rohnert Park", et le mini-album de reprises qui a suivi (Pixies, L7, Crisis...), on sentait bien que ses capacités mélodiques s'étaient affirmées. Aujourd'hui, le pari est gagné et Ceremony délivre un punk moderne et abouti : on pense aux Hives et à leur punk énergique pour le côté positif, sans pour autant renier le oï anglais des années 80 (GBH et consorts), et même parfois à Warsaw, le brouillon hargneux de ce qu'allait devenir Joy Division, pour le côté négatif. Écouter "Zoo" ne se fait certes pas sans douleur, d'autant qu'on avait un peu perdu l'habitude d'écouter ce genre de musique à une époque où les groupes qui se revendiquent des préceptes punks (trois notes approximatives et beaucoup de feeling valent mieux que n'importe quelle démonstration de savoir-jouer) ont quasiment disparu. Ceremony joue une musique qui parle à votre estomac, qui joue avec vos tripes et qui racle vos os, et ce nettoyage à sec est indispensable à tous ceux qui cherchent de vraies sensations, loin des circuits radio-web-télé habituels.
Frédéric Thébault


Gary Numan
Dead Son Rising
[Mortal]
Il y a des amitiés voire des accointances qui peuvent parfois virer à l'embarras. Prenez le cas de Trent Reznor et Gary Numan : le premier, Américain, n'a jamais caché son admiration pour les compositions de son ami Anglais, allant jusqu'à l'inviter sur scène pour quelques reprises mémorables. Mais c'est lorsque Gary Numan s'inspire des derniers opus de Nine Inch Nails pour enregistrer "Dead Son Rising" que l'on frôle la copie conforme plutôt que la simple allégeance. Pour un peu, le jeu consisterait à retrouver le titre de Nine Inch Nails duquel s'inspire chaque chanson de "Dead Son Rising" : écoutez attentivement Resurrection, Into Battle ou The Fall et souvenez-vous où vous avez déjà entendu ces sons, ces arrangements : sur "The Downward Spiral", "The Fragile", "Ghost I-IV" ou "The Slip"? Sur l'EP d'How to Destroy Angels, peut-être ? Depuis l'album "Pure" sorti en 1999, Gary Numan avait durci le ton et s'offrait un retour en fanfare après une longue traversée du désert qui avait commencé à la fin des 80's et qui s'était poursuivie tout au long des 90's. L'on sentait alors déjà les influences de "The Downward Spiral" ici ou là, mais l'implication cette fois-ci totale d'Ade Fenton (qui co-écrit et produit ce disque) dans l'écriture de Numan a précipité les choses, tant et si bien que "Dead Son Rising" a tous les airs d'un second album solo du copiste Ade Fenton. Un second album qui prolongerait la formule déjà appliquée sur son "Artificial Perfect" ou Gary était invité à interpréter quatre titres, sauf qu'il s'agit aujourd'hui du nouveau Numan et que la pilule est encore plus difficile à avaler lorsqu'elle est administrée par un artiste d'une telle envergure.
Bertrand Hamonou


Matt Elliott
The Broken Man
[Ici D'Ailleurs]
"The Broken Man" est le quatrième album solo de Matt Elliott, connu également pour son projet antérieur, Third Eye Foundation, réactivé il y a peu. L’Anglais, originaire de Bristol (mais émigré en France), se concentre ici à des mélodies totalement acoustiques, quelque peu hispanisantes, et d’une grande délicatesse, l’éloignant légèrement de ses disques précédents, un peu plus électriques, et qui fleuraient bon les Balkans. L’épure de cet album aux arrangements signés Yann Tiersen lui donne un caractère sans doute moins accrocheur que les autres, mais la beauté mélancolique de cette œuvre illustrant le désespoir d’un "homme cassé", désabusé et impuissant face au destin, embaumera la pièce où vous vous trouvez de vapeurs subtiles, entremêlant tristesse et paradoxalement, une relative quiétude. On a, un peu comme avec les plus beaux disques (les premiers !) de Leonard Cohen, l’impression d’écouter son meilleur ami s’épancher sur ses déboires, tout en vidant une bouteille du meilleur cru, histoire d’oublier en se faisant du bien. This Is How it Feels to Be Alone, chante si joliment Matt Elliott qui réussit à sublimer le sentiment de solitude en le transformant en une forme de jouissance masochiste, celle-là même éprouvée lorsque l’on écoute enfermé dans le noir Decades de Joy Division. Rien que pour le sublime Dust Flesh and Bones, le disque vaut le coup/coût !
Yannick Blay