Lali Puna
Faking the Books
[Morr Music]

Lali Puna n'est pas un petit animal craintif vivant dans un environnement aride mais le nom de code de Valerie Trebeljahr, une artiste munichoise qui manie l'art de la calligraphie musicale avec une discrétion touchante. Et comme on s'ennuie ferme en Bavière, dixit Martin Gretschmann de Console, les musiciens d'une scène quelque peu isolée ont tôt fait de se regrouper autour du projet de la demoiselle. "Faking the Books", le troisième album de la troupe, comprend comme à l'accoutumée les participations de Markus Acher (The Notwist, Tied & Tickled Trio), de Christoph Brandner (Tied & Tickled Trio, Console) et Florian Zimmer (Fred Is Dead, Iso 68). On s'attendait à un essoufflement de cette formule qui s'inspire parfois de la rigueur rythmique de Can. Il est vrai que les langueurs monotones du collectif laissaient poindre une forme d'exaspération, même chez les fanatiques les plus mordus du label Morr. "Faking the Books" tranche avec ce poncif en nous offrant une vision toute printanière de la pop. A l'instar de son cousin The Notwist, les compositions sont constituées de trames linéaires évolutives. Elles brisent sans brutalité le carcan de la chanson classique. C'est un album complet où le recours à l'électronique, les envolées de basses "hookiennes", et les guitares typiquement new wave ont atteint ici une perfection formelle. Il ne s'agit pas d'un revival eighties, mais plutôt d'une manière d'asséner des clins d'œil aux formations post-punk tellement séduisantes à leur époque parce qu'elles étaient maladroites. Les poèmes en prose que chante Valerie de sa voix timide, résonnent comme des mantras. Ils évoquent les performances vocales d'une Laurie Anderson en quête de naïveté. Obsessionnel et émouvant.

Anthony Augendre



Blonde Redhead
Misery Is a Butterfly
[4AD]

Blonde Redhead est une sorte de petit miracle en soi. D'abord, il y a eu cette rencontre improbable à New York entre la Japonaise Kazu et les deux jumeaux italiens Amadeo et Simone Pace, rencontre qui engendrera la création du trio. Et puis évidemment, il y a leur musique, qui, partie d'un rock aventureux et bruyant à la Sonic Youth s'est affinée au fil des années et des albums, avec ce qu'on croyait être un point culminant, le merveilleux "Melody of Certainly Damaged Lemons" (2000). Mais c'était sans compter ce nouvel album, qui, tant il paraît littéralement touché par la grâce, dépasse toutes les attentes possibles. Avec ses onze magnifiques morceaux, "Misery Is a Butterfly" enchante dès les premières secondes (avec le premier titre, le single Elephant Woman) jusqu'à la toute dernière, et ce que ce soit au niveau des instrumentations (cordes, claviers, machines), des mélodies ou du chant. Et c'est à ce niveau que se distingue avant tout ce disque, ce grâce à l'extraordinaire symbiose qu'il existe entre les voix de la chanteuse Kazu et d'Amadeo Pace : deux voix, en somme assez différentes, mais qui se complètent, s'alternent et se mélangent à la perfection, au point de créer parfois l'impression troublante qu'elles ne font qu'une. Une alchimie qui fonctionnait depuis les débuts du groupe, mais qui ici prend toute son ampleur. Et comme pour parfaire le tableau, cet album sort sur le mythique label 4AD qui signe-là un de ses plus beaux disques depuis des années (au point que certains y voient un hommage à l'ère bénie Cocteau Twins/This Mortal Coil), un disque qui consacre Blonde Redhead comme l'un des groupes essentiels de cette année 2004.

Renaud Martin



Boudoir
Currency of the Soul
[Pandaimonium]

Excellente découverte que ce premier album du groupe américano-hollandais Boudoir. Chaperonné par ses voisins de label Clan Of Xymox, le duo nous délivre dix titres évoluant dans une veine gothique vaporeuse et éthérée à travers laquelle transparaissent les ondoiements scintillants d’une bliss pop des plus délicates. Chant tantôt féminin tantôt masculin, claviers, piano, c’est avec habileté que le binôme manie ambiances légères ou plus mélancoliques, n’hésitant pas quand il le faut à sortir les guitares saturées pour forcer le ton d’un Sleepyhead magnifique ou d’un Maybe Yesterday glacial. Parfois proche du goth rock évanescent de Mors Syphilitica (Undone) ou des chorus aériens de Slowdive, Boudoir développe néanmoins une réelle personnalité et un véritable savoir-faire dans l’art de la composition, comme l’atteste par un effet rétroactif la très dispensable reprise du What Do I Get des Buzzcocks en guise de clôture. Un penchant naturel qui enfante donc là plusieurs titres accrocheurs dès la première écoute, faisant de ce "Currency of the Soul" un album tout à fait enthousiasmant et recommandable. Encourageant pour l’avenir du duo.

Stéphane Leguay



Cosmicity
Escape Pod for Two
[A Different Drum]

Encore un nouvel album du très doué Mark Nicholas dont on ne compte plus les productions personnelles et les remixes. Une fois de plus, cet artiste américain, inconditionnel de technopop, nous propose un voyage léger, sympathique et plutôt dynamique au pays de la musique analogique. "Escape Pod for Two" est peut-être l'album le plus mûr et le plus construit de ce groupe qui fait de plus en plus penser à New Order au niveau mélodique, et même du chant. On passe donc un très bon moment, entre pop new waveuse et assez dansante (Sedwick, Departure, In-Flight et le tubesque Tinnitus) et ballades futuro-romantiques (Escape Pod For Two, Regenerate). On apprécie aussi un usage assez malin des vocoders (Abort) et des ambiances urbaines, mélancoliques et gracieuses à la Pet Shop Boys (Drops and Splotches, Vast). Bref, un bon album, peut-être pas la surprise du siècle mais une valeur de plus en plus sûre. À noter que la première édition de ce disque s’accompagne d’un riche second CD intitulé "Reserve Fuel", plein de remixes de bonne facture de groupes aussi reconnus que TOY, Syrian et même Assemblage 23 : que demande le peuple ?

Stéphane Colombet



Courtney Love
America's Sweetheart
[Virgin/EMI]

On entend tellement parler de Courtney Love pour ses prises de position, sa personnalité sulfureuse souvent à la une des journaux, ses talents d’actrice, qu’on en oublie presque qu’avant d’être un personnage médiatique, Courtney fut une des révélations de l’année 1991. Avec son groupe Hole, elle avait pondu un petit bijou révolutionnaire, l’album “Pretty on the Inside”, véritable pavé dans la mare d’un rock en pleine mutation, empreint d’une violence introvertie à l’extrême, qui renvoyait féministes et machos dos à dos. S’ensuivirent, en dix années, seulement trois albums, moins hargneux, plus léchés, qui, disons-le tout net, n’arrivaient pas à la cheville du premier. L’arrivée d’un nouvel album sous son propre nom, sans Hole, mais quand même aux côtés de Patty Schemel, batteur du groupe défunt, est donc presque surprenante. Mono, le premier titre, single notoire, ne surprend pas, c’est du Hole pur jus, à fond les ballons et toutes guitares dehors. Un tube, un vrai, de qualité comme la dame nous y a habitués. I’ll Do Anything (un chouia pompé sur Smells Like Teen Spirit !) et Hello sont aussi de sacrés morceaux, qui donnent immédiatement envie de se plonger dans une foule en sueur pour s’essayer au stage-diving. Mais malgré tout les choses se gâtent sur les autres titres. On a nettement l’impression que Courtney vit sur ses acquis, et qu’elle ne sait plus innover. Même ses hurlements laissent une impression vaine, comme si ses 40 balais lui enlevaient tout crédit. "America’s Sweetheart" contient pourtant de belles mélodies, de bons refrains, tous les ingrédients déjà présents dans Hole. Alors d’où vient ce sentiment d’agacement, pour ne pas dire d’ennui ? Peut-être parce que tout cela tourne à vide, et ne fait que nous rappeler qui elle fut, ce que fut Hole, et tous les espoirs que suscita ce groupe en pleine explosion grunge. Un album attendu, convenu, pas mauvais certes, mais hors de son temps, dont le seul résultat est de nous donner envie de retourner dix ans en arrière pour retrouver la rage véhiculée par tout le mouvement noise-hardcore, cette énergie qui a, depuis, cédé la place à la morosité et à la froideur. Un album qui n’a plus sa place en 2004.

Frédéric Thébault



Dominique A
Tout sera comme avant
[Labels]

Ce n’est un secret pour personne, "L’Imprudence", le dernier album d’Alain Bashung, fut une vraie claque pour Dominique A. C’est donc tout naturellement que ce dernier a décidé de s’entourer des complices responsables du son et des arrangements de l’insolente témérité de son aîné. Le résultat ressemble à un opéra moderne en quinze actes, que l’on écoute en fermant les yeux. Dominique chante, avec sa voix fragile aux allures de marque déposée, des phrases qui dansent comme des personnages costumés sur la scène d’un théâtre. Cependant, les mots sont moins égoïstes qu’auparavant, puisqu’ils laissent à une musique riche en cordes et instruments à vent, toute la place qu’elle mérite (Bowling, L’Inuktitut). C’est donc avec deux CD que les amateurs joueront au jeu de piste et au ping-pong proposés tout au long de ces deux heures trente de musique. Le deuxième disque, "Tout n’est plus comme avant", prolonge les chansons du premier avec de nouvelles histoires, et l’auditeur attentif retrouvera d’abord les chemins qui relient ces albums jumeaux, puis associera les titres entre eux, comme Elle parle à des gens qui ne sont pas là / Ceux à qui elle parle / Elle n’arrête pas de parler. Pour remplacer les mots souvent oubliés du second volume, une édition agrémentée d’un recueil de nouvelles inspirées par ces chansons, et imaginées par des écrivains contemporains tels que Richard Morgiève et Olivier Adam, a aussi vu le jour. Et comme pour résumer, avec humour, toute la complexité de son travail d’auteur, Dominique A entonne avec malice sur L’Iniktitut, "Si tu veux avoir la paix, t’emmerde pas : prends l’anglais". Tout est dit.

Bertrand Hamonou



Electropop Heroes Vol. 1
Compilation
[Memento Materia]

Que du bon. Cela faisait longtemps qu’une compilation ne s’était pas révélée si satisfaisante sur toute sa longueur. Il faut dire que le label Memento Materia (dénicheur de grands talents tels que Mesh ou Colony 5) a placé la barre assez haut, tant au niveau des groupes sélectionnés (presque tous les meilleurs du genre electropop : Colony 5 bien sûr mais aussi Apoptygma Berzerk, Covenant, Statemachine, Michigan, pour ne citer que les plus connus) que des versions (presque toutes inédites ou rares). Cette compilation nous offre aussi de jolies découvertes telles que Bobby et son clubesque Losing Control, la nouvelle composition de Backlash avec un chant masculin à la Elegant Machinery pour un très bon Lodestar (à paraître d'ici peu sur leur nouvel album), et la future pop de haut niveau de Panzerveps avec une version survitaminée -et pas très éloignée de Covenant- de Deported. Et tout ça sans parler de morceaux tout à fait acceptables de Daybehaviour, The Knife, Lowe et même Pride and Fall avec December, sans doute le meilleur morceau du groupe à ce jour. Bref : on salue l'initiative de ce label suédois dont les choix artistiques sont, une fois de plus, particulièrement judicieux. Et on attend avec une grande impatience le deuxième volume.

Stéphane Colombet



Expérience
Hémisphère gauche
[Labels]

Impossible de parler d'Expérience sans évoquer les épisodes précédents, tant le projet est étroitement lié à l'œuvre restée inachevée de Diabologum. Après trois albums le groupe explose en vol, Michel Cloup se relève et lance le projet Expérience. "Aujourd'hui, maintenant" sort en 2001 et est une réussite totale ; Expérience a repris le flambeau et l'a soufflé à Programme, l'autre formation née des cendres de Diabologum. Aujourd'hui (maintenant !), "Hémisphère gauche" reprend l'histoire exactement là où elle semble ne s'être jamais arrêtée. Les textes sont incisifs, toujours revendicatifs, puisant dans le quotidien et créent une ambiance pas exactement désespérée, plutôt désabusée, et toujours d'une grande violence. Un discours et une lucidité effrayants. Cette fois-ci, musicalement, on lorgne un peu plus du côté des grands frères américains avec des guitares plus affûtées et une ambiance un cran plus dure. Mais la sauce prend une fois encore et l'émotion étreint dès les premières mesures de l'album. Une énergie et une hargne brutes qui remuent les tripes et agitent la conscience. "À découvrir absolument".

Christophe Labussière



Funkstörung
Disconnected
[!K7]

Mikael Fakesh et Chris de Luca ont longtemps été considérés comme des braves remixeurs assumant comme il se doit leur rôle, forcement en retrait, de metteurs en son du "gotha pop international". Toute la gloire pour les vedettes à paillettes et la soute à charbon pour les bûcheurs, pour simplifier la situation. Pourtant, lorsqu'ils manipulaient les poèmes gracieux de Björk ou la verve du Wu Tang Clan, on sentait déjà chez le duo des qualités de producteurs qui dépassaient le simple cadre de DJs qui s'amusent avec les compositions des autres. Ce sens de la parure se manifeste précisément avec ce nouvel album, "Disconnected". C'est l'expression de musiciens qui, après quatre années de réflexions, apprécient toujours les stratégies obliques mais refusent de s'enfermer dans le créneau étriqué de l'electronica. Inutile donc de suivre la voie d'Autechre dans sa quête d'abstraction, car c'est un jeu stérile où seul le plus radical d'entre tous peut dominer. Funkstörung propose alors une version légèrement tordue, mais pas trop, de ses amours pour la soul, le jazz, le hip hop, comme en témoigne un parterre d'invités des plus éclectiques ; Bugge Wesseltoft et sa trompette tristounette, Lou Rhodes la chanteuse de Lamb et Tess, un rapper de l'écurie Lex, la division hip hop de Warp. "Disconnected" risque certainement de décevoir les fans puristes d'electronica, qui rechercheront en vain la frénésie d'antan. Les autres découvriront qu'une bonne chanson pop est bien plus séduisante quand ses arrangements sont traités avec concision. Un Funkstörung light pour le printemps.

Anthony Augendre



Ghoak
Some Are Weird
[Thisco]

Le label portugais Thisco est capable du meilleur comme du pire, il nous l'a encore prouvé dernièrement avec le premier abum de Rasal.A´Sad, projet anachronique du fondateur de ce label. Heureusement, ce dernier a eu l'oreille plus fine que pour ses propres compositions lorsqu'il a décidé de prendre le jeune Carlos Nascimento, alias Ghoak, sous son aile. À tout juste 18 ans, ce musicien nous démontre avec ce premier album qu'il fait preuve d’une maturité assez étonnante pour son jeune âge. Néanmoins, "Some Are Weird" ne convainc pas dès la première écoute, notamment à cause de son manque de cohésion stylistique (on passe du breakbeat à l'ambient, de l'électro à des tonalités plus jazzy sans aucune transition), mais la dextérité évidente de son protagoniste à manipuler les sons est l'élément essentiel et remarquable de ce disque. Un morceau comme Fuk, par exemple, évoque par sa montée en puissance parfaitement maîtrisée le savoir-faire de Mathis Mootz (Panacea, Squaremeter...), et sur deux titres au moins (Kil + et A Agressão da Beringela), des incartades bitpop tout à fait convaincantes rappellent immanquablement cet autre jeune prodige qu'est Psilodump. Ne vous fiez pas à la pochette terne très inappropriée de ce disque prometteur qui est lui tout sauf terne.

Carole Jay



Icon of Coil
Machines Are Us
[Out Of Line]

Attention, les trois Norvégiens ultra-productifs d’Icon of Coil reviennent sur le devant de la scène électro mais pas pour rigoler. "Machines Are Us" est un album sec, puissant, compact, épais, lourd, dense, long (quatorze morceaux quand même), intense. Ce troisième album est guerrier à l’évidence. Les grosses rythmiques électroniques portées par un chant à la Dance or Die nous offrent quelques unes des plus belles pages de l’électro, de l’EBM, de la future pop, de la techno indus, le tout mélangé, étranglé, broyé et recomposé à travers des boucles synthétiques ultra-dansantes (du surprenant Remove / Replace aux entêtants Shelter et Faith : Not Important en passant par les hits suprêmes Existence in Progress et Dead Enough for Life), débordant parfois sur une forme de transe européenne ultra urbaine : le meilleur exemple de ce melting pot est sans doute le titre Consumer, sorte d’accident programmé de Front 242 et de Faithless. Et quand le groupe lève (rarement) le pied de l’accélérateur pour regarder le paysage, le tableau est si triste et si beau (Sleep:less) qu’on en redemande, encore et encore, et que l’on se dit que ce "Machines Are Us" va tourner en boucle pour beaucoup d’heures, au plus grand désespoir de nos voisins. Assurément un des meilleurs albums de ce premier trimestre 2004.

Stéphane Colombet



Midlake
Bamnan and Slivercork
[V2/Bella Union]

Midlake n'est pas le premier groupe du Texas à parvenir jusqu'ici, on connaissait aussi les excellents Lift To Experience et plus récemment American Analog Set. De quoi se demander ce qu'il se passe là-bas pour qu'on y fasse du si bon rock. Ces cinq jeunes Texans-là ont été découverts par Simon Raymonde, ex-Cocteau Twins et patron du label Bella Union, qui serait littéralement tombé amoureux de la démo de leur premier album. Et à l'écoute de ce "Bamnan & Slivercork", il y a de quoi comprendre ce coup de foudre : si dans un premier temps, on pense à une bonne copie de la pop psychédélique de Mercury Rev ou des Flaming Lips, cette impression s'estompe dès qu'on commence à rentrer dans l'album, et on finit par être totalement séduit par ces chansons charmantes et poétiques, pleines de mélodies attachantes et de petits sons sympathiques et malicieux. Un album qu'on se surprend à écouter plusieurs fois de suite, la "petite touche de douceur dans ce monde de brutes" du moment en quelque sorte.

Renaud Martin



Palindrome
Rions noir
[UWz]

On augurait le meilleur pour Palindrome. Sorti chez UWe et produit par Thierry Molinier (ex batteur de No One Is Innocent), le premier album de cette sorte de super groupe constitué autour de Manu le Malin inspirait une confiance quasi aveugle. Mais à la première écoute "Rions noir" a de quoi déstabiliser. Changement de cap pour ce fervent activiste de la scène techno harcore qui semble avoir viré sa cuti en empoignant de grosses grattes. Et tandis que ses complices Torgull et Jeff Bock s’acharnent respectivement à la basse et la guitare, il prend le micro pour déverser sa hargne, en français ! Seul point de repère, les beats hardcore (Aphasia aux commandes des machines, Joystick aux fûts) qui continuent de cogner dans cet épandage de bile. Et si l’on retrouve cette substance noire qui caractérise si bien l’esprit du Malin, on regrette un petit manque d’inspiration dans ce virage à la Treponem Pal, Lofofora ou autre No One Is Innocent. Espérons juste que cette incartade "rock" ne prendra pas le pas sur le reste…

Laure Cornaire



Pronoian Made
Cherubim
[Azoth Arts]

Arrivant toutes guitares dehors, ce premier album des Luxembourgeois de Pronoian Made, nouveaux venus sur la scène dark wave européenne, constitue une véritable bonne surprise en ce début d’année 2004. En effet, non content de s’adonner avec réussite à un rock gothique musclé mais non sans finesse, à mi-chemin entre Girls Under Glass et Secret Discovery, le quartet se révèle aussi bien à l’aise dans les courses rageuses et flamboyantes que dans les mid-tempo les plus mélodiques. Alors évidemment avec ce style de musique, on n'est jamais bien loin du stéréotype récurrent Nephilim/Sisters, mais force est d’avouer qu’avec des compositions aussi originales qu’efficaces (le très Paradise Lost Appear and Laugh ou encore Inner Cercle et son crescendo ravageur) et un sens du tube manifeste (The Storm, World Bizarre), les jeunes pousses de Pronoian Made se promettent un bel avenir au sein d’une scène gothic rock en mal de nouveaux héros. À découvrir absolument !!!

Stéphane Leguay



The Servant
The Servant
[Prolifica]
[Recall/Sony]

On avait remarqué ce groupe anglais atypique en 2000 avec un double CD regroupant ses deux premiers EP : "Mathematics/With the Invisible". À l’époque, ses sonorités synthétiques rêches, ses mélodies décalées et son chant légèrement nasillard avaient intrigué et séduit, comme si l’on avait découvert un fils caché de Devo et Talking Heads. Néanmoins, et malgré quelques grands moments, les compositions de The Servant manquaient encore de spontanéité, comme étriquées dans leur costume "new-wave arty". Mais avec ce vrai premier album, le groupe mené par Dan Black effectue une mue impressionnante. Si les sonorités singulières des origines sont toujours au rendez-vous (synthés aigus, rythmiques hip-hop minimalistes, petits bruits bizarroïdes, breaks surprenants), The Servant a découvert l’art des refrains immédiats et des harmonies aussi improbables que réussies. Dès le formidable morceau d’ouverture, Cells, on savoure avec étonnement ces pop-songs aux structures en colimaçons, aux mélodies dégingandées qui retombent miraculeusement sur leurs pieds. Et si il n’y avait pas ce chant un rien sarcastique, ni cette (délicieuse) raideur de la production, certains morceaux parmi les moins fantaisistes (Body, Not Scared, Terrified) pourraient presque détrôner Coldplay. Seulement voilà, Dan Black préfère s’amuser avec un funk spectral (Devil), de la pop lyrique (Orchestra), un pseudo rock héroïque (I Can Walk in Your Mind) ou un gospel électro excité (Jesus Says), plutôt que de jouer les pleurnichards poseurs ! Bref, voici l’un des disques les plus excitants que la pop anglaise nous ait offerte depuis le "His’n’Hers" de Pulp. Oui, carrément !

Christophe Lorentz



Squarepusher
Ultravisitor
[Warp/PIAS]

Réservée aux amateurs d'avant-garde électronique, la musique de Squarepusher nous avait habitués jusqu'ici à dépasser les frontières des genres en fusionnant avec chaos jazz, drum & bass et électro. Entre génie et fou furieux, le prolifique Tom Jenkinson avait su faire preuve d'une créativité sans borne en repoussant sans cesse les limites des instruments. Mais l'exercice, lorsqu'il est poussé à son paroxysme, atteint les limites du genre et finit, sur ce dernier opus, par flirter avec une musique expérimentale peu accessible. Comme pour accentuer les contrastes, les morceaux d'un calme plat (Andrei, District Line II) alternent avec d'autres carrément déjantés (Steinbolt, An Arched Pathway), n'épargnant pas nos tympans et nous laissant penser que Tom Jenkinson a cette fois-ci véritablement pété les plombs. Bien que certains morceaux comme Ultravisitor ou Tetra-Sync perpétuent la tradition en conciliant avec bonheur lignes mélodiques, rythmiques jungle et électro sautillante, force est de constater que l'imagination fertile de Squarepusher s'essouffle. L'album, enregistré en partie en live, est assez inégal. Certains titres, mêlant instrumentation acoustique et expérimentations électroniques, relèvent plus d'une musique concrète hermétique que d'un véritable élan de créativité. En brouillant nos repères, Squarepusher a peut-être encore une fois atteint le but de son entreprise de déconstruction sonore.

Delphine Payrot



Throbbing Gristle
Mutant TG
[NovaMute]

Sacré Throbbing Gristle. ils auront sorti plus d’albums depuis leur séparation (1981) que si le groupe avait existé pendant tout ce temps. Compilations en veux-tu en voilà, rééditions de cassettes live, sessions obscures, tout y est passé, il n’y avait guère que l’exercice du remix auquel ils ne s’étaient pas essayé. Mais il faut bien manger, alors quand on a raclé les fonds de tiroir et qu’il n’y a décidément plus rien à en sortir, on est prêt à tout... Le mythe a un sacré coup dans l’aile, les terrifiants TG et leur non-moins abominable Genesis P. Orridge à leur tête, accusé de pédophilie, de sadisme ou de toutes les tares qu’on voudra bien trouver (aujourd'hui, il donne dans le look vieille maquerelle) ne seraient-ils finalement que des businessmen ? Mais rendons à TG ce qui appartient à TG : voilà un groupe qui a tout inventé (“industrial music for industrial people”), et qui a donné aux groupes des années 80, 90 et 2000 de quoi puiser dans ses idées jusqu’à la fin des temps : un groupe aussi important que les Sex Pistols, ne mâchons pas les mots. Et malgré tout ce qu’on pourra leur reprocher, il faut avouer que cet album de remixes des "tubes" du groupe est loin d’être un ratage, très loin, car on ne s’ennuie pas une seconde. Bien au contraire, tous ces morceaux, usés par le temps (il faut bien admettre que les disques de Throbbing Gristle ont vieilli, les synthés, la violence et l’extrêmisme des années 1975/1981 ayant été largement dépassés et explorés depuis), retrouvent là un lifting bienheureux qui les rend passionnants à nouveau, et qui offrent au groupe un bain de jouvence dont il avait bien besoin. Ce "Mutant TG" sera même le premier album du groupe qui pourra attirer notre belle jeunesse, sans rien perdre du mordant d'antan. Le challenge était de taille, il a été réussi ! Chapeau bas.

Frédéric Thébault



Velvet Acid Christ
Between the Eyes Vol. 1
[Metropolis]

Bryan Erickson a besoin de fric, il ne s'en cache pas. On l'a vu il y a quelques semaines supplier ses fans sur son site internet d'acheter (et faire acheter) ses disques, le voilà maintenant qui franchit l'étape supplémentaire, celle qui consiste à sortir plus de compilations que d'albums. "Between the Eyes vol. 1", le premier des quatre volumes (excusez du peu) qui sont prévus cette année, rassemble à la fois des raretés, des vieux morceaux et des remixes des singles. Le CD commence ainsi relativement fort avec les incontournables tubes de l'époque "Church of Acid", Futile et Disflux, puis enchaîne avec une série de remixes inégaux (et tous déjà parus) de Decypher, Dial 8 (dont celui de Din_Fiv aux relents de future pop, un genre pourtant haï par Bryan Erickson) et The Hand. C'est seulement dans le dernier tiers du disque qu'on a droit à quelques vieux inédits (dont plusieurs très goths), mais qui s'avèrent malheureusement peu intéressants. Rien de vraiment cohérent en somme, au point qu'on arrive à se demander comment Bryan Erickson a choisi et classé ses morceaux. Une compilation sans âme, clairement destinée à renflouer ses finances, et qui n'intéressera guère que les novices.

Renaud Martin



:Wumpscut:
Bone Peeler
[Betonk/Sony]

:Wumpscut: est un des acteurs majeurs de la scène électro indus depuis maintenant plus de dix ans. Mais, issu de la seconde génération, il ne bénéficie malheureusement pas du statut enviable d'intouchable, caste suprême dont ne font partie que quelques privilégiés comme Front Line Assembly ou Skinny Puppy. En effet, pourtant reconnu de tous comme une figure incontournable d'une scène qui aura subit de nombreuses mutations, l'annonce de la sortie de ses nouvelles productions ne bénéficie aujourd'hui plus du même retentissement que par le passé. Il n'y a pourtant rien à reprocher à l'intégrité, la longévité, la constance quasi besogneuse de Rudy Ratzinger, et avec "Bone Peeler" la qualité est une fois encore au rendez-vous. C'est en effet à un très bon album que l'on a affaire, un cran même au-dessus de son prédécesseur "Wreath of Barbs". Rudy s'est en apparence assagi mais il reprend néanmoins avec la même ferveur tous les ingrédients qui lui sont propres, rythmes martiaux, chant guerrier, son affuté et ambiance sombre pour un album une fois encore complexe. Celui-ci se conclue avec un Your Last Salute, superbement enrichi de la voix de Clara, qui rappelle bien évidemment la mémorable Selene de BlackDeath ("Dried Blood"). On retrouve d'ailleurs ce titre décliné en cinq versions sur le deuxième CD (dispensable car plutôt ennuyeux) de la version digipack de l'album, auxquelles s'ajoutent neuf autres remixes.

Christophe Labussière

Express

"Pappelallee" est le deuxième album de Naomi, ce duo pop / électro berlinois qui depuis plusieurs mois reçoit une nouvelle fois les faveurs d'une grande partie de la presse allemande indépendante. Mélangeant très (voire trop) sagement électro, pop et trip-hop, l'album, relativement agréable et accessible, peut s'écouter plusieurs fois sans aucun effort, mais s'oublie malheureusement aussitôt. De bon goût certes, mais un poil trop fade.
Passons ensuite rapidement sur le cas de Neil Hannon et de The Divine Comedy : leur septième album nommé "Absent Friends" fait suite au très bon "Regeneration" (2001), l'album qui avait marqué un retour à une pop plus sobre après les égarements pompiers et grandiloquents du lourdingue "Fin de Siècle" (1998). Et bien ce retour s'avère rapidement être une déception tant Neil Hannon semble se chercher en permanence entre arrangements orchestraux écoeurants et chansons pop plus légères mais malheureusement ici en demi-teinte. Dommage car on l'a connu bien plus inspiré.
Enfin, saluons la sortie de "Radio Ape", le troisème album des frangins parisiens de dDamage. Leur musique, toujours aussi difficilement descriptible (une sorte de mix complexe d'électro, de hip-hop et de rock), n'en reste pas moins addictive de par son efficacité et les nombreuses surprises qu'elle réserve. Imprévisible et lunatique, "Radio Ape" s'avère ainsi être leur meilleur album à ce jour. Un grand disque de musique électronique, à écouter d'urgence si ça n'est pas déjà fait.

Renaud Martin


Express

Après Set Fire To Flames et Sylvain Chauveau le label FatCat poursuit sa série d'instrumentaux et nous propose "The Blue Notebooks", second album du pianiste et compositeur allemand Max Richter. Hormis trois pièces ambient, où sont lus, sur fond de nappes électro, violon et sample de machine à écrire, des textes de Kafka (d'où est tiré le titre de l'album) et de Milosz, les neuf autres morceaux sont d'obédience néo-classique. Construits autour du piano, mais enrichis de cordes ou orgues et choeurs cristallins, les pistes s'enchaînent dans un environnement aérien, évoquant d'avantage la mélancolie d'un Satie ou d'Arvo Pärt que la grandiloquence d'un Craig Armstrong ou le romantisme sucré d'un Michael Nyman. Sombre et magnifique.
Le EP 5 titres d'Emulsion, "Death of the Author", flirte lui aussi avec la mélancolie. Dans un registre tantôt franchement dark ambient (voir le martial Every Machine Makes a Mistake), tantôt IDM, Emulsion sait mettre en place de troublantes plages mélodiques composées de réverb, distorsion, samples de voix, glitchs et drone divers. Si le premier titre est une reprise acceptable du Pornography de The Cure, dans le même esprit que celle de One Hundred Years par LtNo, les autres morceaux sont beaucoup plus intéressants, bien que recelant des sonorités familières... On attend d'en voir le développement sur un format plus long.
Rich Oddie, seul rescapé de l'aventure Orphx débutée il y a une décennie, se consacre sur ce "Circuitbreaking" (Hymen) à faire interagir musique et politique environnementale. Entre le packaging et les samples de manifestants, l'album se veut connoté anti mondialisation. Mais hormis le tribal Critical Mass, Circuit I et Circuit V, bardés de basses fréquences, et une séquence suraiguë rien n'est véritablement agressif ni révolutionnaire... Les compos, très rythmées, forment néanmoins un ensemble d'ambient techno, voire de techno indus (notamment sur les très bons Remote Control et Simulacra qui ne seront pas sans rappeler les premiers Autechre), d'excellente facture.

Catherine Fagnot


Express

On n’est jamais mieux servi que par soi-même, et en appliquant cet adage vieux comme l’espèce humaine, Roura affirme inventer son propre style de musique, l’Atabaques’n bass. Difficile de savoir à quoi comparer les six instrumentaux (aux durées très variables) de cet EP, "The Exu Experience", aux couleurs sonores proches des ambiances des festivals d’été que certains d’entre nous affectionnent particulièrement. Les djembes et autres percussions tribales sont légions, soutenus par une ligne de basse omniprésente. Originalement conçus pour une chorégraphie ethnique, il est vrai que l’on est en droit d’inventer, nous aussi, un petit pas de danse sur le bien trop court Ogum. Les samples choisis sont très world music (filets d’eau, cris d’oiseaux), mais les morceaux les plus longs sont vite répétitifs et l’on se demande si certains d’entre eux n’auraient pas mérité d’être approfondis, pour y déceler une réelle étincelle de génie. Du génie, il y en a pourtant du côté des français de Luke qui sortent ce mois-ci leur deuxième album, "La Tête en arrière". Un son très rock et des textes en français d’une justesse incroyable, et l’on se prend vite au jeu de la comparaison et de l’équation à zéro inconnue : un mini quelque chose de Noir Désir plus un maximum de talent, et cet album devient un must. Il suffit d’admirer le travail en écoutant attentivement Soledad, Le Reste du monde, L’Espèce humaine et surtout Seveso pour se rendre compte que ces chansons sont habitées par la magie et habillées de perfection. Dans un registre plus pop, les Canadiens de 54.40 sortent quant à eux leur dixième album, "Goodbye Flatland" qui contient quelques morceaux assez alléchants, tels que ce Take Me Out, véritable tube pour radio agréable à l’oreille. Il est malheureusement décevant de devoir supporter un titre peu inspiré tel que Animal in Pain, qui donne envie de saisir sa télécommande et de foncer au morceau suivant, en espérant que votre chaîne hi-fi s’en souviendra à la prochaine écoute, et qu’elle le zappera automatiquement. Reste que ces vétérans des années 80 sont encore capable de livrer des mélodies pop et des climats enivrants (Ride), mais avec parcimonie seulement, tant cet album a du mal à rester homogène en qualité.

Bertrand Hamonou