Immortel ad Vitam
Enki Bilal

Quelques mois après la parution de sa nouvelle bande dessinée "32 Décembre", Enki Bilal est de nouveau sur le devant de la scène -cette fois en tant que cinéaste- à l’occasion de la sortie au cinéma de son troisième long métrage. Même s’il s’en défend lors des interviews, "Immortel ad Vitam" a un petit air de superproduction américaine, avec ses décors sans fin, ses effets spéciaux dernier cri, son mélange subtil d’images 35mm et d’images de synthèse, et surtout sa gestation qui aura duré quatre ans. Soutenu par le producteur Charles Gassot, Enki Bilal a choisi de puiser son inspiration au cœur des deux premiers tomes de sa trilogie Nikopol : "La Foire aux immortels" et "La Femme piège". Si les personnages principaux sont effectivement ceux des bandes dessinées, l’histoire, quant à elle, a subit quelques mutations. En effet, elle ne se déroule plus à Paris, mais à New York en 2095, et il faut bien avouer que malgré l’intention de respecter scrupuleusement l’identité des personnages, le scénario initial a bel et bien changé de trajectoire, et s’est retrouvé déplacé dans une ville colossale où se côtoient des peuples en proie à une dictature médicale et eugénique. Les couleurs et les matériaux si particuliers de l’univers des BD ont cependant été fidèlement retranscrits, et certains détails amusants (comme la procession des personnages en habits rouges dans la station de métro, lorsque Horus greffe sa nouvelle jambe à Nikopol) ont été conservés pour le plus grand bonheur des fans perspicaces et souvent exigeants. On comprend en revanche assez mal pourquoi la journaliste Jill Bioskop, la femme piège aux cheveux bleus, est devenue une extraterrestre qui intéresse autant le dieu égyptien Horus d’Hierakonopolis, condamné par ses pairs, que la douteuse firme Eugenics, à moins que ce ne soit pour les besoins d’un succès d’ampleur mondiale. Hormis quatre acteurs de chair et de sang, tous les autres personnages en images de synthèse ressemblent à ceux de "Final Fantasy", paru quelques années plus tôt. On ne peut que saluer l’excellente idée d’engager des comédiens peu ou pas connus, comme Thomas Krestchmann ("Le Pianiste", "La Reine Margot") qui devient un Nikopol plus vrai que nature, ou encore Linda Hardy qui se voit confier le premier rôle de sa carrière. Cette dernière incarne et interprète à la perfection le rôle de Jill, devenue plutôt "femme piégée" que "femme piège" à l’écran. Ce qui est sûr, c’est qu’il est certainement très difficile de raconter en une heure et demi ce qui fit le succès et l’originalité de "La Foire aux immortels" et de "La Femme piège", tant ces volumes ont tout d’abord révolutionné le style de leur créateur, puis un genre et un art qui ne demandaient qu’à être bousculés. Il n’en reste pas moins que ce film est un vrai régal pour les yeux, et que c’est un véritable plaisir de voir les personnages de cette œuvre sublime sortir de leur album de papier glacé, pour prendre enfin vie.

Bertrand Hamonou
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