Front Line Assembly
Civilization
[Synthetic Symphony/SPV]

La paire Leeb/Fulber nouvellement re-soudée est de retour avec un "Civilization" de prime abord aussi déroutant qu’avait pu l’être "FLAvour of the Weak" en 1998. Déroutant car très riche, et déviant sur les différents side-projects des deux protagonistes. C’est un peu comme lorsque l’on retrouve un ami perdu depuis longtemps, et que l’on se met à lui raconter, dans le désordre, les événements auxquels il n’a pas assisté, tout en se remémorant le bon vieux temps. Alors forcément, Bill et Rhys ont discuté de Delerium, Noise Unit et Conjure One tout en préparant les morceaux du nouveau disque de Front Line Assembly. C’est en début d’album, avec Psychosomatic et surtout Maniacal (aussi fort que le Provision de "Caustic Grip"), qu’il faudra rechercher le FLA musclé que l’on nous promettait depuis quelques mois. Car il faut bien l’avouer, "Civilization" est bien moins rentre-dedans qu’il avait été annoncé. Transmitter, Vanished et Dissident font penser à du Delerium sur lequel Bill Leeb aurait décidé de chanter lui-même, et Civilization a un petit côté nu-metal au ralenti. Cependant, Rhys est revenu avec un très gros sampler dont la mémoire est remplie jusqu’au dernier bit d’extraits de films et de sons en tous genres. Ces éléments avaient fini par disparaître lors de la collaboration Leeb/Peterson (sur les trois derniers albums du groupe), et nous lui devons certainement le sample de musique classique sur Fragmented, une vraie nouveauté ! Malgré la confusion lors de la première écoute, l’ensemble est extrêmement riche, et l’on est en droit de se demander si finalement, FLA ne démarrerait pas une troisième vie en devenant le projet exclusif des Canadiens.

Bertrand Hamonou



Air
Talkie Walkie
[Record Makers/Virgin]

Hasard du calendrier ou non, la sortie de ce nouvel album de Air coïncide à quelques jours près avec l'arrivée en salles du second et excellent long-métrage de Sofia Coppola, "Lost In Translation". Si cette fois-ci seul un titre a été composé pour les besoins de ce film (le morceau Alone in Kyoto), les dix titres de ce quatrième album risquent fort de vous rappeler les ambiances vaporeuses et fleur bleue de la BO de "Virgin Suicides" (que le duo versaillais avait intégralement composé) et de son morceau phare Playground Love : même délicatesse très féminine et même sensualité éthérée, avec pour la première fois les voix de Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel qui chantent sur la quasi-totalité des morceaux, convaincus pour l'occasion par un Nigel Godrich (à qui on doit également les derniers albums de Radiohead et des Strokes) persuadé que leur accent francais servira à merveille les mélodies électroniques délicates du duo. Et évidemment, la formule fonctionne, on tombe littéralement sous le charme de morceaux comme Mike Mills, le mélancolique Biological ou les délicieuses pop songs que sont Cherry Blossom Girl ou Another Day. Rien à redire donc pour ces dix petits bijoux de pop électronique qui composent cet album, nouvelle pierre à l'édifice qu'est la discographie pour l'instant sans faute de ce duo (dont on est décidément très fier !).

Renaud Martin



Celluloide
Words Once Said
[Boredom Product]

Pas de grand bouleversement de style chez Celluloide entre leur précédent "Naive Heart", et ce "Words Once Said" ; aucune météorite sonore n’est venu redéfinir le paysage musical du trio provençal. Et ce n’est pas plus mal car c’est un véritable régal, puisque chaque morceau fait figure de classique un peu rétro, quoique intemporel. Avec un chant féminin un peu désinvolte et humanoïde, l’ensemble n’en est que plus attirant, voire sensuel. Il ne serait d’ailleurs pas difficile d’imaginer qu’il s’agit d’une chanteuse virtuelle, tant sa voix pourrait être celle d’une gentille cyborg avec de jolies mèches rouges. Mais rassurez-vous, les trois de Celluloide sont des êtres de chair et de sang, capables de créer une musique efficace et attachante. Ecoutez This Aching Kiss, I Missed You ou encore I Stay With You et vous pourrez donner une toute autre dimension à la définition du terme "entêtant". Les sons délicieusement désuets rappellent forcément le "Speak and Spell" de Depeche Mode, ainsi que quelques productions d’Erasure, dont leur I Say I Say I Say. Loin de cacher leurs (p)références musicales, car adeptes des reprises réussies en tous genres (comme le prouvait leur récent "Naphtaline EP"), les compositions originales présentées ici s’écoutent comme on avale des sucreries après être passé chez le dentiste : sans arrière pensée et avec grand plaisir.

Bertrand Hamonou



Einstürzende Neubauten
Perpetuum Mobile
[Mute]

Depuis ses débuts assourdissants début 80’s, l’arrivée d’un nouvel album d’Einstürzende Neubauten s’est toujours présenté sous l’aspect d’un laboratoire pour les délires musicologiques de la troupe Berlinoise ainsi qu’un immense terrain d’investigation pour la prose de Blixa Bargeld. Ce nouvel effort n’échappe pas à la règle. Encore plus calme et épuré que son prédécesseur "Silence is Sexy", "Perpetuum Mobile" se dévoile dès les premières secondes de Ich gehe jetzt comme un disque rempli d’espace, tactile en même temps que volatile, pesant et tout à la fois aérien. Bien moins percussif qu’auparavant, si l’on excepte l’épique (14 minutes) et formidable titre-éponyme, cet album n’en reste pas moins vibrant de puissance jusque dans ses moindres silences. À ce titre et à l’image d’un Ozean und Brandung, la force du vent et des éléments naturels est aussi bien restituée aujourd’hui que purent l’être les miasmes urbains et industriels d’hier. Loin de tomber dans un pathos qui ne leur a jamais ressemblé, on ne peut malgré tout pas s’empêcher de relever une certaine mélancolie tout au long de "Perpetuum Mobile" ; Bargeld continue de jouer avec les mots, avec les sens mais ceux-ci prennent souvent ici une tournure moins cynique, plus désabusée et, oserons-nous le dire, presque romantique ("They fail, fail and try again / Fall off a cliff, succeed, and fall, fall again"). Accrochée au texte de son chanteur, la musique se fait lente et feutrée, s’arc-boutant sur la basse d’Alex Hacke pour distiller ses sons si caractéristiques (pièces de métal, tubes de plastique, câbles en fer, bruissements de vent, percus métalliques) ainsi que cordes, guitares et même allume-gaz et feuilles de tilleul séchées ! Une symphocacophonie éthérée et fragile mais dont le charme étrange et décalé ne rompt à aucun moment. C’est un nouveau visage du groupe qui semble alors se dévoiler au détour d’un Boreas ou d’un Grundstück, un aspect à fleur de peau esquissé depuis quelques années et qui trouve sur "Perpetuum Mobile" sa pleine mesure. Surprenant. Et superbe.

Stéphane Leguay



Growing
The Sky's Run Into the Sea
[Kranky]

"Less is more" est une devise qui siérait particulièrement à Growing, nouveaux champions du dépouillement. C'est en effet seulement avec une basse, quelques guitares et samples que ce trio américain emplit l'espace sonore avec une ingéniosité hors du commun. Des plages de grondements de basse en boucle sont suivies de riffs étirés juste interrompus par un roulement de cymbale qui disparaît comme il est venu. Les mouvements sont extrêmement lents, laissent aux différentes pistes le temps de s'installer sans confusion et approchent parfois l'univers ambiant que développait Brian Eno. Ce ballet de motifs épurés voire simples a priori recèle d'instants magiques et surprenants. Ainsi en est-il du premier mouvement de Life in D, amorcé par une plage d'orgue à laquelle se superpose une guitare électrique dissonante, puis une seconde, plus sourde, qui vrombit progressivement jusqu'à couvrir l'ensemble. La cymbale ressurgit et c'est alors le spectre de Sonic Youth sous sédatif qui apparaît sur Tepsije et Cuting, Opening, Swimming. Entre doom et drone-noise, Growing offre, avec ce quasi instrumental "The Sky's Run Into the Sea", un monolithe fascinant.

Catherine Fagnot



Hecq
A Dried Youth
[Kaleidoskop]

"A Dried Youth", la toute première signature de Kaleidoskop, le label de Denis Ostermann (In Strict Confidence), sortie discrètement fin 2003, est bien plus intéressante qu'elle peut en avoir l'air au premier abord. Si au départ les ambiances electronica paraissent plutôt métalliques et sans grande humanité, on découvre vite qu'elles s'avèrent plutôt affriolantes. Car sur ces plages apparemment décharnées, la mélodie n'est jamais en reste et le mélange entre electronica aseptisée et des sonorités plus organiques est assez édifiant. Après un démarrage plutôt classique donc, voire austère, l'album embraye et passe à une vitesse supérieure avec Numb Woods, qui s'installe sur une rythmique plus "dance" qui rompt courtoisement avec l'ambiance qui s'était installée jusque-là. Ce rebondissement, qui dans un premier temps peut apparaître comme une déconvenue, donne finalement un relief fort agréable à l'album. Et l'on réalise alors que la construction est moins prévisible qu'il n'y paraissait dans un premier temps : on découvre des mélanges contre nature entre rythmiques curieuses, synthés sombres et une précision constante dans l'utilisation des sons. Si avec Hecq on n'est pas forcément dans l'original (on sait qu'il est facile d'atteindre les limites du domaine), "A Dried Youth" reste néanmoins une vraie bonne surprise.

Christophe Labussière



Kid606
Kill Sound Before Sound Kills You
[Ipecac/Southern]

On a tant dit sur l'habileté de Miguel De Pedro à manipuler les sons que rajouter ici une nouvelle couche à l'édifice laudatif qui couronne sa réputation serait inutile. Rien ne nous empêche, par contre, de donner la recette de son incroyable métissage sonore... Tout d'abord : partager en grande partie les mêmes obsessions que Knifehandchop, puis ajouter une bonne dose de Planet-Mu, un zeste de Rephlex, une grosse cuillérée d'humour et une autre de dextérité. Passer ensuite à la moulinette un peu de drum'n'bass, de techno, d'electronica, de ragga, de gabber et diverses expérimentations sonores. Assaisonner ce mélange avec toutes sortes de samples de variété internationale, de jeux vidéo et de dessins animés datant plus ou moins de ces vingt dernières années. Ajouter une pointe de désuétude (toujours bienvenue, elle égaye l'ouïe et attire le consensus nostalgique), bien mélanger le tout, secouer, disons même agiter frénétiquement et voilà, c'est terminé. Déroutant mais toujours jubilatoire, ce cocktail amusant plaira à vos amis les plus curieux grâce à son côté très rafraîchissant. Attention néanmoins, il peut se révéler extrêmement indigeste pour les personnes les plus sensibles ou allergiques à l'un des ingrédients.

Carole Jay



Laurent Hô as Carla Elves
Soundtracks
[UWe]

C'est sous le pseudo de Carla Elves que Laurent Hô nous livre cette pure merveille de finesse et de richesse sonore. Estampillé down tempo, ce projet electronica marque un tournant majeur dans le style musical de l'artiste. Comment imaginer que cette figure de la techno hardcore puisse changer aussi radicalement de direction ? Avec un angle d'approche très cinématographique, cet opus s'apparente à la bande son d'un film imaginaire. D'une rare intelligence et d'une grande maturité musicale, chaque morceau déroule un nouveau scénario sonore. Au fil de l'écoute les personnages prennent vie et l'intrigue se dessine. Sur une trame électronique très structurée, la musique s'alimente de samples vocaux et de sonorités urbaines. Le collage de voix et d'effets sonores façonne un univers intrigant et nous tient en haleine jusqu'au dernier titre. "Soundtracks" est incontestablement une grande réussite. En ralentissant le rythme, Laurent Hô a su négocier avec brio son virage musical et donner de nouvelles perspectives à sa carrière.

Delphine Payrot



Lisa Gerrard
& Patrick Cassidy
Immortal Memory
[4AD]

Il en aura fallu du temps avant que l’ex-moitié de Dead Can Dance ne donne suite à son deuxième essai solo, l’inégal "Duality" en 1998. Il est vrai que la blonde Australienne, de plus en plus courtisée par Hollywood n’a pas chômé durant toutes ces années, donnant de la voix sur quelques blockbusters américains comme "Gladiator" ou "Ali" et récemment sur le plus confidentiel "Whalerider". Il apparaît d’ailleurs de manière évidente que ces dernières expériences ont eu un impact certain sur Lisa Gerrard qui accouche là d’un "Immortal Memory", riche en atmosphères cinématographiques et bien moins ethno-world que son prédécesseur. Un changement de cap auquel n’est pas non plus étrangère l’arrivée du compositeur Patrick Cassidy (auteur de la BO du film "Hannibal"), en lieu et place de l’ex-Eden/Soma Pieter Bourke. C’est donc un troisième opus bien plus froid et austère qui ouvre ses portes sur le formidable The Song of Amergin et ses quelques phrases de Lisa en gaélique. Entre puissance et lumière, les dix pièces de "Immortal Memory" s’écoulent lentement, presque paisiblement. À l’abri semble-t-il des moindre soubresauts extérieurs, les Amergin’s Invocation, Paradise Lost ou Elegy déploient leurs ailes atmosphériques et classicisantes autour des vocalises d’outre-cieux de la diva. Dépouillé de percussions, de cordes et même du fameux yang ch’in cher à Lisa, cet album, s’il garde la force spirituelle et contemplative de ses prédécesseurs (Sailing to Byzantium), apparaît néanmoins sous une lumière plus religieuse et baroque qui ne sera pas sans déplaire aux fans de Dead Can Dance de l’ère "Within the Realm of a Dying Sun" / "The Serpent’s Egg". À n’en pas douter, le premier grand album de cette rentrée 2004 !

Stéphane Leguay



Métal Urbain
Chef d'œuvre
[Seventeen]

Résumons. 1980 : "Les Hommes morts sont dangereux", premier album du meilleur groupe punk français. Punk ? Pas si sûr, car Métal Urbain innove, invente, et avec quel talent, ouvrant la voie à la noisy-pop, au hardcore américain, à la techno, j’en passe et des meilleures. 1985 : "L’Âge d’or", qui reprend l’essentiel de l’album précédent, et y rajoute démos, inédits et versions live. 2003 : "Chef d’oeuvre", reprend le contenu de "L’Âge d’or", avec, en sus de la qualité de remasterisation, quelques raretés. Que penser de cet album ? Si vous aviez déjà le(s) précédents, vous serez content, mais sans plus, car au final rien de bien nouveau, et à moins que vous soyiez un inconditionnel fanatique de Métal Urbain, pas de quoi casser trois pattes à un canard (allez si, quand même, le livret est somptueux). Évidemment, si vous ne connaissiez Métal Urbain que de nom, voilà l’occasion idéale de découvrir le groupe, et de vous prendre une bonne claque dans la gueule, car enfin, hormis peut-être le son de la boîte à rythmes, le reste n’a pas vieilli, et "Chef d’oeuvre" est un brulôt du même type, allons-y carrément, que "Never Mind the Bollocks", des Sex Pistols. Relativisons néanmoins la chose : "Chef d'oeuvre" n'est "qu'une" collection de morceaux créés entre 1976 et 1982, et ce que l’on aimerait vraiment, c’est que le groupe, composé des membres d’origine (sans pièce rajoutée, il faut le préciser), entre en studio et nous compose de vrais nouveaux titres.

Frédéric Thébault



Phillip Western
Worlds End
[Colour Speaks]

Si le nom de Phil Western ne vous dit peut-être rien, c'est simplement que le personnage a toujours fait preuve d'une discrétion étonnante ; mais en lisant son CV, vos yeux vont certainement se mettre à briller : originaire de Vancouver, l'homme est à l'origine des projets Download et Plateau, deux formations auxquelles participe également cEvin Key de Skinny Puppy. "Worlds End" est son troisième album solo et il offre une suite brillante à "Dark Features" (2000) et "The Escapist" (1998). L'album est constitué de deux CD, le premier, "Dynamic", est un subtil dosage d'ambiances électroniques, atmosphériques, world, et parfois tribales où des voix s'invitent en toute discrétion, proposant un enrichissement fort agréable à une electronica d'un autre genre. On y découvre une combinaison entre des sonorités électroniques et une instrumentation plus classique où guitare, batterie violons et synthés cohabitent sereinement. "Worlds End" propose un déluge de sonorités et d'arrangements pour un résultat tout bonnement spectaculaire. Un climat étrange se dégage de ces morceaux à la construction parfois cinématographique, toujours étonnamment vivants, entraînant l'imaginaire à ses confins. Phil Western est un musicien de talent et il prend une fois encore toutes ses aises pour le démontrer. Le deuxième CD est constitué de 29 morceaux regroupés en deux parties, "Asleep" et "Awake". Ici on est plus dans l'atmosphérique et l'on retrouve avec ces courtes plages des ambiances propres à Plateau ou Doubting Thomas. "Worlds End" est une vraie bouffée d'oxygène et un étonnant voyage dans les méandres artistiques d'un génie, hors normes et hors repères, si ce ne sont ceux qu'il a su lui-même nous donner tout au long de sa carrière.

Christophe Labussière



Piano Magic
The Troubled Sleep of Piano Magic
[Green Ufos]

Piano Magic fait décidément dans la productivité ! Après le superbe "Artists’ Rifles" (2000), le groupe avait été signé chez 4AD le (court) temps de deux disques : le relativement décevant "Writers Without Homes" (2002) et surtout "Son De Mar", une très belle BO composée pour le film du même nom de Bigas Luna. C'est cette fois-ci le label espagnol Green Ufos qui, en plein dixième anniversaire, a le bonheur de sortir ce nouvel album. Au programme de ces nuits agitées, dix chansons écrites entre 2002 et 2003, qui, pour notre plus grand bonheur, renouent avec les formidables atmosphères de "Artists’ Rifles" : des sombres guitares de Speed the Road, Rush the Lights (probablement le plus beau morceau de l'album) à la douceur éthérée de Help Me Warm this Frozen Heart, des rythmiques martiales de The End of a Dark, Tired Year (tout droit tirées de l'essentiel Figurehead de The Cure) au touchant Comets (final touché par la grâce qui égale le temps de quelques minutes la magie d'un This Mortal Coil), "The Troubled Sleep of Piano Magic" s'avère un des meilleurs albums du groupe qui semble être arrivé ici au sommet de son art. Seule petite ombre au tableau de ce très grand disque, il semblerait que sa distribution soit malheureusement assez minimale pour l'instant en France. Ne comptez donc pas le trouver tout de suite chez votre disquaire préféré et rabattez-vous plutôt vers la vente en ligne, l'album est par exemple officiellement en vente sur le site de Rough Trade.

Renaud Martin



Raison d'Être
Requiem for abandoned souls
[Cold Meat Industry]

Peter Andersson est certainement l’un des acteurs les plus prolixes de l’écurie Cold Meat Industry. Non content d’en être l’un des plus vieux représentants (1991 et la cassette "Après nous, le déluge") et présent sur le catalogue du label avec plusieurs de ses side-projects (Atomine Elektrine, Svasti-Ayanam, Panzar…), son projet maître Raison d’Être en est aujourd’hui à sa septième réalisation. Peu de changements, en revanche, dans l’intention musicale. On retrouve ici des cortèges de cloches, des couches de claviers aussi minimales que monolithiques, des superpositions de bruissements sous-terrains et aquatiques, bref, toute une flore bien connue dans laquelle on ne se lasse pourtant pas de plonger corps et âme. Toujours aussi peu enclin à faire pénétrer quelques rayons de soleil dans ses paysages hivernaux, Raison d’Être continue de matérialiser à merveille mélancolie et introspection à travers cinq titres difficilement divisibles entre eux, comme le prouvent leurs intitulés respectifs qui forment en réalité une seule et même sentence : "In abandonned places/ the shadow of the soul/ disintegrates from within/ towards desolation/ becoming the void of nothingness". Un album qui semble gémir et sangloter dans l’ombre de cette sempiternelle solitude, cruelle actrice dont l’omniprésence est pourtant à jamais liée à la raison d’être créative de Peter Andersson.

Stéphane Leguay



Rose et Noire
Rose et Noire
[Discordian Records/EMI]

On avait découvert la voix sensuelle de Marie Möör il y a quelques mois avec l'EP "Quelque chose de nouveau (je veux)" . C'est logiquement dans l'exercice de l'album que l'on retrouve aujourd'hui le duo. On se demande bien évidemment si l'intimité particulière qui se dégageait des six morceaux de l'EP, et dont le charme nous avait tant embarrassés, allait parvenir à se maintenir sur la longueur de ces quatorze titres. Et c'est le cas, les compositions de Rose et Noire, toujours caractérisées par une approche véritablement hors norme, tant dans la construction que dans la composition des morceaux, s'autorisent une fois encore à happer l'auditeur et à l'immerger avec la plus grande délicatesse dans l'ambiance si curieusement acidulée qui leur est propre. On retrouve toute la saveur de cette voix sensuelle et le climat ouaté et attentionné auquel on s'était tant attaché. Leur pop suave, peut-être moins électronique cette fois-ci, légère et poétique, garde toute sa rondeur et parvient à installer de nouveau l'auditeur dans un confort étonnant.

Christophe Labussière



Rrupt
Traverser
[Egone]

Après plusieurs années passées à publier le luxueux fanzine bordelais Rose Noire, puis de somptueux livres-objets aux concepts très pointus, le mystérieux Egone se lance aujourd’hui dans la production sonore en éditant sur son catalogue le premier album de Rrupt. Plus qu’un simple projet musical, ce "Traverser" est en réalité le point de jonction entre divers artistes hors-normes. À la musique éthno-industrielle du sound designer David Baque s’insinuent les calligraphies de Thomas Foucher et les clichés minimaux et abstraits du photographe Jean-Marie Arnouil qui viennent donner son et substance au roman "Traverser" de Lionel Tran. Superbe digipack cartonné dans lequel on retrouve quelques extraits du livre, l’album de Rrupt nous emporte dans le sillage de son héros, accompagnant celui-ci de sons lancinants, de murmures désertiques et de boucles orientales. Un chemin de croix traversé tour à tour par le vent, le soleil écrasant ou la nuit glaciale qui impose titre après titre une éprouvante sensation d’étendue infinie (Silque). Jonglant avec l’électronique, les percus et les vibrations naturelles, ce premier album de Rrupt fait forte impression tant par la qualité des sons ici exploités que par sa puissance d’évocation ; on a vraiment le sentiment de ressortir d’un désert, une fois le disque achevé. À découvrir et à suivre.

Stéphane Leguay



VAST
Nude
[456 Entertainment]

Essayez le mélange de couleurs suivant : deux tiers de turquoise et un tiers de pourpre ("crimson") font certainement du beige couleur peau humaine, non ? Ou alors l’arc-en-ciel de Jon Crosby est définitivement virtuel et aléatoire. Difficile de savoir à quoi nous serions en droit de nous attendre avec ce "Nude", tant la démarche de VAST depuis l’été dernier est sans précédent. En effet, ce troisième album du groupe reprend huit titres de "Turquoise" et quatre de "Crimson", les albums au format mp3 vendus l'année dernière sur le site du groupe. Pour ceux qui les possèdent déjà, le jeu consiste à dénicher les nouveautés et les arrangements créés pour l’occasion ; pour les autres, il est nécessaire de fermer les yeux pour découvrir, sans fausse pudeur, ce que cache cette nudité là. Les titres ont gagné en rondeur, voire en "classe", même si rien n’a vraiment changé, hormis quelques effets ou lignes de guitares additionnels. Desert Garden reste ce magnifique titre acoustique inhabituel pour VAST. Don’t Take Your Love Away acquiert la robustesse de la production qu’il méritait depuis le début, de même que Lost est magnifique grâce à sa nouvelle séquence électronique venue renforcer le poids des guitares. Ecstasy s’enrichit de guitares supplémentaires, et I Can’t Say No to You d’une séquence de violons du plus bel effet. All I Found Was You s’est vêtu d’une nouvelle piste de batterie très efficace, et est devenu Japanese Fantasy pour l’occasion. Avec un artwork haut en couleur et sans faute, ce troisième disque de VAST va vite s’imposer comme essentiel dans la discographie d’un groupe vraiment pas comme les autres, voire en avance sur son temps.

Bertrand Hamonou

Express

Current 909 est le projet de l’Autrichien Peter Votava, plus connu sous le nom de Pure. Son album, "The Price for Existence Is Eternal Warfare" (Doc / Atmosfear), regroupe un live enregistré à Vienne en 1997 et plusieurs titres à l’ambiance sombre, énigmatique et très cinématographique, puisque certains morceaux s’inspirent de films comme "Ghosts… of the Civil Dead" ou sont entièrement construits autour d’un sample. Tous ont en tout cas été écrits durant les années 90 et malheureusement… cela s’entend (on pense parfois à John Carpenter). Seul un des deux morceaux inédits (Metatherion), également d’époque, tire son épingle du jeu, mais l’ensemble manque de relief.
Rien à voir avec "Seqsextend", l’album de I/Dex (Nexsound), d’où se dégage une atmosphère extrêmement plaisante et apaisante. La profondeur et la fluidité des compositions très ambient de ce Biélorusse enveloppent dès la première écoute l’auditeur dans un cocon ouaté qui le transporte hors du temps. Craquements jazzy, frémissements purement électroniques et éléments organiques se mêlent sereinement pour le plus grand plaisir de nos oreilles. On pense parfois à la fragilité de Sogar. Une véritable bulle d’oxygène à recommander à tous les citadins stressés.
Attaquons-nous pour finir au cas Cordell Klier. Difficile de suivre l'actualité de ce prolifique musicien qui a pourtant failli arrêter la musique (et par la même son label Doctsect) il y a quelques mois, faute de moyens financiers. Depuis tout semble être rentré dans l'ordre, mais que ceux qui n'auraient toujours pas entendu une seule note de cet artiste (le choix s’étoffe pourtant de jour en jour) n'hésitent pas à se procurer "Winter", son deuxième opus sur le label Ad Noiseam. Même s’il n’apporte rien de bien nouveau musicalement (clicks & cuts et nappes ambient se déploient comme à l’accoutumée le long des dix titres qui le composent), cet album glacial réussit admirablement à capter l’attention grâce à un sens aigu de la composition. Un disque de saison.

Carole Jay


Express

L'improvisation est un exercice scabreux, que ce soit pour le musicien ou pour l'auditeur. Dean Roberts, sur "Be Mine Tonight" (Kranky) choisit donc de proposer quatre morceaux mêlant improvisation et arrangements électro folk post rock. De prime abord linéaire, cet album regorge en fait de mélodies fines et de passages destructurés où le multi instrumentiste, accompagné par moment de Giuseppe Lelasi à la guitare, laisse s'échapper une voix feutrée. Quelque part entre Xiu Xiu et Labradford, Dean Roberts réussit là à nous emmener dans son univers rock ouaté et gagne un pari délicat.
On pensait avoir tout entendu en matière de post rock lent. Charalambides atteint pourtant le summum du plaintif avec cette réédition de "Unknown Spin" (Kranky), sorti
initialement en 2002 à 300 exemplaires. Le trio texan délivre en effet à l'auditeur patient quatre titres interminables (30 minutes pour le premier et 10 en moyenne pour les suivants) où de rares accords de guitares pseudo psychédéliques (seul instrument dissonant), côtoient parfois quelques murmures féminins. Ni suffisamment expérimental, tendu ou gracieux, cet album nous laissera juste froids.
Dans l'extrême minimaliste, mais d'un tout autre genre, autant lorgner carrément du côté du doom et se laisser broyer par l'écrasante lourdeur de Khanate et son second méfait, "Things Viral" (Southern Lord). Neurosis faisant presque pâle figure à côté de ces terroristes du son (à noter la présence de O'Malley - Sunn O))) - et James Plotkin - Old, Scorn) qui composent le quatuor new-yorkais. "Things Viral" comporte en effet quatre morceaux dont les deux premiers font 20 minutes et dont chaque mesure (?) dure une éternité tant les notes de guitare et de basse sont étirées, la batterie rare et
monstrueusement oppressante et le chant torturé et angoissant. Plombant. Une torture pour certains, mais une expérience ultime pour les amateurs du genre.
Signalons aussi l'excellente initiative du label Nihilistic Records pour avoir sorti un double album tribute à Godflesh regroupant 26 groupes d'horizons divers, musicalement et géographiquement parlant. L'objet n'est malheureusement pas facilement trouvable mais il comporte d'enthousiasmantes reprises. Retenons en particulier celles de Kill The Thrill (pour un Us and Them assez fidèle mais ultra puissant, de bon augure pour le prochain album des Marseillais), Counterforce, Dee'n Dee, Cylens, Fuck the Facts ou encore Kamp Chaos, indus hollandais à la Prime Time Victim Show.

Catherine Fagnot