Autechre
Gantz Graf
[Warp/PIAS]

Les temps changent, les étiquettes aussi, Autechre quant à eux se maintiennent avec une aisance déconcertante . Hier intelligent techno, aujourd’hui electronica, leurs compositions se moquent des étiquettes et inspirent toujours autant les autres. Malgré tout, le modèle reste incroyablement reconnaissable. Dès les premiers sons de Gantz Graf on se sait en terrain connu. Ces grands stratèges de l’électronique font une fois de plus abstraction de toute émotion pour nous offrir du son brut, des clicks, des cuts et même des semblants de voix et de mélodies sur les titres Dial et Cap.IV. Depuis leur dernier album, "Confield", leur axe de travail semblait s’être durci, mais avec ces trois titres, et même si le rythme est toujours aussi déstructuré, on sent poindre des ambiances plus accessibles. Si le début est désordonné et si la fin semble perdre toute cohésion, la mélodie s’installe et accroche une oreille habituée à subir les variations souvent plus âpres de ces tacticiens du son. Cap.IV, s’il reste sur la lancée du deuxième morceau, est aussi une belle surprise tant son évolution est étonnante... Une fois de plus les compositions d’Autechre sont des exercices dont eux seuls maîtrisent les règles, mais devant lesquelles on ne peut que rester admiratifs.
Un DVD accompagne ce CD et propose les vidéos de Gantz Graf, prouesse spectaculaire où image et son sont en adéquation parfaite, Second Bad Vibel par Chris Cunningham qui utilise un procédé différent pour un résultat tout aussi impressionnant, et Bass Cadet qui date de 94 et qui a plutôt mal vieilli.

Christophe Labussière



Alpinestars
White Noise
[Faith And Hope]

On le savait, Manchester est pour l’Angleterre un véritable vivier de groupes plus talentueux les uns que les autres. La preuve une fois de plus avec le duo Alpinestars qui, après un premier album ("B.A.S.I.C" en 2000) et quelques EPs, sort aujourd’hui son deuxième album intitulé "White Noise". Très inspirés par les années 80 et l’électro de groupes comme New Order ou Electronic, Kraftwerk ou Depeche Mode, Glyn Thomas et Richard Woolgar n’ont pourtant pas fait ici qu’une simple relecture du genre : à côté des deux singles, le très dance "Snow Patrol" et "Carbon Kid", un morceau de rock futuriste très orienté dancefloor (sur lequel chante Brian Molko de Placebo), on trouve de véritables petits trésors d’électro pop mélodique (Vital Love Disciple, Crystalnight, Snow Patrol Part 2) qui vous rappelleront inévitablement les meilleurs moments de "Brotherhood" ou "Technique" de New Order. Mais malgré ces ressemblances, "White Noise" est un album très réussi, frais, complet et, contrairement aux apparences, complètement mélancolique.

Renaud Martin



Celluloide
Naive Heart
[Boredom Products]

Un chant monocorde et quasi apathique qui n'est pas sans rappeler celui si particulier de Stereolab nous sert de guide tout au long de ces douze morceaux étonnants. Les subtiles compositions aux mélodies tout droit sorties du meilleur des années 80 se font vite séduisantes. L'instrumentation, toute électronique est calibrée d'une façon exemplaire : on croit retrouver la B.O. d'un voyage spatial improbable que Kraftwerk ne renierait pas. L'anglais étonnamment syllabé donne au chant féminin un attrait tout à fait dans l'air du temps et enrobe parfaitement cette électronique à la personnalité très forte. Wounds Of Love, un titre présent sur l'un de leurs premiers maxis où Blessed Charms s'autorisent des clins d'œil aux premiers Depeche Mode, mais on est en fait bien loin de quoi que ce soit de vraiment connu avec cet OVNI qui flirte brillamment entre une pop particulièrement aboutie et accessible et une électronique old school totalement maîtrisée.
Un second CD est disponible, celui-ci en version limitée, et offre des versions plus expérimentales de cet album, preuve de la maîtrise technique du groupe qui parvient dans ces versions transformées, totalement revisitées, à garder toute l'émotion des morceaux initiaux.
Celluloide est la première production CD de Boredom Product, label Marseillais jusque-là spécialisé dans les CD-R (avec entre autres à son catalogue Thee Hyphen et son électro cold de qualité).

Christophe Labussière



Curve
The New Adventures Of Curve
[www.curve.co.uk]

Pionnier de la noisy pop électronique et presque avant-gardiste à ses débuts, Curve n’a jamais versé dans le consensuel, quitte à se voir chiper la vedette par les groupes qu’il a influencés, Garbage en tête. Quoiqu’il en soit, cela fait dix ans que Toni Halliday et Dean Garcia officient derrière les manettes et ce cinquième album est là pour nous convaincre une fois de plus qu’ils n’ont pas leur pareil pour explorer des climats souterrains. C’est à nouveau sous la houlette d’Alan Moulder, mari de Toni et producteur au palmarès de choix (Nine Inch Nails, Depeche Mode, U2, The Jesus & Mary Chain, Smashing Pumpkins...), que le duo anglais s’est embarqué pour ces nouvelles aventures. À grand renfort de logiciels informatiques, Pro Tools en tête, et de guitares orageuses, l’envoûtement prend forme une fois de plus, couronné par la sensualité de la voix cristalline de Toni. Chacun des morceaux est une réussite parfaite, du très entraînant Answers à Joy qui clôt l’album, chanté par Dean lui-même et digne de Sonic Youth. "The New Adventures Of Curve" emporte l’auditeur dans une véritable nébuleuse de sons. Embarquement conseillé.

Laure Cornaire



Feindflug
Hirnschlacht
[Black Rain]

Plus qu’un groupe, Feindflug se veut être un véritable projet dont la devise pourrait être "Hard music, hard themes". Dès leurs débuts en 1999, ils placent leur musique électro-industrielle autour de thèmes peu légers comme la seconde guerre mondiale ou la peine de mort (voir leur très bon EP "Sterbehilfe"). Samples, visuels et prestations scéniques théâtrales, ces allemands n’ont apparemment pas peur de la surenchère. Fidèle à ce concept, "Hirnschlacht" (mot à mot "bataille cérébrale"), leur deuxième véritable album, est un disque qui ravira ceux chez qui la vague synthpop-EBM ne fait que chatouiller les oreilles. Feindflug fait et refait ici de la musique typiquement électro-industrielle, brutale et dansante : pas de chant, beaucoup de samples (de voix, de discours guerriers et même d’accordéon !), une guitare en second plan, et toujours ces rythmes lourds, binaires qui servent des petites mélodies aux sons stridents. Alternant hits dancefloor (Glaubenskrieg, Menschenjagd, Faustrecht) et morceaux plus ternes, ce "Hirnschlacht" se révèle être un album nerveux et plutôt homogène mais qui malheureusement n’apporte absolument rien au genre. Les novices pourront s’en contenter mais les connaisseurs en quête à la fois d’originalité et de sensations fortes devront aller voir ailleurs ou ressortir leurs vieux disques de :Wumpscut:.

Renaud Martin



Flaming Lips
Yoshimi Battles The Pink Robots
[Warner]

Trois ans après leur superbe "The Soft Bulletin", voilà que nous arrive "Yoshimi Battles The Pink Robots", qui est, sans compter le curieux "Zaireeka" (quatre CDs à écouter simultanément !), le neuvième album des Flaming Lips. Ces américains, produits par Dave Fridman (qui produit également leurs amis de Mercury Rev) et menés par le chanteur Wayne Coyne, font depuis 1983 une musique psychédélique unique, mélancolique et chaleureuse, racontant toutes sortes d’exploits et d’histoires extraordinaires. En partie inspiré par la mort d’une fan japonaise, ce "Yoshimi Battles The Pink Robots" parle d’amour, de vie, de mort, et… comme le suggère son titre, des états d’âme du personnage Yoshimi (incarnée ici par Yoshimi P-we, chanteuse du groupe japonais expérimental The Boredoms) qui doit affronter un robot exterminateur d’humains dans une sorte de duel de gladiateurs. Subtiles, douces et évidemment psychédéliques, les onze chansons de cet album s’enchaînent limpidement, teintées parfois de quelques arrangements électroniques et toujours très richement orchestrées. Les habitués apprécieront et retrouveront les émotions qu’ils avaient éprouvées à l’écoute de "The Soft Bulletin" et pour les autres, cet excellent album est l’occasion rêvée de découvrir ce groupe unique et de se plonger dans son univers multicolore si particulier et si troublant.

Renaud Martin



Interpol
Turn On The Bright Light
[Matador/Labels]

Ils sont "Méchus", portent des costumes stricts à l’italienne et épatent la galerie avec une formation musicale des plus classiques. Ils s’appellent Interpol, un nom à rendre jaloux les cyniques issus de l’après punk froid intello. Leurs basse, batteries, guitares et chants servent une formule que l’on croyait définitivement dépassée : le rock d’écorchés vifs. Une incroyable faille spatio-temporelle a permis à ce combo de New York de voyager de la fin des seventies jusqu’à nos jours. Ils ont emporté dans leurs valises la fougue de The Sound, la mélancolie des Chameleons, des accès rageurs de The Fall et les lignes mélodiques de Gang of Four. Vous l’avez compris, Interpol rend hommage à une new wave de haute prestance, celle là même que les poseurs techno n’ont pas encore relifté. Mais si vous leur posez la question sur leurs influences, il est certain que ces jeunes gens vous mentiront, ils n’étaient pas nés lorsque Joy Division, Section 25, Magazine, Echo and The Bunnymen, Sad Lovers and Giants sévissaient dans des pubs enfumés du Nord de l’Angleterre. Nous non plus d’ailleurs.

Anthony Augendre



Piano Magic
Writers Without Home
[4AD/Labels]

Piano Magic, fort d’une discographie prolixe en EPs, nous offre ici son quatrième véritable album en six ans. Outre les trois musiciens qui semblent désormais composer le noyau dur du groupe, Glen Johnson a convié douze personnalités. On notera en particulier la présence de Simon Raymonde, ex Cocteau Twins, qui officie au piano sur trois morceaux dont le sombre et sublime Shot Through The Frog, Bernd Jestram et Ronald Lippok pour le très tarwaterien Modern Jupiter, John Grant, de The Czars, sur le lancinant The Season Is Long, Paul Anderson, magnifique voix androgyne de Tram, sur Already Ghost, complainte amoureuse désabusée rythmée par une batterie martiale et Bigas Luna pour qui Piano Magic avait signé la B.O. de "Son De Mar". Les participations féminines ne sont pas en reste : Dutch Housing, interprété en français par Charlotte Marionneau, est d’une mélancolie troublante et l’on ne pourra que se réjouir de retrouver Caroline Potter, déjà présente sur "Artist’s Rifles", le précédent album du groupe, sur l’éthéré Postal ou le sournois Certainty. Cette multitude d’invités, loin de dénaturer l’univers noir et ouaté tissé par Glen Johnson, sert avec grâce le désespoir amoureux qui habite cet écrin post pop aux délicats relents de cold. Simplement superbe.

Catherine Fagnot



Wilt
Radio 1940
[Ad Noiseam]

Difficile à croire quand on écoute ses productions, mais James Keeler (l’unique membre de Wilt) a commencé sa carrière musicale en tant que chanteur dans un groupe de death metal. Enfin pas si difficile quand on voit le nombre d’autres musiciens qui, venant d’une scène plus bruyante au système d’écriture musicale somme toute "classique" (Mick Harris de Scorn en est un bon exemple), réussissent finalement à s’imposer dans un style totalement différent…
Et les deux CD qui composent ce quatrième album corroborent pleinement cet état de fait en nous plongeant dans plus de deux heures de dark ambient expérimental pour le moins surprenant. Peut-être pas par l’originalité du résultat, mais sûrement par la singularité des moyens utilisés. Designer industriel de profession, c’est plutôt à la manière d’un orfèvre que cet américain cisèle les sons, et il n’y a qu’à voir la liste du matériel qu’il utilise pour s’en rendre compte : verre, pierre, béton, plume, métal… mais aussi disques cassés, ressorts de matelas et bruits de radio, en référence au titre de cet album conceptuel. Car c’est inspiré par l’histoire culturelle des années 40 que James Keeler a conçu les 19 morceaux qui composent "Radio 1940" et c’est assez étrangement qu’il retranscrit l’ambiance surannée de cette période, à défaut de l’avoir connue. Inlassablement, il matérialise le rapport environnement/temps en créant une atmosphère ourlée de paysages sonores étonnants et l’on comprend au final pourquoi il cite dans ses influences Steve Roach, Vidna Obmana ou Merzbow. Le projet était ambitieux mais le résultat est à la hauteur des capacités de ce "faiseur de sons" aussi prolifique qu’imaginatif.

Carole Jay

Express

Xenonics K-30 est le nouveau projet de Scott Sturgis (Pain Station, Converter…) et de Leech (Navicon Torture Technologies). Avec cet album intitulé "Automated", les deux américains s'en donnent à cœur joie (si l'on peut dire vu l'ambiance générale du disque) dans le genre retranscription sonore d'un futur déshumanisé pour B.O. de film de science-fiction. Difficile de rentrer dans ce disque, mais au bout de plusieurs écoutes on finit réellement par l’apprécier, malgré son thème plutôt cliché et son concept étouffant ! Dyplastoid et sa montée en puissance à la Converter en est sans doute le morceau le plus efficace. En bonus, trois remixes exclusifs (par NTT, Sleeping With The
Earth et Lefthandeddecision) sont à télécharger sur le site du label, www.adnoiseam.net.

"O, Little Stars" (Rocket Girl), le premier album de Keiron Phelan & David Sheppard n'en est pas vraiment un, puisqu'il est constitué de deux EPs sortis uniquement en vinyl voilà maintenant deux ans. Néanmoins le duo (connu également sous le nom de State River Widening, ou, en ce qui concerne David Sheppard, pour avoir collaboré avec Piano Magic ou Peter Astor) nous gratifie de deux inédits à la fin du disque, et pas des moindres, puisque sur l'un des deux (Metropolitan Horse), on peut entendre la voix du célèbre compositeur minimaliste Steve Reich, dont l'influence sur les deux musiciens semble plus qu'évidente. Un disque propre à la méditation et idéal pour la création.

Pour son deuxième essai sous le nom de Rob(u)rang & Friends (le premier était sorti sans le "Friends" chez Noise Museum), le musicien belge Gabriel Séverin (Silk Saw, Ultraphonist, Jardins d'Usure, Moonsanto…) nous délivre un bien étrange album où plusieurs mondes se mélangent, de la techno la plus minimaliste aux percussions les plus tribales. Une voix qui oscille entre le ton monocorde d'un robot et l'ambiance des chants africains se rajoute à ce cocktail surprenant qui détonne un peu parmi les autres productions du label Ant-Zen. À noter la participation d'Olivier Moreau (Imminent) sur deux morceaux et un remix, ainsi que la présence de Marc Medea, complice de Silk Saw.

Carole Jay