Fields Of The Nephilim
Fallen
[Jungle]

Maintes fois annoncé depuis quatre ans et sans cesse repoussé, le quatrième album des Fields Of The Nephilim était devenu, à l’instar de celui des Sisters Of Mercy, une véritable arlésienne. La sortie de "Fallen" devenue enfin réalité, nous étions curieux de savoir à quoi allait bien pouvoir ressembler le Fields version XXIe siècle. La sortie il y a deux ans des deux remixes de Trees Come Down et Darkcell, titres tirés de leur ancien répertoire et remis au goût du jour à la sauce métal aurait pourtant du nous mettre la puce à l’oreille. Car s’il y a bien une pérennité à relever entre passé et présent, c’est plutôt vers Nefilim, le projet de McCoy, qu’il faut se tourner. Les guitares lourdes, la double grosse caisse et l’aspect métal sombre de l’ensemble des nouveaux morceaux semblent en effet sortir tout droit des mêmes forges que l’excellent (mais très controversé) "Zoon". Mais en dépit d’une solide production toujours aussi foisonnante en atmosphères envoûtantes, ce nouveau chapitre ne parvient pas complètement à convaincre. Bien sûr, le niveau créatif s’élève largement au-dessus de la moyenne des productions goth de ces dernières années (Fallen)… Bien sûr les sonorités typiquement Nephilimiennes (Hollow Doll ) rendent à elles seules cet album parfaitement digne d’intérêt… Et bien sûr le chant inimitable de McCoy parvient, par son seul timbre de voix à transcender chacun des dix morceaux… Mais au-delà de ces considérations liées à l’identité propre au groupe, on ne peut s’empêcher de ressentir une certaine frustration à l’écoute de chansons comme le single From The Fire ou Sub-Sanity qui ne parviennent jamais vraiment à décoller et à engendrer ces moments d’intense émotion qui stigmatisaient les Moonchild ou Psychonaut d’hier. Souvent trop courts, à l’image de Premonition, les titres s’arrêtent là où on les aurait bien imaginé durer quelques minutes de plus pour se terminer dans une transe quasi chamanique façon Last Exit For The Lost. Un potentiel mal exploité qui débouche finalement sur une certaine uniformité. La basse mélodique de Tony Petitt, ossature fondamentale du son Fields se fait ici bien discrète laissant au premier plan des guitares bien moins inspirées que les entrelacs de cordes, jadis orchestrés par la paire Wright/Yates. Autre point noir, la présence sur "Fallen" des deux remixes cités plus haut, en lieu et place d’inédits que le groupe auraient pourtant eu tout le temps de composer depuis le temps.
À trop s’être fait désirer, les Fields n’ont pas, au final, réussi à combler pleinement les espoirs portés en leur retour, victimes peut-être d’un passé de groupe culte difficile à conjuguer au présent. Et ce, malgré une aura toujours aussi mystique. Un album que l’on attendait excellent et qui ne se révèle à l’arrivée que simplement bon…

Stéphane Leguay



Covenant
Northern Light
[Ka2]

Après trois premiers albums de haute volée, le trio suédois avait un peu marqué le pas avec un "United States Of Mind" certes intéressant mais dont la production volontairement plus minimaliste (tout est relatif, Covenant n’est pas VNV Nation…) nous avait un peu laissés sur notre faim. Malheureusement pour ceux que cette sobriété avait déçu, "Northern Light" confirme par l’aspect "dépouillé " de nombre de ses nouvelles compositions ce parti pris.
Un parti pris qui laisse tout de même quelques titres aux accents électro-dance emballer la cadence sans que toutefois n’émerge un Figurehead ou un Go Film pour illuminer le tout. Pas de hit irrésistible donc, mais un album assez bien équilibré entre plages spatiales et morceaux dansants, les Rising Sun ou Winter Comes s’adressant manifestement à l’âme (sans oublier le très romantique Invisible & Silent) laissant les We Want Revolution ou le single Call The Ship To Port s’occuper de nos petites jambes. Une double optique qui permet à Covenant de distiller facilement onze titres aux sonorités variées mais qui, aussi agréables soient-ils, n’atteignent pourtant pas des sommets de génie créatif. Covenant n’a pas forcé son talent et se contente ici d’enchaîner gentiment son électro sophistiquée avec plus (Monochrome) ou moins (Prometheus) de bonheur. Une satisfaction toutefois : contrairement à ce que certains titres du précédent album pouvaient laisser augurer, le trio n’est pas tombé dans la marmite "dance-de-supermarché" à la façon du dernier Apoptygma Berzerk, se contentant juste de rester, comme sur We Stand Alone du bon côté de cette lisière si facile à franchir. Alors ne boudons pas notre plaisir, car si ce "Northern Light" s’avère sans doute être la production la moins excitante de nos chers Suédois, il s’écoute néanmoins très facilement et a de surcroît le mérite de nous faire planer et danser en même temps. Ce qui n’est déjà pas si mal.

Stéphane Leguay



Crispy Ambulance
Scissorgun
[Darla]

Voilà un sacré challenge pour Crispy Ambulance. Imaginez donc, leur premier album studio, qui est aussi le précédent, est sorti en... 1982 ! Certes, vous trouverez dans les bacs cinq ou six albums, d’ailleurs tous recommandables, mais compilant divers moments live et autres raretés. Et puis, Crispy Ambulance, ce n’était pas n’importe qui. En ce début des eighties, la vieille Europe avait les yeux rivés sur une ville lointaine, grise et froide du nom de Manchester. Joy Division en premier lieu, groupe vite devenu culte, et d’autres, moins connus mais tout aussi talentueux : A Certain Ratio, Section 25, The Durutti Column, les Stockholm Monsters et Crispy Ambulance.
Les groupes de Manchester jouaient une musique vide, profondément existentielle et malade de désespoir. La cold-wave ne vécut pas longtemps, et voir Crispy Ambulance sortir un album en 2002 pouvait très bien s’avérer catastrophique ou risible. Et pourtant, force est de constater que l’ambiance est restée la même et que rien ne nous dérange. Bien sûr, le son s’est développé autour de guitares nettement plus "noisy", mais ce qui faisait la force du groupe est là et bien là : une rythmique métronomique, une basse sourde, quelques synthés aux sonorités étranges, et surtout la voix d’Alan Hempsall, possédée, narquoise et pourtant profondément touchante. Dès Step Up!, on se retrouve immergé dans ce passé qui nous a tellement fascinés, et pourtant nous sommes bien en 2002, et ce que l’on ressent est tristement actuel. Loupgarou, single potentiel car plus énergique que le reste de l’album, pourra, on l’espère, conquérir un jeune public qui apprécie des nouveaux venus tels Hood, Alpinestars ou Interpol. Il était prévisible, après tout, que de tels groupes puissent encore exister, symboles et témoins, à la fois, d’un monde qui n’offre rien de plus que le désespoir et la froideur.

Frédéric Thébault



Frank Black & The Catholics
Black Letter Days / Devil's Workshop
[Cooking Vinyl]

Vous n'aimez pas les guitares ukulélé folk américaines ? Eh bien vous allez être servis, elles sont là, présentes aux quatre coins de l'album de Frank Black. Maintenant que le gros point noir de "Black Letter Days" est dénoncé, oublions un peu nos a priori crétins, mettons de côté notre réflexe "indie rock et rien d'autre", asseyons-nous et écoutons. Et là, ô miracle, finies, envolées les guitares ukulélé, elles ne nous dérangent plus, on en vient même à les adorer sur End Of Miles. Et on adore aussi ce piano langoureux, ces synthés aux vieux sons d'orgue pourris, cet harmonica naze, on se prend à adorer le blues pur jus de How You Sent So Far, on bondit de joie sur le pur joyau rock'n'roll qu'est 1826, et je ne vous parle pas des hits potentiels que sont Black Letter Day qui donne son titre à l'album ou Jane The Queen Of Love. Bref, vous l'aurez compris, ce nouvel album de Frank Black est une réussite palpitante qui ne laissera personne indifférent. Les Pixies sont loin, très loin, et maître Charles Thompson nous réconcilie définitivement avec son alter ego Frank Black, malgré ses ratages précédents. Avec "Black Letter Days", on se situe au même niveau que "Teenager Of The Year", sorti il y a bientôt dix ans et qui restait dans nos cœurs comme le meilleur album de l'ex-pixien en solo. Un bijou vous dis-je : Frank Black a glissé ici toute sa folie créatrice retrouvée, nous a rabibochés avec le rock, et avec lui-même, et c'est pourquoi chacun devra écouter cet album, bourré de feeling, de culot, et d'inventivité.
Vous vous étiez donc mis à aimer les guitares ukulélé folk américaines ? Eh bien désolé pour vous, dans "Devil's Workshop", sorti simultanément avec le précédent, il n'y a rien de tout cela ! Frank Black s'est lâché : les 18 morceaux de "Black Letter Days" ne lui suffisaient pas, alors il a sorti 11 autres morceaux. Et tant qu'à faire, il les a soigneusement choisis. Car "Devil's Workshop", tenez-vous bien, n'a jamais été aussi proche d'un album des Pixies depuis longtemps. Point de fioritures donc, l'homme est (semble) seul avec sa guitare, dûment saturée, et si l'ambiance générale reste proche de "Black Letter Days" (de splendides chansons aux mélodies parfaites, de l'émotion à fleur de peau), on sent bien que Frank Black a voulu donner autre chose. Le résultat est parfait : petites chansons sautillantes, folk débridé, mélodies énervées, de Velvety à Fields Of Marigold en passant par His Kingly Cave, que des tubes rien que des tubes !

Frédéric Thébault



Gusgus
Attention
[Moonshine]

Trois ans après leur second album "This Is Normal" et un an et demi après "GusGus vs. T-World" (un étonnant disque regroupant des morceaux électroniques datant des débuts du groupe), voilà que nous arrive "Attention" le nouvel album des Islandais Gusgus. Avant de se réjouir, il faut savoir que ce qui était il y a quelques années un collectif regroupant musiciens, chanteurs, mais aussi photographes, acteurs et vidéastes est devenu maintenant un groupe à la structure plus conventionnelle, doté d’une nouvelle chanteuse nommée Earth (de son vrai nom Urdur Hakonardottir). Le moins que l’on puisse dire, c’est que ces bouleversements ont eu un impact sur ce dernier album : mélangeant électro, techno, house, dance et sonorités des années 80, les dix morceaux se suivent et se caractérisent malheureusement tous par une certaine inconsistance. Sans l’originalité ni la qualité de ses prédécesseurs, "Attention" pourra sans problème accompagner en fond sonore vos soirées branchées, mais ceux qui s’attendraient à une suite à "Polydistortion" (le premier et meilleur album du groupe) devront passer leur chemin.

Renaud Martin



Idlewild
The Remote Part
[Parlophone]

Tel les Buzzcocks, jadis, ou dix ans plus tard les Wedding Present, Idlewild est un groupe rare, de ceux que l’on aime à garder pour soi, s’approprier, ne pas partager, un groupe avec lequel on vit une histoire toute personnelle. Loin des feux de la rampe, les petits gars écorchés vifs d’Idlewild restent fidèles à ce que l’on avait adoré dans les deux premiers albums : une musique jouée dans l’urgence la plus extrême comme si leur vie en dépendait (l’album n’atteint pas les 45 mn). Et que jouent-ils, Idlewild ? Des chansons d’amour et de mélancolie, tout simplement. De brillantes petites perles pop aux mélodies qui s’accrochent à votre cerveau et ne le quittent plus. L’émotion est omniprésente du début à la fin de "The Remote Part", et si You Held The World In Your Arm ou Century After Century ne vous tirent pas une petite larme, c’est que votre cœur est bien sec.
Si l’on pouvait reprocher aux précédents albums quelques passages trop brouillons, une violence non maîtrisée qui parfois masquait la mélodie, aujourd’hui le groupe a mûri et a su peaufiner sa musique. Parfois même, le tempo se ralentit au profit de ballades du meilleur aloi (American English, Live In A Hidden Place), et la voix chaude de Roddy Woomble prend sa pleine mesure, ici comme au cœur des morceaux les plus énervés (A Modern Way Of Letting Go ravira les amateurs de pogo).
"The Remote Part" est le compromis entre une britpop devenue écœurante (Oasis, encore et toujours) et un renouveau punk qui nous gonfle désormais franchement (même Green Day a arrêté). L’album saura séduire les amoureux de chansons sans fard et sans frime, et Idlewild pourra définitivement conquérir nos cœurs.

Frédéric Thébault



Jay Jay Johanson
Antenna
[BMG]

Depuis qu’il a enlevé le haut et qu’il parade avec sa nouvelle coupe de cheveux, Jay Jay Johanson ne semble plus vraiment être le même homme : vous l’avez connu crooner timide et androgyne avec ses albums "Whiskey", "Tatoo" et "Poison", le voilà désormais devenu une vraie star sexy de techno-pop. Plus rythmé et plus synthétique, ce nouvel album "Antenna", écrit et enregistré par ses soins et produit avec l’aide des munichois de Funkstörung, s’amuse avec les sonorités de la new-wave de groupes comme Depeche Mode, Soft Cell ou Visage. On remarquera donc des chansons comme On The Radio, Déjà Vu, Wonderful Combat ou Automatic Lover, qui, à la fois doux, électroniques, et dansants rappellent inévitablement de vieux tubes des années 80. Le reste de l’album, avec des morceaux plus calmes et plus recherchés, reste lui dans l’esprit de ses précédents travaux, la voix du suédois étant toujours aussi mélancolique, et ses mélodies aussi précises et intelligentes. Avec ses tubes potentiels pour radio, ce quatrième album de Jay Jay Johanson est ainsi plus accessible que ses prédécesseurs, et a donc a priori tout pour plaire soit aux fans, soit aux nostalgiques, soit encore au grand public. Reste maintenant à savoir si vous faites partie de l’une de ces catégories.

Renaud Martin



Komplex
Komplex
[Divine Comedy]

Derrière de l'électronique aux sonorités qui peuvent sembler de prime abord plutôt basiques et peu variées, Komplex prend l'option de les décliner à l'infini, variant avec précision les structures subtiles de chaque morceau (23 !), pour sans arrêt rebondir et créer de toutes pièces une ambiance unique et extrêmement intéressante. Minimalisme et saturations savamment distillés sont habillés d'une voix féminine angélique. Presque enfantine, elle parsème habilement chaque morceau, distillant mots clefs et idées insidieuses, avec une diction, en français, froide mais attachante, sorte de voix humaine mimant une voix synthétique. Bien loin des clichés du genre, la combinaison de ces compositions dignes des meilleurs orfèvres et de cette voix qui devient presque familière au fil du disque construit l'ambiance et donne à cette électro aux accents indus un relief remarquable. Chaque nouvelle écoute de l'album nous propose d'en faire une nouvelle lecture, le mystère de Komplex semblant à chaque fois s'épaissir. La multiplicité des morceaux, toujours très courts, donne un goût de trop peu à l'album et nous amène à nous y replonger, inlassablement. Brillant !

Christophe Labussière



Ladytron
Light & Magic
[Emperor Norton]

Un disque totalement dans l'esprit du moment, savant recyclage de sonorités des années 80 et de sonorités... des années 80. Avec “604”, son premier album, Ladytron était parvenu à sortir du lot. Un "succès" que n'expliquait ni le talent, ni l'originalité, juste une combinaison de facteurs que beaucoup rêveraient de contrôler : aussitôt découvert (les premiers CD seraient arrivés dans la capitale par le biais de la boutique Colette), aussitôt tombé dans la hype, propulsé du statut de "spécialisé" à celui de "branché" en gagnant rapidement la popularité du plus grand nombre. Et comment ? Pas avec une recette particulièrement subtile, simplement en combinant une pop au chant mécanique et mélancolique à des réminiscences électroniques attachantes, un cocktail bourré de sons déjà entendus qui donnent à l'ensemble un côté plutôt ludique. Chacun cherche son son, Depeche Mode, Visage, Kraftwerk, Herbie Hancock... car même s'ils s'en défendent, les compositions de Ladytron sont truffées de clins d'œil, hommages ou plagiats (rayer les mentions inutiles).
"Light & Magic" est totalement dans la veine de son prédécesseur, la méthode est la même et les accents sont encore plus marqués, sauf qu'ici ce ne sont même plus des noms de groupes qui viennent à l'esprit mais des titres de chansons. Un clone de Warm Leatherette ouvre l'album et introduit dix autres petites bombes au charme et à l'efficacité indécente. Car si le recyclage est une fois de plus de mise, c'est incontestablement pour notre plus grand plaisir.

Christophe Labussière



Male Or Female
Recalled Moments
[Art & Strategy]

À quelques mois de la sortie (annoncée et espérée) du nouvel album de Front 242, deux des géniaux prodiges réapparaissent sous le nom de MorF (un morceau unique était déjà sorti en 1998 sur une compilation). Et il n'est pas aisé de rapporter le contenu d'un album aussi varié et riche que "Recalled Moments". She Moves In Circle.. Not For Me ouvre l'album d'une façon étonnante, une voix masculine, extrêmement agréable, susurre et enrobe de son timbre charmeur une nappe lancinante derrière laquelle une ambiance se crée, une tension s'installe. Les machines prennent le dessus sans transition avec Skeleton Toy #SeQ32, un instrumental que ne renierait pas Front 242 sur scène... S’enchaînent ensuite une série d’expériences tout aussi différentes que surprenantes. Mélodies et structures inextricables s'entremêlent et agitent l'auditeur entre morceaux dévastateurs et fréquentes accalmies. Chaque écoute nous fait découvrir de nouveaux aspects et reliefs de ces compositions toujours fouillées, et si à maintes reprises on "reconnaît" des sonorités proches de Speed Tribe ou bien entendu de Front 242, si l'on se prend à imaginer que cet album aurait pu être une suite "logique" à "Off" (dernier album de Front 242 en 1993), les similitudes sont plus sur l'attitude et l'ambition du projet que véritablement sur son contenu. Les trois morceaux "chantés" Louder Than Silence, She Moves In Circle... Not For Me ou Eyelid Surgery, sont simplement magnifiques et donnent un rythme étonnant à cet album. Un second CD, "And Failed Destruction", sortira quelque semaines après celui-ci, le complétant logiquement, offrant un morceau de plus de 30 mn et une vision plus libre de ces "Recalled Moments".

Christophe Labussière



The Music
The Music
[Virgin]

Il a été bien difficile cette année de ne pas entendre parler de The Music, ce groupe anglais ayant été encensé par une presse musicale euphorique au point même d’être pompeusement désigné par le NME comme sauveur du rock british. Ces quatre jeunes, originaires de Leeds (cité industrielle morose du nord de l’Angleterre), nous avaient impressionnés avec trois très bons singles (dont The People, hymne techno-rock à écouter absolument) et quelques frénétiques prestations scéniques. Enfin paru, ce premier album attendu depuis près d’un an ne déçoit pas : guitares agressives, voix aiguë et perçante de Robert Harvey, on retrouve ce son qu’on n’avait jusqu’alors qu’entrevu, un rock puissant et hypnotique, parfois même servi par des beats lourds, auquel on pourrait trouver quelques points communs avec The Verve pour le chant, Stone Roses ou Led Zeppelin pour le coté psychédélique (référence énergiquement revendiquée par le groupe). Rien de quoi révolutionner le rock évidemment, mais les Anglais de The Music ont tenu leurs promesses et ont réalisé là un très bon premier album, direct et efficace, à écouter et réécouter en attendant de les apprécier sur scène.

Renaud Martin



Nehl
Demons Abortion
[Autoproduction]

Nehl est une jeune artiste française qui sort ici son premier album. Un disque plutôt étonnant en vérité tant est large la variété des styles qui s’entrecroisent et s’interpénètrent au gré de ce "Demon Abortion". Fille spirituelle de Tori Amos et de Lisa Gerrard, Nehl a fait de son piano et de son joli brin de voix les composants essentiels de son art. Un art, certes pas encore complètement mature (quelques lourdeurs dans la production) mais riche d’une technicité certaine au profit d’une inspiration foisonnante. Car si les premiers titres de l’album renvoient clairement aux influences précitées (To Akphaezya And Back pour l’une et Radio Shit pour l’autre), le reste des pérégrinations pianistiques de Nehl est beaucoup plus déroutant. La jeune fille semble en effet avoir fait sienne le terme "diversité", enrichissant ici un refrain, là un couplet, d’accents pop, cabaret, trip-hop, électro, baroque, gospel et même swing ! Une collection de styles qui loin d’alourdir l’album, lui donne un petit coup de folie, pari relativement périlleux dans une industrie musicale sclérosée par les étiquettes. Un premier essai plein de charme donc qui, s’il n’évite pas quelques longueurs sur la fin, révèle néanmoins l’important potentiel créatif de Nehl. Le bien nommé Epic Symphony qui clôture Demons Abortion laisse par ailleurs augurer du meilleur pour l’avenir de cette jeune artiste audacieuse.

Stéphane Leguay



Pita
Get Down
[Mego]

Derrière une pochette peu engageante se cache un album aux sonorités complexes et hétéroclites, comme seul sait les composer Peter Rehberg, l'une des têtes pensantes du label autrichien Mego. Tous les trois ans, et entre ses multiples collaborations (avec Ramon Bauer ou Christian Fennesz entre autres), il sort un album de Pita, et il s'agit ici du troisième en date. "Get Down" est-il une réponse à "Get Out", son précédent opus ? En tout cas, il se dévoile bien plus accessible, moins excessif et bien moins saturé. En tant qu'explorateur de nouveaux territoires sonores, Peter Rehberg pourrait rivaliser avec les Autechre et autres Pan Sonic s'il ne décidait pas bien souvent de triturer ses créations afin les rendre encore plus inaccessibles. Avouons néanmoins que c'est sa meilleure marque de fabrique et qu'il ne faut pas forcément être masochiste pour apprécier ses contorsions laptop. En attendant, la plupart des neuf titres de ce disque ne sont pas aussi éloignés qu'on pourrait le croire de "Showroom Dummies", sa récente production pour la compagnie de danse grenobloise DACM, même si le résultat est bien moins atmosphérique et calibré, car non destiné à rythmer les pas d'une chorégraphie. Un bon album dont l'écoute au casque s'avère indispensable. Disponible uniquement en vinyl.

Carole Jay



The Reindeer Section
Son Of Evil Reindeer
[Bright Star/Pias]

Emmené par Gary Lightbody (leader du groupe Snow Patrol), The Reindeer Section (mot à mot "la section des rennes") est un impressionnant collectif écossais rassemblant entre autres des membres de Mogwai, Arab Strap, Belle & Sebastian, Idlewild, Astrid, Hercules ou Teenage Fan Club. Au total 27 participants qui se sont réunis ici pour la seconde fois pour enregistrer en deux semaines ce "Son Of Evil Reindeer" (au lieu de dix jours pour le premier album "Y’All Get Scared Now"). Et ce sont justement ces délais courts et ces conditions d’enregistrements qui font la force de ce collectif, puisque au lieu de miser sur une entente probablement impossible entre toutes ces différentes personnalités, Gary Lightbody et The Reindeer Section ont misé sur une certaine spontanéité et nous offrent ici douze chansons intimes, simples, douces et à l’orchestration quasi acoustique (violons, violoncelles, flûtes, guitare, piano). Ça se sent, tous ces gens se sont fait plaisir et cette ambiance tamisée et chaleureuse rend ce "Son Of Evil Reindeer" idéal pour accompagner nos prochaines longues soirées d’hiver.

Renaud Martin



Siderartica
Night Parade
[Shadowlab]

Siderartica est un nouveau side-project de Kirlian Camera qui, une fois n’est pas coutume, n’a aucun trait avec Angelo Bergamini, l’omnipotent leader de la formation parmesane. Emmené par l’une des chanteuses du groupe, la délicieuse Elena Fossi, le trio se démarque d’ailleurs du son Kirlian par une approche beaucoup plus éthérée de l’électronique. Car en dépits d’une intro, Eintritt In Die Fabrik à la sauce Ant-Zen, ce premier album étire calmement sa trame synthétique doucereuse entre beats discrets et vocalises feutrées. Mélancolique, parfois romantique, "Night Parade" recèle ainsi en son sein quelques très jolies chansons comme Seasons Of The World, Arkhangel’sk ou The Fourth Ray Of Light, sans oublier la très honnête version du Atmosphere de Joy Division. Certains titres chantés en italien donnent même une petite touche "exotique" à un disque qui sait malgré tout se faire ombrageux sur la fin (Explosive Die, Cena Chimica), nous rappelant ainsi que dans le clan Kirlian Camera la vision du monde a toutefois plus les allures d’usine atomique que d’un champ de coquelicots. Les textes et l’artwork glacial de "Night Parade" (et de son édition limitée façon ovni) l’attestent. Production rigide mais sérieuse, chant impeccable, la formule de ce premier album sans prétention se révèle tout à fait convaincante.

Stéphane Leguay



Soft Cell
Cruelty Without Beauty
[Cooking Vinyl]

Cela faisait quelques années que c’était dans l’air, avec le retour en force des années 80 et des reformations plus ou moins heureuses. c’est aujourd’hui une réalité : Marc Almond et Dave Ball ont ressuscité Soft Cell (après 18 ans de silence) ! Comme toujours dans ces cas-là, c’est avec fébrilité, mais aussi angoisse, que l’on attend au tournant ceux qui ont gravé dans l’histoire de la pop électronique à paillettes des titres aussi mythiques que Tainted Love ou Sex Dwarf. D’autant plus que Marc Almond nous avait habitués depuis à des albums solo plus intimistes mais toujours bien ficelés. C’est donc un peu sur ses gardes que l’on place pour la première fois "Cruelty Without Beauty" sur la platine. Mais on baisse vite la garde à l’écoute des premiers morceaux, Darker Times, The Night (une reprise du classique soul de Frankie Valli) ou le single Monoculture dans lesquels on retrouve une pop en demi-teinte, sertie de légèreté et de glamour, qui évoque la perdition, la vie nocturne, la crise de milieu de vie, la nostalgie, le désespoir ou la solitude non sans une pointe de cynisme. Parfois dancefloor, parfois cabaret, "Cruelty Without Beauty" laisse poindre derrière sa palissade saccharinée, un goût d’amertume. Et c’est cette duplicité qui fait toute la saveur de l’album.

Laure Cornaire



Swayzak
Dirty Dancing
[!K7]

Si l'album démarre avec le désinvolte Make Up Your Mind, single répétitif, entêtant et plutôt futile malgré ses sonorités particulièrement fines, le second titre, Buffalo Seven, nous fait rapidement comprendre que l'on a affaire à quelque chose d'énorme. D'une certaine façon proche de ce qu'avait pu faire 808 State dans le passé avec Bernard Sumner ou Björk, Swayzak a proposé à différents artistes (Clair Dietrich, Klaus Kotai, Adult...) des morceaux bruts de chant, leur laissant la totale liberté d'écriture et d'interprétation. Le pari, pourtant risqué, aura abouti à un résultat exceptionnel. Le travail accompli par chacun des participants est stupéfiant de précision, et la subtilité des compositions sur lesquelles viennent s'intégrer ces voix pourtant si différentes donne un ensemble tout à fait cohérent. Et même lorsque Swayzak ouvre les valves et laisse l'électronica jusqu'alors sobrement distillée prendre une tournure plus "techno" (Celsius, The Punk Era, les deux seuls instrumentaux), cela reste malgré tout toujours fouillé et extrêmement efficace.
Jusqu'alors caractérisé par une certaine faculté à se disperser, à faire côtoyer le meilleur et le moins bon, Swayzak parvient enfin à nous offrir avec ce troisième album un disque totalement irrésistible du début à la fin.

Christophe Labussière



Tarwater
Dwellers On The Threshold
[Kitty-Yo]

Aussi évident que la marque Schneider TM : la patte Tarwater. Et ce n’est pas "Dwellers On The Threshold", cinquième livraison du duo berlinois chez Kitty-Yo, qui remettra en question leur place de pionniers de la "german touch" gagnée en 98 avec la sortie de "Silur", véritable ovni sur la scène électro de l'époque. Si Tarwater continue sa progression vers une électro pop originale, Ronald Lippok et Bernd Jestram ont ici davantage accentué la part accordée au chant et à la mélodie, orientation déjà amorcée sur "Animals, Suns And Atoms" en 2000. Contrairement à "Not The Wheel", superbe palette instrumentale de leurs travaux annexes pour des performances et des musiques de films, "Dwellers On The Threshold" comporte aussi bien des clins d’oeil au jazz (1985) ou à la folk (Perfect Shadow) que des ballades pop comme Now ou Imperor Victus. Ils ne renient pas pour autant leur parenté avec Kreidler ou To Rococo Rot, toujours ostensible sur Tesla, Miracle Of Love (reprise des Swans) ou Dogs And Light Tents, restant ainsi des virtuoses du bricolage électro minimaliste, là où ils excellent incontestablement.

Catherine Fagnot



Underworld
A Hundred Days Off
[V2]

Ce nouvel album d’Underworld risque de dérouter quelques amateurs. En effet, après l’énorme succès de "Beaucoup Fish", suivi du live "Everything, Everything" qui restituait à merveille la pêche du groupe sur scène et le pouvoir hypnotique de ses chansons, "A Hundred Days Off" fait machine arrière. Rassurez-vous, il s’agit toujours de cette techno cérébrale que l’on aime tant, mais l’énergie s’éclipse doucement au profit de climats plus sereins, apaisés. On retrouve dans les arpèges de guitares cristallines (Ess Gee) des sonorités que nos compères n’avaient plus évoquées depuis vingt ans, à l’époque où Freur, leur ancien groupe, faisait un tabac avec un morceau comme Doot, Doot, lumineux dans une époque teintée de gris. Alors, retour aux sources, manque de créativité (on retrouve quelques gimmicks déjà présents sur "Beaucoup Fish"), ou tout simplement désir de calmer un peu le jeu et de faire une musique plus intime ? Toujours est-il que la sauce continue à prendre, et que si cet album ne sera sans doute pas le meilleur d’Underworld, il contient néanmoins son potentiel de hits : Mo Move, Two Months Off, sans compter le génial Luetin. Et puis, personne n’est encore arrivé pour les mettre au placard, alors goûtons à ce nouvel album, il le mérite amplement.

Frédéric Thebault