Sigur Rós
Valtari
[EMI]
Quel étonnant revirement de situation chez Sigur Rós ! Alors que leur précédent album "Med Sud I Eyrum Vid Spilum Endalaust" faisait de l'oeil à une pop lumineuse en embrassant à pleines lèvres les formats standardisés de celle-ci, voici que leur nouvel opus "Valtari" en propose le contre-pied parfait, revenant aux racines propres du groupe, celui-là même qui enregistra "Ágætis Byrjun" en 1999 et "( )" en 2002. "Valtari" est aujourd'hui d'autant plus surprenant que l'album solo de Jonsi, "Go", sorti il y a tout juste deux ans, prolongeait lui aussi l'expérience pop de Sigur Rós. On jurerait la moitié de ce disque écrite et enregistrée dans une église tant il est solennel, à la fois beau et terriblement triste. Cette fois, pas de ligne de basse enivrante comme sur Festival, et une seule montée pressurisée sur Varúð, assurément le titre clé de cet album ô combien lent et méditatif. Chose surprenante, la batterie n'est présente qu'à de très rares exceptions, conférant ainsi à "Valtari" un côté tour à tour ambient ou acoustique, où l’on retrouve également l’ambiance "boîte à musique" particulière de l’EP "Ba Ba Ti Ki Di Do" paru en 2004. Comme le précise lui-même Georg Hólm, le bassiste, la conception de "Valtari" fut éreintante et le groupe faillit abandonner à plusieurs reprises, tant et si bien que le disque s’est un peu perdu en chemin avant de prendre la forme qu’il propose aujourd’hui. Pour l’auditeur, il restera un disque sombre et mystérieux et à n’en pas douter, extrêmement douloureux.
Bertrand Hamonou


Empusae
Symbiosis
[Ant-Zen]
ESA
Themes of Carnal Empowerment Pt.1: Lust
[Tympanik Audio]
La musique d'Empusae est une énigme, une sorte de paradoxe temporel tant elle semble à la fois moderne de par les outils utilisés pour la façonner, et venue d'un autre âge, traversant les siècles en y captant et amassant l'empreinte qu'ils auraient bien voulu y laisser. À base d’électronique drapée dans un velours sombre, lorgnant vers une ambient tribale dirigée par une force magique et maléfique dont seul le sorcier belge connaît la formule, la musique d’Empusae inquiète et nous oblige à regarder par-dessus notre épaule, un peu comme le fait celle d'Oneiroid Psychosis. Pour ce nouveau disque voulu plus lyrique, Nicolas Van Meirhaeghe s'est attaché les services d'Ordo Rosarius Equilibrio, Arcana, In Slaughter Natives et le fidèle Nick Grey au chant, afin de conférer à "Symbiosis" une dimension encore plus intemporelle, et puis aussi probablement pour illustrer le propos : la symbiose, c'est à plusieurs que cela fonctionne.
Plus direct et moins intemporel, le cinquième album d’ESA (Electronic Substance Abuse) donne une nouvelle fois l'assaut dès les premières mesures. Jamie Blacker n'est pas homme à se la couler douce et nous livre avec "Themes of Carnal Empowerment Pt.1: Lust" le premier volet de ce qui est annoncé comme un diptyque dont la seconde moitié devrait voir le jour avant la fin de l'année. Pour ceux qui ne sauraient pas encore ce dont l'Américain est capable, il convient de le situer entre Iszoloscope, Totakeke et consorts, où les rythmes martiaux provoquent un feu d’artifice de décharges d’adrénaline dans le cerveau de qui va jusqu’au bout de ce disque qui ne laisse aucun répit. Vous êtes prévenus.
Bertrand Hamonou


P.H.O.B.O.S.
Atonal Hypermnesia
[Megaton Mass Products]
Le Parisien Frédéric Sacri ne semble pas être venu là pour rigoler. La musique de son projet P.H.O.B.O.S. se meut et s’ébranle de manière pesante et lugubre depuis 2005, et ce troisième album enfonce le clou de la plus belle des manières. Quatre titres de 14 minutes nous emmènent dans les tréfonds de l’âme volcanique et sacrée de ce martien de P.H.O.B.O.S. par le biais d’une musique sépulcrale masterisée par un spécialiste en la matière, le fameux James Plotkin (Khanate, Klyst etc.). Pour décrire ce qu’on entend par des comparaisons toujours difficilement éludables, disons que l’on croirait entendre In Slaughter Natives et/ou Archon Satani remixés à leur corps défendant par Scorn ou Techno Animal. On sent également de forts relents de métal chez P.H.O.B.O.S., si bien que l’on pourrait presque parler de métal indus, mais certainement pas dans le sens habituel du genre... Oubliez Ministry et consorts, le métal de Sacri est atonal car dilué, concassé, malaxé et fondu dans une lave électronique incandescente, sans doute générée par des forces telluriques et mystiques. Le  tempo est lent et laisse le temps à l’auditeur de s’abandonner à ses pires phobies et convoquer en sa mémoire les pires souvenirs et cauchemars de sa vie. Éprouvant !
Yannick Blay


PIL
This Is PIL
[Differ-Ant]
Mon daron est rentré hier du boulot tout content : il a annoncé à ma mère qu'un nouveau PIL était sorti, et a rajouté que ça faisait tout juste vingt ans depuis le dernier, et que celui-ci était génial, parce qu'il était du même niveau que l'album "Album" (là je n'ai pas trop compris ce qu'il disait), et que ça faisait du bien de voir une reformation qui en vaille la peine alors que tant d'autres de la même époque s'étaient viandés avec des disque pourris, comme Devo ou Human League, et qu'il y avait même un morceau punk. Je lui ai demandé qui c'était, PIL, et il m'a dit tout surpris que c'était le groupe de Johnny Rotten, pardon, John Lydon, l'ancien chanteur des Sex Pistols. En effet, j'ai déjà entendu parler des Sex Pistols même si je n'ai jamais eu l'occasion d'écouter leurs albums. Mon père m'a rappelé que je pouvais aller piocher dans sa discothèque quand je voulais et que les Sex Pistols c'était vachement important dans l'histoire de la musique, et que PIL aussi, ils avaient inventé le post-punk et créé un son unique. Mais moi je n'ai pas vraiment envie, j'écoute déjà pas mal de choses sur Deezer et je découvre plein de trucs sur YouTube, je ne vais pas aller m'emmerder avec des CD, de toute façon il n'y a pas de lecteur intégré sur mon nouvel ordi. Mon père m'a fait écouter un peu, bon c'est tout mou et tout pop, le chanteur a une voix bizarre et bref, je m'en fous un peu, il est bien gentil mon daron, mais quel vieux con parfois.
Frédéric Thébault


Unsane
Wreck
[Alternative Tentacles]
"Wreck" est le septième album d’Unsane orné comme toujours d’une pochette bien horrifique et morbide (ici une main terriblement ensanglantée). Depuis 1991 le trio new-yorkais, aujourd’hui signé sur Alternative Tentacles, nous assène des compositions noise aux rythmiques plombées et menaçantes, avec des attaques de guitares flippantes ou dissonantes, et un chant intense, enragé et hurlé de manière quasi désespérée par cette vieille carcasse de Chris Spencer. De Rat, le terrible titre d’ouverture à Ha Ha Ha, étonnante reprise des plus tordues de Flipper clôturant le disque, l’auditeur se retrouve justement fait comme un rat et ne sera finalement libéré qu’après 41 minutes de prise d’otage et d’étranglement par une poigne de fer. L’écoute d’un album d’Unsane de bout en bout demeure bel et bien une expérience étouffante et dévastatrice, car la musique du trio a toujours conservé cette violence incontestablement sourde qu’on lui connait. Certes, à l’instar de Prong qui vient également de sortir un nouvel album, Unsane n’a jamais franchement évolué et continue bon an mal an à faire du Unsane de la même façon que dans les 90’s. Mais si les productions du Californien Prong sonnent aujourd’hui un peu daté, l’œuvre du trio de la côte Est demeure imparable et carrément indispensable. Deux titres témoignent même d’une petite nouveauté, le surprenant car très mélodique Decay, et, Stuck, au tempo très ralenti, un titre malheureusement sans intérêt qui marque sans doute la seule faute de goût de ce disque. Mais les autres morceaux précités de ce "Wreck" tout comme Ghost, Roach ou encore No Chance et son harmonica lugubre joué d'une manière dégénérée à la Al Jourgensen, prouvent une fois de plus qu’Unsane n’a vraiment rien d’une épave à jeter à la ferraille. N’en déplaise à ses détracteurs.
Yannick Blay