Nick Cave & the Bad Seeds
Nocturama
[Mute]

Ce douzième album studio de Nick Cave, plus éclectique que les précédents, ne devrait décevoir aucun fan. Les titres qui ouvrent ce nouvel opus sont dans la droite lignée des deux derniers albums, calmes et feutrés. Le piano et la voix prédominent sur He Wants You et Right Out Of Your Hand qui pourraient être issus des sessions de "The Boatman’s Call". C’est avec le single Bring It On, duo avec l’ex-chanteur de The Saints, Chris Bailey, que le ton change et que les Bad Seeds, quelque peu laissés en arrière plan ces dernières années, se font à nouveau entendre. Il faut dire que l’enregistrement de "Nocturama" s’est fait en une semaine sous la houlette de Nick Launay qui avait déjà produit les premiers albums de Birthday Party. Contrairement aux enregistrements de "The Boatman’s Call" et "No More Shall We Part", l’écriture des morceaux n’était pas entièrement arrangée par Nick Cave à l’entrée en studio et la construction des morceaux s’est donc faite de manière plus impulsive, laissant une part plus grande à l’interprétation des musiciens. Liberté qui atteint son paroxysme avec le dernier morceau de l’album, Babe I’m On Fire, chanson épique quasi-improvisée à 38 couplets !
"Nocturama" possède ainsi un aspect brut, direct, autant dans les ballades que dans les morceaux plus vigoureux et la palette des ambiances y est vaste. De la nostalgie de There Is A Town au cynisme de Dead Man In My Bed, qui dépeint les joies du mariage, cet album contient tout l’univers de Nick Cave, imprégné de poésie et de blues, d’amour et de pulsions obscures, un univers personnel et sans concessions.

Laure Cornaire



Back To Mine
Mixed By New Order
[DMC]

On a tous voulu connaître, un jour ou l'autre, les influences de nos influences, les préférés de nos héros, les racines de nos favoris. On savait déjà New Order fans du Velvet Underground, on devinait que le groupe était influencé par toute la scène électro-funk, héritée du disco, du début des eighties. L'exercice était donc périlleux, car il n'était pas certain que New Order arrive à nous faire partager ses passions musicales. Et pourtant, rien d'étonnant à ce que le meilleur groupe du monde soit parfait jusque dans ses goûts, car cette compilation est tout simplement géniale ! Le Velvet se marie à la perfection avec un remix géant du fameux I Feel Love de Donna Summer, The Groundhogs nous permet de comprendre le jeu de basse de Peter Hook, Can nous plonge dans les brumes qui environnaient Joy Division, Joey Beltram ou Primal Scream nous font subitement prendre conscience du pourquoi du comment du New Order que l'on adore. On n'en croit pas non plus nos oreilles quand on se surprend malgré nous à trouver que même Cat Stevens a toute sa place ici. Cette "compilation/mix/hommage" est le moyen idéal pour comprendre les multiples évolutions qui ont mené le groupe de "Unknown Pleasures" à "Technique" en passant par "Power, Corruption & Lies". Le must de l'hiver !

Frédéric Thébault



Catalogue 2002
Compilation
[Catalogue]

Label désormais incontournable de la scène électronique française, symbole d'un véritable renouveau d’une french touch vieillissante, Catalogue nous livre sa vitrine millésimée 2002. Un cru qui a tendance à prendre du corps, si l'on s'arrête à la liste des participants, de plus en plus commercialement imposante : les "entendus à la télé" Bosco et Télépopmusik, le duo Sporto Kantes, sans compter le retour aux affaires d'Alpha, débarqué par Melankolic et récemment recueilli par le label parisien. Chez ces "poids lourds", on retiendra le remix vraiment épatant de Love Can Damage Your Health de Télépopmusik et le nouveau titre de Sporto Kantes, annonciateur d'un deuxième album très personnel. Alpha rate par contre son come-back avec un énervant Chérie.
Au rayon découvertes, on se bouscule joyeusement pour notre plus grand plaisir. Le duo Bobby & Betty (avec Mau, ex-Earthling, dans le rôle de Bobby) nous gratifie d'un magnifique Can't Do This Again downtempo, Luciano et son électro mélodique et minimaliste nous ramène quelques 15 ans en arrière, quant à 2² (soit le déjà cité Mau avec un membre de Télépopmusik), on ose espérer que leur Astronaut aura un jour les honneurs d'une suite.
Chez Catalogue, l'electronica a également sa place. On saluera la collaboration réussie entre Villeneuve et M83, échappés de Goom Disques (autre exemple de label français montant), ou le génial Melt de Berg Sans Nipple, assurément un groupe à suivre.
Une belle réussite que cette compilation, qui nous inspire un souhait pour 2003 : que Catalogue freine ces saines ardeurs compilatoires et permette à certains de ces artistes de faire leurs preuves sur la longueur d'un album.

Eric Semenzin



Console
Reset The Preset
[City Slang/Labels]

Pour sa nouvelle production, Martin Gretschmann alias Console (également membre depuis 1997 de The Notwist et responsable de toute la partie électronique de leurs derniers albums), n'a pas fait les choses à moitié puisque ce nouveau et excellent cru nommé "Reset The Preset" se présente sous la forme d'un double album comprenant deux CD bien distincts. Le premier, logiquement nommé "Reset", comporte pour la première fois de véritables chansons, admirablement interprétées par une amie de Martin, une certaine Miriam Osterreider (qui remplace ainsi l'ordinateur chantant du célèbre single 14-Zero-Zero du précédent album). Si certains des huit morceaux comme Surfin Atari évoquent inévitablement The Notwist, on trouvera dans ce disque de véritables perles d'électro intelligente (Suck And Run, A+A=b) et même quelques surprises dancefloor (Dirt On The Wire). "Preset", le second CD de l'album, est quand à lui plus proche des précédents travaux du groupe puisqu'il s'agit d'une collection de huit morceaux instrumentaux et ambiants tous évidemment très réussis. Très loin des clichés de ces artistes allemands que nous connaissons tous, Martin Gretschmann a donc une fois de plus frappé très fort avec un "Reset The Preset" tout simplement indispensable. L'année 2003 commence bien !

Renaud Martin



Dataraper
Carbon Flora
[Brume]

Dataraper, le nom sonne comme un aveu tant cet album semble constitué de données "violées" aux autres par son auteur. "Carbon Flora" est en effet une sorte de copie carbone de ses modèles, catalogue ostensible d'influences et de références sans surprise. Dataraper s'est imprégné des plus grossières sonorités EBM de ces vingt dernières années pour les triturer sans malice et les régurgiter sans véritable cohésion. Là où d’autres font le maximum pour dissimuler leurs influences, Dataraper bâcle l'exercice et offre une simple "compilation" de signes extérieurs d'EBM piqués, dans le désordre, à Velvet Acid Christ, Skinny Puppy, Kraftwerk ou encore Front 242. Les béotiens découvriront en 45 minutes un condensé des influences de Data Raper et un résumé rapide de deux décades d'EBM, les autres pourront s'amuser à tenter d'identifier une à une l'origine de ces données.

Christophe Labussière



De Mange Machine
Gourmandise
[Brume]

Depuis Ilhevs et "The Inner Decline", on savait le Savoyard dark ambient. Avec ce disque de Patrice Duisit, autre Savoyard émérite qui se cache sous le nom de De Mange Machine, on le découvre maintenant furieusement expérimental. Deuxième album après un CD-R édité en 1999, "Gourmandise" s'attaque effectivement (tout comme son prédécesseur) à l'application sonore du collage surréaliste. À l’application textuelle également semble-t-il, car André Breton et ses cadavres exquis ne trouveraient sans doute rien à redire à des titres aussi ésotériques que La Myopie de la rétine boulimique ou au nom même de ce projet, De Mange Machine, conçu en référence à la mange-machine de "La Nuit des temps", le roman de René Barjavel. Dans la structure même de l'album, chaque morceau est entrecoupé d'interludes intitulés "Blabla" qui donnent une certaine cohérence à l'ensemble, malgré la présence d’un gimmick énervant, sorte de grincement idiot si tant est que cela puisse exister. Chaque titre est conçu dans la plus totale liberté, grâce à l’apport de boucles élaborées à partir de toutes sortes de sons hétéroclites : samples de films (porno entre autres), sons de boîte à musique, orgue de barbarie, chants d'oiseaux, craquements de vinyls... Pas franchement très accessible mais attachant, ce disque est un véritable parangon d'exercice de style.

Carole Jay



Dominique A
Le Détour
[Labels]

En découvrant il y a déjà treize ans la voix asexuée et l'instrumentation totalement inclassable du magnifique Le Courage Des Oiseaux, peu se seraient alors aventurés à imaginer que Dominique A allait ouvrir une véritable brèche. C'est en effet ses compositions à mi-chemin entre Barbara et Joy Division qui allaient véritablement créer le chaînon manquant entre la "pop" et la "chanson française", un lien depuis constamment entretenu, et une brèche dans laquelle bon nombre se sont infiltrés (Dalcan, Miossec...). Les albums que Dominique A nous offre avec régularité et délicatesse depuis "La Fossette" nous ont permis de découvrir des chansons aux mélodies et à l'apparence rudimentaires mais toujours renouvelées, au chant si caractéristique, intelligible, et au charisme incontestable. Compilée par l'artiste lui-même sur deux CD, cette sélection effectuée parmi les six albums de sa discographie (si l'on compte le récent Dominique Ø Project) nous est offert dans un superbe packaging. On n'essayera pas de savoir si le choix est judicieux, même si l'absence de certains morceaux reste inexpliquée, on s'inclinera simplement devant la sélection de l'auteur qui a le mérite d'être particulièrement digeste dans son écoute continue. Le coffret recèle un troisième CD qui offre une série d'inédits comme Les Menteurs et la reprise de Teenage Kicks sur lesquels Françoiz Breut fait une discrète apparition, ou encore L'attirance ou Syl datant tous deux de 1991. L'objet fort beau s'accompagne d'un livret particulièrement riche en photos et sur lequel se décline un long historique et une série de témoignages de fans.

Christophe Labussière



Double Nelson
The So Sorry Spaceman, The So Sick Spaceman And The Noisy Shadow Vs. Double Nelson
[A.N.D. Music]

On raconte que Salvador Dali et André Breton, dès les années 20, invoquaient la venue prochaine de Double Nelson avec un effroi mêlé d'admiration. Plus tard, ce fut au tour d'Andy Warhol de clamer haut et fort le bouleversement mental qu'allait représenter la musique de Double Nelson. La secte du temple solaire ne s'y était pas trompée, elle, puisque le suicide massif commis par tous ses membres avait été effectué sur le désir de comprendre et de rejoindre, en une communion solennelle ultime, le duo Nancéen Double Nelson. Blixa Bargeld et Trent Reznor, admiratifs devant l'éternel du duo, déclarèrent même le 11 septembre 2001, vers 9h40, que l'heure Double Nelson viendrait en 2003. Benny Hill et Kiri-le-Clown, amis de longue date et porte-parole du groupe, viennent de nous confirmer la chose, un nouveau CD ayant vu le jour ces jours-ci, nommé à juste titre "The So Sorry Spaceman, The So Sick Spaceman And The Noisy Shadow Vs. Double Nelson". Nos amis Double et Nelson, une fois de plus, ont vaincu par K.O., leur septième et dernier album est un triomphe sur l'obscurantisme et l'abêtissement artistique, et par ailleurs un très bel hommage à Antonin Artaud, Throbbing Gristle et Nicolas Sarkozy. Ils l'expliquent d'ailleurs très bien eux-mêmes : "C'est la vie qui nous a rendu comme ça".
Tirez-en vous même, ami lecteur, la conclusion qui s'impose.

Frédéric Thébault



L'Église Du Mouvement
Péristaltique Inversé
L'Église Du Mouvement Péristaltique Inversé
[Brume]

Derrière un nom dont le sens reste mystérieux se cache une musique qui ne l'est pas moins... On a beau écouter cet album à plusieurs reprises, il est vraiment difficile de savoir si la moindre trace d'humour se cache derrière ces structures alambiquées et ces sonorités industrielles, électro, post rock, expérimentales (cochez les mentions inutiles). Et c'est tout le problème, car à jouer les autistes, le groupe prend le risque de rester éternellement incompris. Si les intentions de L'Église Du Mouvement Péristaltique Inversé rappellent par certaines ambiances Diabologum (ou plus récemment Programme), le groupe ne laisse pas entrevoir la moindre piste qui pourrait nous permettre de déceler un quelconque message. Des morceaux comme Othodontie Descriptive Du Cycle, Pression, Electro-Pop Pour Caveau et ses textes camouflés, qui se dérobent, donnent vraiment envie de s'intéresser plus avant à cette Église mais rien n'y fait, elle reste définitivement hermétique. De plus, l'album est plutôt hétérogène, et l’on s’ennuie ferme sur certains titres comme Le Chien ou Ankara. S'il n'est pas obligatoire de comprendre une musique pour l'apprécier, le problème est ici que les expérimentations, bien que délicates et créatrices d'atmosphères agréablement tordues, ne retiendront pas vraiment notre attention. Des ambiances acides donnent à l'ensemble un aspect "industrieux en herbe", étouffant des textes constamment inintelligibles, une musique désordonnée qui gâche le plaisir qu'aurait pu procurer cette mise en musique de la pensée torturée d'un Lynch sous acides.

Christophe Labussière



Étant Donnés
La Vie Nouvelle (BO)
[Labels]

"La Vie Nouvelle", deuxième long métrage de Philippe Grandrieux, n'est pas un film gai, c'est le moins qu'on puisse en dire, et sa BO ne contredira pas cet état de fait. Pourtant, le premier morceau (Smell My Scent), qui est aussi le seul chanté de tout l'album, même s'il ne respire pas la joie de vivre ouvre les hostilités en douceur grâce à sa voix féminine. Par moments proche de celle de Jarboe (Swans), cette voix étonnante, grave et délicate à la fois, est celle d'Anna Mouglalis, l'actrice principale du film. La chanson qu'elle interprète est écrite par Josh Pearson, chanteur et guitariste du groupe Lift To Experience (qui apparaît également dans "La Vie Nouvelle" dans le rôle d'un guitariste). Mais malgré cette petite lueur d'espoir, on tombe vite en enfer... Un enfer illustré sans concession mais avec beaucoup de justesse par Étant Donnés qui réalisent le reste de cet album. Après Alan Vega pour la BO de "Sombre" en 1999, c'est effectivement leur musique que Philippe Grandrieux a choisi pour illustrer les paysages industriels de "La Vie Nouvelle", un film pour lequel Eric et Marc Hurtado, eux-mêmes réalisateurs de courts métrages, se sont beaucoup investis puisqu'ils sont également à l'origine du montage de l'image. Au fur et à mesure des seize titres qu'ils ont composés, on retrouve cette rythmique répétitive assez typique de leur travail (Silent Flesh, Stricken), mais aussi des ambiances très "lynchiennes" (Motionless). La violence, la brutalité animale de rapports pourtant bien humains, le malaise que ce film exprime, se ressentent parfaitement à travers la musique froide et presque intemporelle des deux frères qui prouvent, si c'était encore nécessaire, que Étant Donnés ne se cantonne pas à l'étiquette réductrice de petit groupe industriel obscur des années 80 qu'on lui accole encore bien trop souvent.

Carole Jay



The Faint
Danse Macabre
[City Slang]

C'est avec plus d'un an de retard qu'arrive en France ce "Danse Macabre", troisième album des surdoués d'Omaha (Nebraska) que sont The Faint. Plus sombre et surtout encore plus électronique que leur précédent "Blank Wave Arcade" (déjà remarqué à l'époque), "Danse Macabre" évoque inévitablement la new wave et les sonorités sombres des années 80 (alors que le groupe prétend, on les croira ou pas, ne pas avoir baigné dans ce genre musical plus que n'importe qui). The Faint serait-il donc un énième groupe de la nouvelle vague déferlante du rock américain, ou bien encore une de ces formations "dark" calibrées pour soirées goth qui ne font que rabâcher les même clichés ? Ni l'un ni l'autre, il suffit d'écouter le single Agenda Suicide, premier morceau de l'album, pour comprendre que leur musique, une sorte de new wave mutante, punkoïde et électrique, se situe bien au delà de tout ça : sonorités électroniques dansantes, tranchantes et agressives, textes irrévérencieux et acides assénés par la voix froide, mécanique et étonnamment british du chanteur Todd Baechle. Les neufs morceaux de cet album sont un véritable concentré d'idées, d'énergie et d'arrogance, alternant chansons décalées et dansantes (Violent, Posed To Death) et ambiances plus obscures (The Conductor). "Danse Macabre" est un très bon cru, d'autant plus que le disque est accompagné dans cette édition (ou réédition) d'un cd bonus de remixes.

Renaud Martin



Front 242
Still & Raw
[XIII Bis]

1993. C'est l'année de sortie de la dernière production studio de Front 242, l'album "Off". Neuf années ont passé, pendant lesquelles le groupe s'est investi corps et âme dans des projets à l'intérêt et à la pérennité variables, mais entretenant avec une aisance indécente le mythe Front 242. Grâce à des concerts apocalyptiques, brillamment figés sur le CD "Re:Boot", et à des side-project excitants (MorF, Speed Tribe, Cobalt 60 et Cyber-Tec), ils ont toujours su nous rappeler que leur statut de vétérans ne les empêchait pas de jouir d'une incontestable faculté de renouvellement. Mais, cette fois-ci, ce n'est pas un nouveau side-project, c'est bien le nom du mythe Front 242 qui trône au-dessus de chacune des chansons de "Still & Raw". Dès les première secondes de 7 Rain, qui ouvre l'EP, le ton est donné, les sons qui servent de base et de rythme au morceau sont d'une précision et d'une propreté exceptionnelles. L'effet sur la voix, hachée, et sa mélodie lancinante qui se régénère en fin de morceau, s'ils créent la surprise poussent tout autant à l'admiration. On sent l'énergie contenue, une sorte d'urgence. Loud baisse ensuite la tension (la nôtre ?) d'un cran, la voix de Jean-Luc De Meyer est totalement libérée, on ne l'a peut-être même jamais entendue si "musicale". Il est tout en retenue, incontestablement enrichi de l'expérience Cobalt 60. L'habillage de ce morceau est remarquable (écoute au casque de rigueur !). Survient alors le rythme groovy de Strobe et son chant déstructuré, au leitmotiv entêtant, sur lequel se maintient cette constance dans la précision. Des sons ultra propres, distillés sobrement, qui transcendent une voix totalement à son aise. Collision, (quasi) instrumental, conclu sereinement l'expérience "Still & Raw". Quatre nouvelles productions en bonus desquelles une version "Ghost" de 7 Rain propose une autre vision du morceau titre, avec la voix cette fois-ci libérée, sans artefact, prouvant peut-être à elle seule la difficulté pour le groupe à trouver le juste équilibre entre le naturel et la mutation, balance subtile qui justifie certainement à elle seule cette attente qui aura semblé interminable. L'EP se clôt sur une longue version "Fragments" de Strobe méconnaissable.
On est ici dans la finesse, tout est soigné, le dosage est impeccable, et le groupe semble avoir fait abstraction de toute référence qui aurait pu le parasiter. "Still & Raw" impose le respect… en attendant l'album.

Christophe Labussière



Justin Sullivan
Navigating By The Stars
[Attack Attack/XIII Bis]

"Naviguer aux étoiles", avancer à vue, partir à l’aventure... Si le thème du voyage a toujours accompagné la carrière de New Model Army (ne serait-ce qu’à cause du fameux mouvement "travellers" que le groupe aurait initié), il n’aura jamais été aussi présent que sur ce premier album solo de Justin Sullivan, aussi bien dans les ambiances que dans les textes. Laissant de côté l’énergie rythmique et les textes revendicatifs de New Model Army, le chanteur-guitariste délivre ici un disque intimiste et mélancolique, qui évoque l’immensité de l’océan et le serrement au cœur que l’on ressent lors de promenades nocturnes dans des lieux déserts... Composé exclusivement de ballades, "Navigating By the Stars" confirme le goût de plus en plus prononcé de Sullivan pour les sonorités folk, jazz ou blues, dans la droite lignée de titres tels que Someone Like Jesus (sur "Eight") ou Queen Of My Heart (sur "Strange Brotherhood"). Entre acoustique profondément nostalgique et électricité en sourdine, l’album passe sans heurt d’un morceau langoureux et enveloppant (Blue Ship, Navigating By The Stars) à une mélodie tendue (Ocean Rising) ou très accrocheuse (Tales of the Road, Ghost Train, Changing of the Light et leurs refrains imparables), évitant l’écueil de la grandiloquence qui gâchait des chansons de New Model Army comme No Pain ou Aimless Desire. Parfaitement maîtrisé et équilibré, parfois saupoudré d’un harmonica déchirant (Home) ou d’une trompette sanglotante (l’envoûtant Sun On Water), "Navigating By the Stars" prouve que Justin est aussi à l’aise dans le dépouillement classieux de compositions au spleen brumeux que dans les brûlots rock de son groupe. Un album impeccable et ensorcelant, signé d’un artiste irréprochable.

Christophe Lorentz



Magwheels
Evebuildingbomb
[Ad Noiseam]

Après deux CD-R sortis sur les labels Sacred Sound Noise et Mechanoise Labs en 2001, David Sullivan méritait amplement qu'on s'attarde sur son cas. Car qui pourrait deviner, sans y prêter une oreille attentive, que la plupart des sons (passés à la moulinette informatique certes) qui composent sa musique proviennent d'une guitare ? Difficile à croire, pourtant "Evebuildingbomb" n'est ni un album "à guitares", ni un album électronique, c'est un peu les deux. Avec ce disque, Magwheels peut ainsi facilement combler les attentes de plusieurs publics : les amateurs aventureux du label Constellation, par exemple, devraient s'essayer à ces nappes d'accords vertigineux, car même si l'intensité l'emporte sur la virtuosité, les paysages sonores qu'évoque cette musique rappellent parfois l'univers du label canadien. Quant aux adeptes d'expérimentations électroniques plus détonantes, ils retrouveront l'ambiance sombre et bourdonnante qu'ils affectionnent avec des titres comme Evebuildingbomb ou Live Underneath Lonely Mountain. La fin du disque, plus apocalyptique que jamais, évoque même avec The Pace Is Threatening To Kill Me, le vrombissement d'avions tournoyant dans le ciel ... Résolument pacifiste, David Sullivan y décrit pourtant parfaitement l'atmosphère belliqueuse de ce qui pourrait s’apparenter à un pré-bombardement. Si bien que la montée en puissance qu’il suggère en devient effrayante. Une démarche peu conventionnelle pour un disque définitivement inclassable.

Carole Jay



Ministry
Animositisomina
[Sanctuary]

Les années passent et Ministry ne change pas, ou si peu. Depuis le grand tournant métal-indus de "The Mind Is a Terrible Thing To Taste" en 1991, la paire Jourgensen/Barker continue d’explorer les différentes facettes d’un son devenu référence pour nombre de combos, sans jamais toutefois tomber dans un confortable auto plagiat. Toujours aussi puissant dans sa production, "Animositisomina" ne surprendra donc personne. Comme d’habitude, c’est un titre "coup de poing" qui ouvre les hostilités (Animosity), suivi de toute une série de brûlots, tantôt rageurs (Unsung), tantôt assommants de lourdeur (l’épique Leper), sans oublier quelques résidus mélodiques comme l’étonnante reprise du The Light Pours Out Of Me de Magazine. Dix titres écrasés par les éternelles guitares du duo (Lockbox), rythmés par les cadences syncopées d’une batterie omniprésente (Piss) et déchirés de part en part par les vociférations saturées d’Al Jourgensen (Stolen), la machine Ministry continue ici d’égrener une formule maintes fois éprouvée mais ô combien efficace. Dense et compact, hargneux et cynique, "Animositisomina" s’annonce d’ores et déjà comme le manifeste le plus bruyant et puissant de 2003...

Stéphane Leguay



Radio 4
Gotham!
[City Slang/Labels]

À la première écoute, difficile de ne pas voir surgir de ce "Gotham!" divers fantômes des tant convoitées années 80. Aucune allusion à Bauhaus, mais on pourrait citer sans aller chercher bien loin Gang Of Four et surtout les Clash, s'arrêter là et chercher un nouveau groupe en "the" sur qui s'agiter quelques heures ou cracher son ennui, selon nos préférences en matière de presse. Et pourtant, Radio 4 n'a pas à rougir des nobles influences sus-citées car il ne s'agit pas d'un "simple" recyclage savamment orchestré par un groupe de petits branleurs poussés par une major. Il n'y a qu'à se pencher sur "The New Song And Dance", leur premier album, sorti en 2000 pour y percevoir déjà l'urgence punk et un sens de la mélodie pop. Sur "Gotham!" la production est plus riche et l'orientation franchement plus dansante, même si les propos se veulent toujours incisifs et particulièrement violents, notamment vis-à-vis de la politique de Rudolph Giuliani, l'ancien maire de New York (voir Save Your City). La basse, très en avant, est le fil conducteur mélodique de la plupart des morceaux et leur donne un groove imparable (le très bon single Dance To The Underground, Start A Fire ou Certain Tragedy) qui flirte parfois avec le dub. Couleur légèrement électro à laquelle n'est pas étrangère la présence de DFA, duo de producteurs responsables des derniers Primal Scream ou Unkle, particulièrement perceptible sur Speaking In Codes ou Pipe Bombs. Mais c'est bien un goût de punk rock qui reste en bouche au final, sans amertume aucune. Et une vraie énergie communicative, fait suffisamment rare pour être applaudi.

Catherine Fagnot



Saint Etienne
Finisterre
[Mantra]

Le trio anglais Saint Etienne, révélé en 1990 par une très bonne reprise du Only Love Can Break Your Heart de Neil Young, nous livre ici son septième album "Finisterre", disque sur lequel on retrouve la voix toujours aussi délicieuse de Sarah Cracknell sur une pop électronique naïve qu'on pourrait situer entre nostalgie eighties, variété japonaise, house et parfois même hip-hop (comme ici sur l'énervant single Soft Like Me, chanté en duo avec la rappeuse Wildflower). À part la voix très british de l'acteur anglais Mickael Jayston qui annonce la plupart des morceaux avec des petites phrases plutôt drôles (telles que "Our father who are in heaven, please stay there") et quelques titres qui sortent du lot comme Amateur, Stop And Think It Over ou Finisterre (sur lequel apparaît Sarah Churchill du groupe Cosmetique), "Finisterre" est un album de pop doucereuse et légère, pas très différent de ses prédécesseurs, à écouter lors des petits moments de calme et de plénitude.

Renaud Martin



Scanner+Tonne
Sound Polaroids
[Bip-Hop]

Ces "polaroids sonores" furent initialement conçus par le plus célèbre des voleurs de voix, Robin Rimbaud (alias Scanner) et le graphiste musicien Paul Farrington (alias Tonne) pour une installation/performance interactive présentée en 1999 à l'ICA (l'Institut d'Art Contemporain de Londres). Le but était de rassembler toutes sortes de clichés sonores et visuels issus de certains lieux prédéfinis, en l'occurrence différentes villes internationales, afin de les redécouvrir à travers l'œil des artistes (très récemment encore, Scanner, accompagné cette fois de Mike Kelley, renouvelait plus ou moins cette expérience au cours de l'exposition itinérante Sonic Process, en s'appropriant différents lieux de la capitale). Ainsi, et malgré la présence de certains sons incontournables, ce projet cinématique démontre que le point commun de reconnaissance auditive d'un lieu reste avant tout le langage. Londres se fait par exemple entendre grâce à la cloche de Big Ben mais le célèbre "Mind the gap" du métro évince toute hésitation, Milan est très abstraite, moins de sons concrets parviennent jusqu'à nos oreilles, mais des voix à l'accent typiquement italien permettent facilement de se situer. New York est décrite à travers la vision de l'artiste sonore Stephen Vitiello et tout comme pour Milan, Tokyo ne se démarque que par ses voix, enregistrées cette fois à la télévision. La plus amusante est Montréal, illustrée par une longue conversation "bancaire" (et téléphonique) entre deux Québécois... Au résultat on imagine que la performance était sans doute plus probante dans son approche directe avec le public mais "Sound Polaroids" reste un témoignage intéressant, ne serait-ce que pour sa musique électronique ambiante et hypnotique qui tient avant tout la première place dans ce projet. En plus, une partie multimédia, version édulcorée de l'installation, permet d'achever de manière ludique ce voyage sonore original.

Carole Jay



Septic III
Compilation
[Dependent]

En ces temps de morosité profonde sur la scène electro-indus, on se demandait bien ce que pouvait nous offrir l'un des labels fers de lance de ce mouvement en panne d'inspiration. Dependent est pourtant un label reconnu qui a eu le mérite et sans nul doute de bons arguments pour attirer, lors de sa création, des groupes aussi reconnus que VNV Nation, Covenant et Suicide Commando (soit les trois groupes qui avaient permis à feu le label Off Beat de survivre quelques années) puis de rapidement faire découvrir les talentueux Seabound et non moins originaux Ivory Frequency. Malheureusement, VNV Nation et Covenant, forts d'un succès toujours croissant, s'en sont allés tout naturellement voir les majors pour envisager un décollage plus radical. Dependent semble donc aujourd'hui compter particulièrement sur Suicide Commando et Seabound pour vendre des disques et on se demandait ce que ce troisième volume de la compilation de référence du label allait bien pouvoir nous offrir. Même si très hétérogène car tournée en partie vers un revival du crossover agressif (avec, en démonstration, des groupes comme Sulpher ou Babyland), "Septic III" ne devrait pas décevoir les fans du label avec des versions inédites de morceaux de Seabound et Icon Of Coil, des découvertes plutôt douées telles que The Retrosic (dans la lignée de Velvet Acid Christ) et Interlace (sorte de fusion entre Skinny Puppy et Clock DVA), et un nouveau projet d'un ex-membre du cultissime Click Click, l'étrange et fascinant Paperhouse. On regrettera seulement que le morceau de Suicide Commando n'ait rien d'inédit (Cry For Mother) et que celui de Ivory Frequency ne sonne pas plus neuf. En un mot, une compilation qui sent un peu le réchauffé, même si elle offre quelques belles sensations glaciales.

Stéphane Colombet



Suicide Commando
Anthology
[Dependent]

Suicide Commando est sans conteste l’un des piliers du renouveau de la scène EBM. La nationalité (Belge bien sûr), la ténacité (Johan Van Roy exerce depuis 1986) et surtout le fait qu'il n'ait jamais goûté à la facilité comme la plupart de ses confrères, sont autant d'éléments qui font aujourd'hui de Suicide Commando une référence incontestable. Voix vocodées, rythmes industriels, ambiances sombres et surtout une faculté indécente à associer brutalité et efficacité réussissent régulièrement à produire des morceaux totalement implacables : Save Me, Necrophilia, See You In Hell, Comatose Delusion, Hellraiser... "Anthology" permettra aux amateurs de s'intéresser à cette valeur sûre de l'électro industrielle et de mieux comprendre le sens de l'acronyme EBM, et donnera aux spécialistes une nouvelle occasion de se pâmer devant une figure majeure en révisant les rudiments. Deux CD pour une sélection très cohérente à laquelle s'ajoute une belle série de raretés et un remix dévastateur de See You In Hell estampillé "2002".

Christophe Labussière



Trash Palace
Positions
[Discograph]

Trash Palace est un bordel déjanté dans lequel le tenancier Dimitri Tikovoï, producteur français installé à Londres, a réuni des entraîneuses et entraîneurs haut de gamme : Brian Molko (Placebo), Alison Shaw (Cranes), John Cale, Jean-Louis Murat et les quasi-inconnues Lian, Cozette (la femme de Tikovoï) ou Luna James. Avec ce fond de commerce plutôt aguichant, le projet s’annonçait ambitieux mais prometteur.
Mais voilà qu’avant même la sortie de l’album, les critiques se déchaînent et assassinent le groupe à sa première apparition live lors de la dernière Route du Rock à Saint-Malo. La mise en scène rococo (mannequin en plastique et fauteuil pourpre) et les poses prises par les différents intervenants semblent avoir au mieux été accueillies par des rires au pire par des sifflets. Certes, le sujet de l’album tournant exclusivement autour du sexe, et la volonté de jouer la carte du trash glamour, aboutissent à un pseudo-concept éculé que l’on a effectivement du mal à prendre au premier degré. Trop évident pour être dérangeant. Mais écartées ces kitscheries, l’album en lui-même mérite une écoute sans a priori. Car si l’on peut zapper quelques titres (notamment la reprise trop maniérée du Je t’aime moi non plus de Gainsbourg par le duo Asia Argento / Brian Molko), on trouve sur "Positions" de bons moments : un rock électronique énergique sur The Metric System (chanté par Brian Molko) ou Bad Girl, des morceaux plus atmosphériques avec Your Sweet Love enlevé par la délicieuse voix d’Alison Shaw ou le récit envoûtant de John Cale sur The Insult, et une reprise audacieuse du Venus In Furs du Velvet chantée par une voix très girlie.
On peut regretter que cet album ne soit peut-être qu’anecdotique, eut égard à la qualité des guest stars présentes, mais si l’on aime les hybridations de Mirwais ou Terranova, la sensualité de Brian Molko et les paillettes, pourquoi bouder Trash Palace ?

Laure Cornaire

Express

Le label américain No Room For Talent devrait définitivement changer de nom après le très bon split single de Cdatakill / Resurrector qu'il vient de sortir. Un disque à se procurer ne serait-ce que pour l'excellent Negative Force de Resurrector, morceau de breakcore entêtant qui traîne déjà depuis longtemps dans nos oreilles grâce au site widerstand.org. Quant à Cdatakill, les collaborations semblent lui réussir, puisque après ses divers splits avec Abelcain, Minion ou Fanny, il confirme ici toute sa créativité sur un format qui l’inspire.
Le label marseillais Bip-Hop nous propose quant à lui un live de Angel, projet réunissant Ilpo Väisänen de Pan Sonic et Dirk Dresselhaus de Schneider TM. Il s'agit d'une improvisation de 45 minutes enregistrée à Berlin il y a deux ans, à classer entre les lives de Merzbow pour l'ambiance bruitiste et ceux du Sonic Youth expérimental pour la torture sadique de guitare. Le tout est accompagné (comme beaucoup de sorties du label) d'une partie multimédia, ou plus exactement d'une vidéo du concert ainsi que de sa version remixée. Pour amateurs éclairés seulement.
Quand on parle du loup Merzbow... évoquons justement la tornade du moment, ou plutôt la "Satanstornade" que nous ont élaborée Masami Akita & Russell Haswell, son fils spirituel. Voilà 47 minutes de bruit pur qui font oublier que le silence existe, mais aussi étonnant que cela puisse paraître, on pourrait presque dénicher des bribes de mélodies dans ce disque ! La découverte du laptop a peut-être ouvert de nouvelles perspectives sonores à Masami Akita, mais que cela ne vous incite pas à suivre les recommandations inscrites sur la pochette qui suggèrent une écoute au casque à un volume maximum... Warp pourra difficilement sortir à nouveau un disque aussi extrême.

Carole Jay