Martin Gore
Counterfeit 2
[Mute/labels]

Le lutin blondinet auteur-compositeur de Depeche Mode ne cherche vraiment pas à charmer son auditoire. Bonnet vissé sur la tête, cheveux longs en bataille et guitare au vent (aie! le syndrome baladin torturé est de mise) Martin Gore a jeté ses accoutrements de poseur pour emprunter la voie de la simplicité. Quand on connaît le désintérêt profond manifesté par ce grand timide pour la production et le studio, c'est toujours avec curiosité que l'on découvre ses projets solitaires. "Counterfeit 2", une contrefaçon, en français, reprend le concept débuté il y a une dizaine d'année avec un premier volume où se bousculaient des références comme les Sparks, Tuxedomoon, ou The Comsat Angels, pour les plus connues. Martin Gore en fan obsessionnel de musique reprend donc à son compte une série de morceaux qui ont marqué son adolescence ou tout simplement sa vie. Le but du jeu étant d'ajouter une approche personnelle à l'interprétation. La réussite du projet est exemplaire en tous points. Elle repose tout d'abord sur un choix inattendu des covers (Iggy Pop, Nick Cave, Neil Young, John Lennon, Brian Eno, Kurt Weill). Ensuite le traitement réservé aux chansons est l'œuvre d'un dévot, un chanteur posé, humble qui exprime son amour débordant pour la musique créée par ses aînés. Une seule écoute du titre By this River enveloppé d'un halo d'électronica fine suffit à transporter des oreilles vierges. Les admirateurs intégristes de Depeche Mode vont sans doute passer à côté de ce disque magique parce qu'il ne s'agit plus ici de viser les charts, tant pis pour eux. Quant aux curieux, ils découvriront chez Martin Gore, en plus d'un don indéniable de compositeur, un art singulier de l'interprétation.

Anthony Augendre



Blur
Think Tank
[Food/Parlophone]

L’un des plus grands et populaires groupes des années 80, Depeche Mode, avait plutôt mal débuté : une bande de petits minets branchouilles pour pré-adolescentes, une musique très "hype", que l’on avait aussitôt classée dans le ridicule et la vacuité. Dix ans plus tard, les minets s’étaient transformés en musiciens doués et respectables appréciés par tous. Et Blur, alors, dans tout ça ? Blur, c’est à peu près la même chose. Leur nouvel album (moins Graham Coxon, guitare), "Think Tank", atteint la perfection, tant créatrice que mélodique. Après "13", plutôt sombre et existentiel, proche des expérimentations à la Radiohead, "Think Tank" retrouve un peu de sérénité et d’humour (le punkoïde Crazy Beat et sa voix de canard). Blur nous offre de somptueuses chansons, parfois un peu barges, psychédéliques (On the Way to the Club, Moroccan Peoples Revolutionary Bowls Club, Battery in your Leg), parfois refrains nonchalants d’un matin d’été (Out of Time, superbe premier single, Caravan, Sweet Song), sans pour autant délaisser les sonorités abordées depuis les deux derniers albums. Les chansons d’amour plairont cette fois autant aux adolescentes qu’aux vieux critiques rock barbus, mais Blur ne fait pas que ça, et nous offre son traditionnel quota de chansons énervées (We’ve Got a File on You), hommages toujours réussis à ce mouvement punk qui les aura influencés autant que les années 60 et 70. Et on termine l’album en beauté par un titre (caché) post-Beatles comme eux seuls savent en composer, à grands renforts de piano, de violons et de larmes de crocodiles, My White Noise. Alors, Blur, finalement, meilleur groupe depuis les années 90 ?

Frédéric Thébault



Front 242
Pulse
[XIII Bis]

Certains CD devraient porter la mention "port du casque obligatoire" tant une écoute superficielle et inattentive peut parfois faire passer à côté de l’essentiel. "Pulse" en est le parfait exemple, car il faut lui porter la plus grande attention pour en déceler toutes les subtilités. En ouverture, Front 242 invente une sorte de riff électronique, de ceux qui permettent de s'affirmer, avec une rythmique endiablée et des sonorités presque trance. Un démarrage qui n'est pas du meilleur goût et qui fait brutalement ressurgir nos inquiétudes. Seq666 débute en effet assez mal l'album, les sons font presque vieillots et on prend peur de découvrir des papis de l'EBM finalement déphasés et qui tenteraient de s’en sortir en "faisant les intéressants". Mais heureusement, comme l'EP "Still & Raw" l'avait prouvé il y a quelques semaines, leurs nouveaux repères sont fiables et solides. Si le groupe semble accorder maladroitement ses instruments sur ce premier titre, il entame dès le second une véritable entreprise de déconstruction. La voix de Jean-Luc De Meyer est tout bonnement exceptionnelle et devient parfois un instrument à part entière. Le travail sur le son est soigné, et la construction des morceaux, tant dans la forme que dans le détail, est particulièrement innovante. La structure est souvent assez déroutante et l'accès à la mélodie pas toujours très simple ; "Pulse" n'est pas des plus abordables, et il faut prendre son temps pour l'apprivoiser. Les 74 minutes sont denses et variées et Front 242 n'a pas choisi la facilité. Le groupe suit en fait la voie ouverte par MorF, le récent projet de Patrick Codenys et Daniel Bressanutti, nouvelle espèce de "electronica body music". Et si l’on considère que MorF a peut-être une avance de dix ans sur son temps, alors cet album de Front 242 en est certainement le meilleur side-project.

Christophe Labussière



Goldfrapp
Black Cherry
[Mute/Labels]

En 2000, avec les univers cinématographiques et les paysages imaginaires de leur premier album "Felt Moutain", Goldfrapp avait fait le bonheur des amateurs de trip-hop et de pop éthérée. C'est dans un tout autre registre que se situe ce nouvel album du duo anglais puisque comme semblait l'annoncer la direction que prenaient leurs concerts, beats, synthés et autres sons électroniques ont fait leur apparition dans une grande partie de l'album : du single dance Train à l'insupportablement joyeux Twist, du très disco Strict Machine au plus convaincant Tiptoe, on a affaire à une sorte de pop électronique dansante et festive quelque peu farfelue, voire agaçante. Même si de la douceur et de la sensualité de "Felt Moutain", il reste heureusement quelques traces sur des chansons comme Black Berry, Deep Honey ou Hairy Trees et surtout dans la formidable voix de Alison Goldfrapp, on préférera sans doute retourner se perdre dans la mélancolie de ce dernier plutôt que dans les paillettes et le tumulte de ce "Black Cherry".

Renaud Martin



Ian McCulloch
Slideling
[Cooking Vinyl/Naïve]

Dès les premières mesures de "Slideling" on sait que l’on a affaire au leader de Echo & the Bunnymen, celui qui a mené son groupe de main de maître le temps de cinq disques exceptionnels avant de l’abandonner à son triste sort à la fin des eighties, pour finalement remettre en route la formation originale (sans le regretté Pete de Freitas) en 1997. Entre temps, auront vu le jour deux albums solo et un nouveau groupe, Electrafixion, avec Will Sergeant. Au bout du compte, une carrière un rien chaotique, qui ne l'aura pourtant jamais vraiment éloigné de ses acolytes, le maintenant dans une position musicale plutôt instable, à mi-chemin entre les réminiscences adolescentes de All my Colours ou The Killing Moon et une pop bien moins sombre et plus classique. Même si l’on ne retrouve jamais la magie et l'emphase de ses (nos) jeunes années sur "Slideling", Ian McCulloch nous invite néanmoins à une promenade en très bonne compagnie. La première partie de l'album ne déclenche aucun véritable émoi, et l'on a à vrai dire un peu de mal à s'immerger dans ces ballades sur lesquelles il pose pourtant son inimitable voix de crooner (on pense d'ailleurs à Lou Reed sur les premières mesures de Baby Hold On). Mais c'est à partir de High Wires que l'album prend une certaine consistance et que l'instrumentation, plus remuée, lui donne un peu plus de relief. Au final, un album un peu bancal, qui ne fera pas d’ombre au passé magnifique de Ian McCulloch, mais qui fait figure d'aparté tout à fait honorable et qui, au fil des écoutes, parvient à nous ramener dans les ambiances que savait créer une des voix les plus caractéristiques des années 80.

Christophe Labussière



Knifehandchop
Bling the Noize
[Irritant]

"Bling The Noize" est une compilation de singles (pour la plupart épuisés) et de morceaux rares voire inédits du fou furieux Billy Pollard, un jeune canadien qui sévit depuis quelques années maintenant sous le nom de Knifehandchop. Difficile de décrire sa musique, il faut "l’entendre pour la croire". Son mélange unique et délirant de gabba/ragga/gangsta et de n’importe quel autre style se terminant par "core" (!) en fera fuir plus d’un. Et pourtant, sa musique attire comme un aimant tant l’énergie qu’elle dégage vous prend aux tripes, vous fait secouer frénétiquement la tête… ou vous fait mourir de rire (tels ses célèbres "Dancemix", ici la version 2000 qui revisite allègrement Destiny's Child, Pink, Eminem et les déjà morts Vengaboys). Dommage tout de même que cette compilation ne reflète pas tous les styles exploités par le canadien, comme par exemple sa forte influence 8bit/chiptunes (en clair la musique de jeux vidéo). En attendant son nouvel album chez Tigerbeat6, voilà un disque aussi distrayant que déroutant, à ne surtout pas écouter en voiture… notamment si c'est vous qui conduisez.

Carole Jay



LTNO
Sea, Sex & Burn
[M10]

Après Les Tétines Noires, le virage qu’avait pris LTNO avec "Global Cut" (en 1999) s’ancrait dans un univers digitalisé avec une musique électronique où l’ordinateur, maître du jeu, réclamait un "rock’n’roll suicide". C’est pourtant bien le rock’n’roll qui revient à la charge sur ce nouvel album où les guitares prennent leur revanche. En s’entourant de musiciens des combos français métal-indus Y Front (notamment de D. qui a produit l’album) et Sin, Emmanuel Hubaut (aka Ehb ou Emmanuelle 5) effectue un retour aux sources. L’album regorge d’évidentes influences batcave (Cult, Love & Rockets…) et d’un relent seventies, avec une effluve de Stooges qui parsème l’air électrique. Mais si Iggy Pop chantait "I Wanna Be your Dog", Emmanuel fredonne "I Wanna Be your Doll". Car avec "Sea, Sex & Burn", on est peut-être moins dans l’animalité que dans le glamour (photo de l’album shootée par Karl Lagerfeld !), voire le kitsch, mais non sans humour. Preuve en est l’excellente reprise de Boys, à l’origine entonné par la "poitrinaire" Sabrina, revisité ici de manière décalée pour détoner sur les pistes de danse. Si certains gimmicks à la Marilyn Manson et quelques riffs désuets peuvent faire tiquer, les morceaux accrocheurs de cet album dégagent un punch communicatif. On attend de voir ces titres sur scène, où le groupe prend généralement toute son ampleur...

Laure Cornaire



Throwing Muses
Throwing Muses
[4AD/PIAS]

En 1997, après 13 ans d'existence et sept albums chez 4AD, les Throwing Muses se séparaient pour des raisons financières. Pourtant si le succès n'était pas commercial, le combo américain, souvent comparé aux Pixies ou aux Breeders, est inscrit dans les annales du rock indépendant des nineties. Cette reformation pour un (ultime ?) album éponyme est donc une surprise plutôt réjouissante. Autour de Kristin Hersh, le line-up reste inchangé avec le batteur David Narcizo, le bassiste Bernard Georges et même Tanya Donelly (qui avait quitté le groupe en 1991 après l'album "Real Ramona") pour quelques backing vocals. Dans la continuité de "Limbo" (1996), "Throwing Muses" sert un rock chaotique, mâtiné de racines folk et drainé par les voix de fillettes éraillées des deux demi-sœurs. Enregistré en trois week-end, ce disque que le groupe voulait "rapide et sale" est tout cela. Il possède un son brut de décoffrage qui lui confère une spontanéité vivace, de l'énergie électrique et directe. Les muses en jettent toujours et les fans de la première heure qui ont continué à suivre les carrières solo de Kristin Hersh, de Tanya Donelly ou les productions de Belly ne bouderont pas cet album qui fleure bon le retour au bercail.

Laure Cornaire



Unit:187
Capital Punishment
[Cop Int.]

C'est avec l'album "Loaded" (leur deuxième) que l'on a découvert Unit:187 en 1997. Issus de la scène canadienne de Vancouver, une des régions du globe les plus fertiles en formations électro indus, ils parvenaient à se démarquer de la masse de leurs confrères avec un crossover pas spécialement original mais suffisamment bien dosé pour offrir un mix excitant entre électronique et guitares agressives. Alors qu'ils s'étaient entourés de Rhys Fulber pour "Loaded", c'est aujourd'hui à une autre valeur sûre qu'ils ont fait appel : Chris Peterson (Delerium, Front Line Assembly, Will, Intermix...). Celui-ci, en disponibilité de Front Line Assembly suite au WGT de Leipzig l'an passé, s'est en effet attelé à la production de l'ensemble de l'album. Le résultat foisonne de bonnes idées, de moments agréables, d'ambiances sombres et froides plutôt réussies, d'une production et d'un son exemplaires... mais est gâché par une construction décousue et un chant braillard véritablement épuisant. N'est pas çEvin Key qui veut, et l'écoute en continu de tout l'album fait vraiment prendre tout son sens à la notion de "Capital Punishment" !

Christophe Labussière

Express

A Moitié Double est une toute jeune formation parisienne qui nous propose quatre titres aux ingrédients classiques mais à la composition particulièrement soignée. Si l'emballage (production et arrangements) reste un peu adolescent, le chant, en français, porté par une voix féminine gracieuse et constamment accompagné par une basse calibrée "cold", impose une quiétude et une assurance incontestables. Rythmique, guitare et synthé savent se faire discrets car tout repose sur cette voix continuellement en avant mais qu'une aisance à l'apparence indolente rend très vite attachante. Mais faites-vous un avis vous-même, les quatre morceaux sont en chargement ici, sur le site du groupe.
Alors que ces temps-ci la pop ambiante se durcit et se veut plus "guitare", celle de Scene of Elation fait figure d'arrière-garde avec ses envolées noisy, celles qui savent rendre la pop cotonneuse et qui firent les belles heures des années 90. La voix, féminine, est limpide et est solidement portée par une guitare aiguisée et des mélodies qui excitent notre appétit (Humanity in Progress est un régal !). Un mélange savant, toujours maîtrisé, constamment en retenue, mais qui se retrouve malheureusement gêné par une production plutôt approximative. On rêve vraiment d'écouter leurs compositions dans de meilleures conditions car les cinq titres de cette démo augurent clairement du meilleur quant à leur potentiel !
Pop encore avec les Cardigans. Cinq ans après avoir hanté nos esprits et les charts avec l'irrésistible My Favourite Game et l'album "Gran Turismo", nos Suédois favoris font un come-back plutôt discret avec "Lone Gone Before Tonight". D'une pop élégante et racée on est aujourd'hui passé à une soupe carrément pénible (on pense à Sheryl Crow) à laquelle le nouveau look de Nina (pourtant splendide en brune !) ne donnera malheureusement aucune saveur.
Popoï Sdioh est une vraie curiosité. Écouter en ces périodes pascales leur death rock dark et électronique est comme découvrir un Corpus Delicti ressuscité. Mais il n'en est rien car ce sont en fait les anciens Lands of Passion qui nous offrent ici un court aperçu de l'album de leur nouvelle formation prévu pour septembre. Un disque sombre, agité, et démonstratif.

Christophe Labussière