Skinny Puppy
The Greater Wrong of the Right
[SPV]

Quelle claque ! Lorsque les parrains d'une scène en déliquescence décident de remettre en branle la machine Skinny Puppy, c'est toute cette scène qui peut se mettre à trembler. Huit ans après le dernier album du groupe, "The Process", cEvin Key et Nivek Ogre ont entrepris de remettre sur les rails une machine que l'on était en droit de craindre rouillée. La musique de Skinny Puppy s'est dès la première heure caractérisée par une approche terriblement novatrice, à l'avant-garde de la scène électronique de l'époque, associant avec une faculté déroutante maîtrise technique et émotion brute, et elle aura su garder cette singularité jusqu'à son dernier souffle en 1996. Depuis "The Process" et le décès de Dwayne R. Goettel, les deux comparses ont fait chacun de leur côté largement leurs preuves, faisant à leur manière perdurer l'esprit et les ambiances propres à Skinny Puppy, proposant l'un comme l'autre des productions particulièrement excitantes et toujours empreintes d'éléments propres à leur passé.
Dès les premières mesures de "The Greater Wrong of the Right" l'inquiétude, légitime, se confirme. La rythmique, très particulière, et la voix de Ogre, sont incontestablement bien plus proches de ce que ce dernier a développé sur ses deux albums que ce à quoi on était habitué avec Skinny Puppy... Mais dès EmpTe et jusqu'au terme de l'album, tout s'emboîte avec la plus grande limpidité : "The Greater Wrong of the Right" est bel et bien le résultat de la collaboration de deux génies. La machine ne s'est pas grippée. Si les moins habitués du travail de Skinny Puppy seront certainement déroutés, voire déçus, les plus avisés réaliseront immédiatement à quel point le travail fourni est hallucinant ; la production, les arrangements, le résultat est vraiment prodigieux et d'une richesse éblouissante. Et le jeu n'est pas de savoir si cet album est "mieux" que "Last Rights" ou que "The Process", mais de la même façon que la sortie de ce dernier avait été un véritable choc, "The Greater Wrong of the Right" est stupéfiant. Ogre, Key et tous les petits génies auxquels ils se sont associés sont parvenus à pérenniser le son de Skinny Puppy et à le développer avec la plus grande réussite. Les prodiges d'hier restent ceux d'aujourd'hui, et à l'instar de Front 242, Skinny Puppy balaye d'un revers de main les jérémiades de plusieurs générations de suiveurs dont les éternels balbutiements commençaient à fatiguer.

Christophe Labussière



Ab Ovo
Le Temps suspendu...
[Ant-Zen]

C'est avec la compilation "QFG" réalisée par le label Parametric que l'on avait découvert il y a quelques mois la formation Ab Ovo. Pourtant, le duo avait auparavant déjà réalisé trois albums et participé à quelques autres compilations, mais c'est certainement avec la signature toute fraîche sur le label allemand Ant-Zen que la reconnaissance devrait arriver, une reconnaissance que "Le Temps suspendu..." leur permettra d'acquérir sans trop de difficulté. On reste en effet pantois devant cette adresse à développer des ambiances à la fois légères et complexes. Là où l'exercice ne consiste souvent qu'à parvenir à trouver la bonne combinaison de touches pour prétendre faire de l'electronica, c'est d'une véritable dextérité dont fait preuve Ab Ovo. Derrière un calme apparent et une réelle constance dans la douceur, les ambiances développées sont riches en textures et en matières. "Le Temps suspendu..." porte véritablement bien son nom, tout s'arrête le temps de ces deux CD, le premier qui constitue l'album et le second qui en propose des remixes par Von Magnet, Mimetic ou encore Haiku.

Christophe Labussière



Anatomy of a Maniac
Compilation
[3Patttes]

Oubliez tout ce que vous savez et ce que vous avez appris sur la musique dite "conventionnelle", car les 28 morceaux répartis sur les deux CD de cette compilation vont vous faire découvrir un autre monde. Un monde où des insectes à trois pattes grouillent, grattent, rampent et avancent d’un pas lent, dans un tumulte inversement proportionnel à leur minuscule taille. De l’ambient expérimental jusqu’à la musique concrète, il n’y a pas si loin, et empruntant les chemins sinueux et rocailleux qui les relient, les courageux protagonistes ont pour nom Finalcut, Cortex, Planetaldol, Circonferent6.x, ou encore TrombOne. La lente procession de Cutman conduira jusqu’à l’oasis de douceur qu’est, à mi-parcours, Perverted Desire de BeNe GeSSeRiT. Une chose est sûre, la musique créée dans ce monde ne l’est pas à partir de notes noires ni blanches, mais plutôt de teintes indistinctes, qui suggèrent à l’auditeur des mélodies avortées que lui seul peut construire. Ainsi, on s’aperçoit que la colonisation est mondiale, avec la participations d’artistes français, anglais, italiens ou encore brésiliens. Avec cette autoproduction, le label 3patttes (3patttes.free.fr) vous offre un long frisson de presque deux heures, à l’image de ce délicieusement inquiétant Zheras Legos de TZII ou de La Ligne de fuite du temps de Bleetch. Un disque à vous glacer le sang, ce qui peut après tout être un bon remède préventif contre la canicule trop bien annoncée et si redoutée par les pouvoirs publics.

Bertrand Hamonou



Audioplug
X-Posed
[Decadance Records]

Ne peut rivaliser avec Daniel Myer qui veut. Manifestement, le trio grec d'Audioplug a voulu nous démontrer avec ce premier album qu'Haujobb est une formule reproductible. Et bien, tout au contraire, "X-Posed" apporte la preuve que mélanger électro-EBM et techno requiert la plus grande dextérité et que lorsque l'on ne maîtrise pas parfaitement la technique, on peut vite produire quelque chose de réellement fatigant pour les oreilles. Les sonorités trance goa qu'utilise Audioplug sont franchement peu subtiles et la façon de chanter, paradoxalement très germanique et grave (à la TOY…), ajoute peu de finesse à l'ensemble. Le résultat correspond donc à une future pop aussi peu pop (les mélodies tiennent sur trois notes) que futuriste (les sons sont vraiment bien usés). Au final, "X-Posed" se fait vite oublier, à l'exception de quelques rares bonnes séquences très dynamiques (surtout sur Disoriented et Acidify Me). L'ensemble pourrait être en tout cas bien meilleur et surtout beaucoup plus original. Il faudra sans doute prendre ce coup d'essai pour un faux départ, dans l'attente d'une suite éventuelle.

Stéphane Colombet



Children of Mu
Compilation
[Planet Mu]

Une bonne compilation se doit d'être imprévisible, d'autant plus si elle provient d'un label comme Planet-Mu... Au niveau du titre, rien de nouveau. Mike Paradinas s'en tient à sa ligne éditoriale et tout comme pour "The Cosmic Forces of Mu", cette deuxième collection se voit affublée d'un nom référant à l'œuvre de James Churchward. Musicalement, "Children of Mu" reflète plus que jamais la diversité des genres que Mike Paradinas a donnée à son label au fil des ans, et alterne hymnes dantesques et ovnis désopilants. Imprévisible cette double compilation l'est donc, et nombre des artistes qui y participent valent le détour, notamment Jega, qui nous offre un inédit annonciateur d'un nouvel opus, Datach'i toujours aussi intense et percutant, Subjex, Lexaunculpt, Electronic Music Composer (alias Eight Frozen Modules), Nautilis, Local, Dykehouse & the Frost Jockey ou encore l'inévitable Venetian Snares dont le nouvel album imminent semble, encore une fois, augurer du meilleur. On notera également la présence des dernières signatures du label telles que OOO, Julian Fane, Frog Pocket, The Gasman, Chevron et l'absence remarquée de Mike Paradinas lui-même... Attention, dépendance assurée.

Carole Jay



Collide
Vortex
[Noiseplus Music]

Six mois après la sortie de leur dernier album, Collide nous offre un double CD contenant pas moins de vingt-six titres. Composée d’une poignée d’inédits et de remixes en rafales, cette collection couvre les deux derniers albums du groupe, "Chasing the Ghost" et "Some Kind of Strange". Les bons élèves remixeurs ont pour nom Charlie Clouser, Rhys Fulber ou encore Mark Walk : excusez du peu. Nous y retrouvons aussi, avec surprise, la réinterprétation par Collide du Predator de Front Line Assembly, déjà présente sur le "Re-Wind" de ces derniers. Rhys Fulber s'est par ailleurs fendu d'une jolie relecture de Tempted, qui aurait pu avoir sa place sur le premier album éponyme de Conjure One, et il y a fort à parier que Karin prêtera sa voix au second album du Canadien. La version de Crushed par Dave Simpson s’écoute comme on se perd dans un tableau de American Mc Gee’s Alice, la tête pleine des sons propres à l’univers de ce jeu vidéo un peu lugubre. Loin d’être monotone comme c’est souvent le cas avec l’exercice de la compilation de remixes à tout va, Collide nous montrent un petit pas de cha-cha (The Lunatics Have Taken Over the Asylum), s’essayent aux arrangements classiques (Somewhere) et n’oublient en aucun cas de se remixer eux-mêmes, avec le très cold Frozen. Le verdict est donc sans appel : c’est remixée que la musique de Collide est la plus riche et la plus diversifiée. Et s’il fallait en rajouter, sachez que Statik, l’homme-orchestre et sculpteur de sons du duo, a participé à la composition de cinq titres de "The Greater Wrong of the Right", le nouvel album de Skinny Puppy. Une vraie leçon pour tout ceux qui n’ont jamais réussi à rendre un album de remixes aussi complet.

Bertrand Hamonou



Cranes
Particles & Waves
[Dadaphonic/M10]

Après un album live et un EP de remixes sortis en France il y a tout juste un an, nous étions plus qu'impatients d'avoir des nouvelles fraîches des Cranes, espérant que leurs fonds de tiroirs étaient enfin vides. Ce nouvel album, "Particles & Waves", prouve effectivement que la famille Shaw s’est remise au boulot. Et à mesurer la sérénité qui se dégage de cet album, c’est certainement dans un climat très apaisé que s’est déroulée la composition des dix titres qui le composent. Afin de casser le rythme vite installé par la douceur de Vanishing Point et K56, Jim a décidé de prendre la place de sa sœur Alison au micro, le temps d’un Every Town qui rappelle qu’il avait déjà tenté l’expérience sur leur "Population Four" de 1997. Ceux qui ne se sont jamais remis des fabuleux "Forever" et "Loved" ne retrouveront pas le son si particulier de ces deux albums qui assurèrent le succès au groupe en 1993-94. Néanmoins, les puristes se jetteront sur Here Comes the Day et Light Song pour leur côté dérangé, dissonant et cacophonique, seuls legs d’un passé qui a pour nom "Self-Non-Self". Et si l’on devait déceler quelques perles plus précieuses que d’autres parmi ces titres à la douceur comparable à celle d’un printemps qui n’ose pas s’installer, il est certain que Particles and Waves, chanté en français "made in Great Britain", et le magnifique instrumental Astronauts auraient leur place dans un écrin millésimé. Car ce septième album studio, suite logique à leur précédent "Future Songs", est certainement le meilleur enregistré par le groupe depuis "Loved".

Bertrand Hamonou



Felix Da Housecat
Devin Dazzle and the Neon Fever
[Emperor Norton/Naive]

Depuis 2001, le nom de Felix Da Housecat restait indissociable de celui de Miss Kittin, c'est pourtant sans elle que le DJ de Chicago a repris le chemin des studios pour enregistrer ce nouvel album. Au résultat, l'absence de la miss passe plutôt inaperçue tant les incursions de voix féminines (souvent en français) semblent calquées sur le modèle établi par la Grenobloise. Mais de "Kittenz and Thee Glitz" il ne reste finalement que ces voix un peu trop systématiques tant le reste est désordonné. D'une tentative censée être "plus rock et plus new-wave", il y a peu de traces si ce ne sont les continuels samples de guitares et les quelques synthés un peu trop clichés. Si l'album précité est une référence maintenant incontournable et a toutes les chances de rester parmi les meilleurs représentants du revival eighties qu'aura intégré l'électro de ce début de millénaire, cette fois-ci, la sauce n'arrive pas vraiment à prendre tant l'ensemble semble monté sans véritable cohérence. Ça et là quelques titres retiennent l'attention (Everyone Is Someone in LA ou encore Let Your Mind Be Your Bed) mais il y a toutes les chances que l'on oublie l'anecdotique "Devin Dazzle and the Neon Fever" aussi vite qu'on l'aura écouté.

Christophe Labussière



Furnace St.
People
[Autoproduction]

Furnace St. est un groupe du middlewest américain fondé par deux amis d'école (Adam Boose et Lisa Jorgensen) à la fin des années 90. À la lecture de leur biographie et à l'écoute de leur précédent album "Headmusic", on a vite fait de classer Furnace St. au rayon de la synthpop sans prétention, autoproduite et réalisée à la maison entre copains. Leur dernière production, "People", propose quant à elle une série de remixes réalisés par de tout aussi obscurs combos (ThouShaltNot, Filament 38, Missile Command, The Faint of Heart) et il faut bien avouer qu'il n'est pas aisé de percevoir la personnalité du groupe derrière cet assemblage héteroclite de remixeurs. Entre le son très électro dark allemande de Filament 38 (groupe pourtant américain !), le ton Depeche Modien donné par The Scinema ou les nappes ambient de Twine, on navigue dans un ensemble de styles électroniques de qualité toute juste moyenne. Ce disque n'est certes sans doute pas la meilleure façon de se faire un avis sur le groupe mais il laisse entrevoir un fade aperçu qui ne donne pas envie d'en découvrir plus.

Laure Cornaire



Irrelevant
Black Sheep
[Infrastition]

Quatorze ans. C’est en effet le temps qu’il aura fallu pour qu’un des membres d’Asylum Party donne une suite toute personnelle au mésestimé deuxième et dernier album du groupe, "Mère", sorti à l’époque sur le label et refuge de la Touching Pop, Lively Art. À l’écoute du premier titre de "Black Sheep", on se demande s’il n’y a pas d’erreur tant la voix est méconnaissable. Heureusement, Flying arrive à point nommé pour faire tomber les masques et rendre à César ce qui est à Philippe : son timbre particulier. Le choc est imminent, voilà ce que serait Asylum Party aujourd’hui, avec une ligne de basse comme celles que Thierry Sobezyk pouvait jouer. Philippe Planchon avait vraiment décidé de déposer les armes, et c’est avec surprise que l’on découvre qu’il a réalisé cet album grâce au matériel prêté par des amis, et qu’il a bel et bien perdu sa guitare, remplacée par des synthés mélancoliques. On y retrouve toujours ce goût immodéré pour les refrains à la fois simples et redoutables (No Sin for Lovers, Take the Best of Me). Hearbeat et Overhead ne sont pas forcément extraordinaires, mais ils ont le mérite d’encadrer l’excellent Eleven Past Eleven. Mery Xmas Mr Wolf parvient à recréer ce qui faisait la magie de la touching pop, et à ce stade du disque, il reste encore une surprise de taille à découvrir : le dernier titre, People (Let Your Heart Be Happy, Yes). Avec une rythmique à la façon marteau-piqueur, des nappes de synthé à profusion et un refrain encore une fois gonflé d’évidence et de simplicité, il ne peut que présager du meilleur pour la suite des pertinentes aventures d’Irrelevant. Welcome back, Philippe !

Bertrand Hamonou



MarvinMarvin
You're Welcome
[Autoproduction]

Le problème avec les groupes français, c’est que la plupart sont très doués, brillants, inventifs... mais français. C’est-à-dire que dès le départ, ils savent qu’ils vont devoir bénéficier de plus de chance, ou de plus de courage, ou de plus de volonté, de plus de talent, que leurs collègues anglo-saxons. En France, on le sait bien, faire du rock, surtout chanté en anglais, relève de la gageure. Il n’y a donc que deux solutions : se débrouiller tout seul en espérant tomber sur un micro-label plus malin que les autres, ou postuler pour Popstars, La Nouvelle Star ou Star Academy. Alors parfois, quand on dégote une perle rare, comme ce mini-album de MarvinMarvin, on a vraiment envie de les voir réussir dans leur entreprise. D’abord parce que le package pochette, CD, site web, humour, professionnalisme, esprit "indie" est impeccable (notons qu'en attendant de trouver un label, tous les morceaux chroniqués dans ces lignes sont entièrement disponibles en téléchargement sur leur site). Ensuite, bien sûr, parce que leur musique est bourrée de feeling, de rage et d’émotion. Bref, on adore. MarvinMarvin nous fait penser à plein de bons trucs, qu’il serait difficile de citer car le groupe possède sa propre originalité : mélodies pop parfaites, guitares énervées mais pas trop bourrin, petites pointes de mélancolie pas chiquées. On pourrait dire qu’ils jouent de l’émo-pop-core, on pourrait les rapprocher d’illustres anciens (Pixies, Nirvana, Wedding Present…) mais on les préférera pour ce qu’ils sont : MarvinMarvin, un "electric indie orchestra" (comme ils se définissent eux-mêmes) français au nom rigolo, doué, pas prétentieux pour deux sous, et très prometteur, surtout s’ils arrivent à franchir les barrières du music-system franchouillard.

Frédéric Thébault



Mind.in.a.Box
Lost Alone
[Dependent]

On avait découvert ce groupe il y a quelque temps déjà à travers Beyond the World, titre inédit présent sur la compilation "Septic 4" de Dependent, forme hallucinante de musique pop rock futuriste, 100% électronique et particulièrement neuve à l'oreille. On attendait donc avec impatience ce premier album qui se place, disons-le, bien au-delà de nos espérances tout en nous laissant un peu dubitatif : cette musique est-elle facile à faire ? Car le point commun des douze morceaux de "Lost Alone", c'est de nous offrir quelque chose d'à la fois underground et très commercial. Mais la réponse est sans doute négative. À l'instar de Dismantled, Mind.in.a.Box, dont on ne sait presque rien, se plait par une composition personnelle et très intelligente à nous surprendre tant sur le plan des mélodies, particulièrement complexes et structurées, et encore plus au niveau vocal, le groupe utilisant beaucoup les vocoders mais d'une façon nouvelle et réellement fascinante (les voix féminines sont carrément extra-terrestres). On retiendra notamment les titres Change et Walking, morceaux de future pop enrichis de refrains déshumanisés qui offrent, par leur alternance de rythmes, de nouvelles sensations auditives. On mentionnera également le morceau You Will See, comme une version ultra-futuriste et sombre de Mesh. Au bout du compte, Lost Alone apparaît comme un album qui sera long à apprivoiser et qui offrira de nouveaux plaisirs à chaque nouvelle écoute. Encore une bonne signature pour le label Dependent.

Stéphane Colombet



Miss Kittin
I Com
[Labels/EMI]

Égérie de la scène electroclash, Miss Kittin n'a en fait jamais réellement fait ses preuves. Hormis des participations vocales remarquées et remarquables aux productions de Felix Da Housecat, The Hacker, Golden Boy ou encore Detroit Grand Pubahs, et une série de compilations pour lesquelles elle faisait, il est vrai, preuve de bon goût, la jeune Française n'avait jusque-là jamais vraiment démontré ce dont elle était réellement capable. Avec "I.Com" le moment est enfin venu de pouvoir juger sur pièce.
Au résultat, on obtient quelques chansonnettes teintées d'électro qui parviennent à peine à installer un climat homogène et qui sont surtout bien éloignées de celui souvent exemplaire que régissaient ses collaborations à ses anciens partenaires. Si c'est bien la même voix que l'on appréciait tant, c'est aussi parce qu'elle accompagnait des productions plus efficaces et bien plus judicieusement construites que ce à quoi on à affaire ici. On découvre sur l'album une reprise d'Indochine, Troisième sexe, vraie faute de goût sans aucune espèce d'intérêt si ce ne sont les paroles de ce tube pour midinettes qui prennent un tout nouveau sens dans la bouche de la miss fraîchement relookée, cheveux hirsutes et kilos disgracieux en moins. Un bon pousse disque fait rarement un bon musicien. Et même si une partie de "I.Com" ravira les aficionados de soirées qui ne se posent pas trop de questions sur ce qu'ils écoutent, les autres resteront plus sceptiques. On a cru un instant que l'on devait s'attendre à quelque chose de mieux de la part de Miss Kittin, c'était finalement la surestimer.

Christophe Labussière



Morrissey
You Are the Quarry
[Attack Records]

Nous sommes décidément dans une période riche en come-back, car après Skinny Puppy et les Pixies, c'est Morrissey qui fait ici son grand retour. Et comme l'annonçaient ses dernières prestations live et son tout nouveau single, le fulgurant Irish Blood, Engish Heart (déjà qualifié par le NME de "Best single for a decade"), l'animal, qu'on savait exilé à Los Angeles, abandonné par sa maison de disques et affaibli par un procès coûteux avec l'ex-batteur des Smiths, semble bel et bien avoir retrouvé une forme olympique. Son nouvel album, produit par Jerry Finn (réputé pour son travail efficace avec les punkstars de Blink-182, AFI ou Green Day), renvoie en effet aux oubliettes le bien nommé "Malajusted" de 1997, et fait presque jeu égal avec les plus grands moments de sa carrière solo (les albums "Vauxhaull and I" ou "Viva Hate"). Et ici, avant tout, c'est au niveau de la voix que ce disque est remarquable, tant celle-ci semble n'avoir pris réellement aucune ride et tant on se régale à l'écoute du chant de morceaux comme America Is Not the World, I Have Forgiven Jesus, All the Lazy Dykes ou le final You Know I Couldn't Last. Et ensuite, c'est tout l'album qui semble littéralement porté par ce chant, que ce soit au niveau de la richesse de ces mélodies typiquement "morrissey-iennes" ou des textes délicieusement cyniques. Les mauvaises langues parleront d'aigreur et de paranoïa, mais peu importe, on aime Morrissey aussi pour ça. Et là, on en a pour notre argent, chaque morceau possèdant son quota de petites phrases géniales (mention spéciale pour les règlements de compte de The World Is Full of Crashing Bores et You Know I Couldn't Last, ou le délicieux Let Me Kiss You où Morrissey supplie "Close your eyes, and think of someone you physically admire and let me kiss you"). Vous l'avez compris, on se régale du début à la fin de cet album, et à l'heure où Morrissey est cité par beaucoup d'artistes d'aujourd'hui comme influence directe (de Outkast à Franz Ferdinand en passant par les Libertines), on ne peut que se réjouir du retour sur le devant de la scène d'un des artistes majeurs du siècle dernier.

Renaud Martin



PJ Harvey
Uh Huh Her
[Island]

C’est avec une impatience non dissimulée qu’on attendait le septième album de PJ Harvey. D’autant que son disque précédent "Stories From the City, Stories From the Sea", longuement mûrit et primé (au Mercury Prize 2001), avait repoussé plus haut encore la barre de l’excellence dans la discographie de l’artiste. Avec "Uh Huh Her", on opère un flashback qui nous replonge à l’époque de son premier album "Dry". Moins poli dans le son, mais très Polly dans le style. La voix, accompagnée d’une instrumentation sobre, est plus que jamais présente. La batterie est confiée à son collaborateur de longue date : Robert Ellis, qui a aussi mixé l’album. Et Mick Harvey (membre des Bad Seeds de Nick Cave) prête ses talents de multi-instrumentiste à l’album. Les chansons sont brutes et proches de l’esprit du blues dans leur simplicité qui touche droit à l’âme ; cette mise à nu donne aussi la part belle aux textes, intimes, qui parlent d’envie de liberté, de révolte, d’amours tristes, de promesses bafouées et de mensonges. PJ Harvey n’est pas en paix et dieu sait que l’on aime cette agitation existentielle qui l’habite.

Laure Cornaire



Sonic Youth
Sonic Nurse
[Geffen]

Un nouvel album de Sonic Youth, c’est un peu comme lorsque l’on attend le Père Noël, un événement attendu, espéré, car il y a toujours de bonnes surprises à la clé. Il faut dire que depuis plus de vingt ans, déjà, le groupe nous a offert de superbes cadeaux, et que nous n’avons jamais été déçus. Certes, les dernières productions étaient moins vigoureuses, notre jeunesse sonique se laissait aller à frôler jazz et autres ambiances cotonneuses, étouffantes. On a pu le leur reprocher, quand on se souvenait de la grande époque, celle du passage des eighties aux nineties, quand les guitares étaient des machines à bruits, et que hurlements et dissonances étaient devenus la règle. En 2004, Sonic Youth n’a plus rien d’un groupe de jeunes, mais ils n’ont pas changé de nom pour autant. Aujourd’hui, ils sont parents, époux, il y a des enfants qui évoluent autour d’eux, et on ne peut plus envisager la vie avec autant de violence et de noirceur que lorsqu’ils n’étaient pas là. Alors, que fait-on, lorsque l’on a des enfants ? On chante, car si les enfants peuvent aimer les guitares électriques, leurs oreilles étant dépourvues d’a priori crétins, ils ont tout de même du mal avec les non-mélodies. Alors Sonic Youth a pondu "Sonic Nurse", un bijou d’album qui se réveille un peu, qui paraîtrait, même parfois, apaisé : une dizaine de morceaux mélodiques, avec moins de rage ou de violence, que l’on peut (presque) fredonner négligemment. Évidemment, Sonic Youth sera toujours Sonic Youth et leur musique sera toujours aussi marginale : elle véhiculera toujours une certaine douleur, celle des écorchés vifs. Même si ceux-ci sont plus mûrs et plus posés, l’âge n’y change rien.
Un album à conseiller aux parents, de bon matin, avant d’amener les enfants à la crèche.

Frédéric Thébault



Under Byen
Delt Er Mig Der Holder Træerne Sammen
[Telescopic]

Dans la catégorie "musique venue du froid" et aux cotés de Björk, Stina Nordenstam, Múm, et autres Sigur Rós, il va falloir maintenant sans doute compter avec Under Byen, cette formation danoise remarquable dont le deuxième album, sorti il y a maintenant deux ans au Danemark, vient d'être réédité par le label français Telescopic (Eleni Mandell, Prudence, Hector Zazou) à l'occasion des récentes prestations live du groupe au festival "Les Femmes s'en mêlent #7". Entièrement chantés en danois (langue qui se révèle d'ailleurs ici réellement superbe), les neuf morceaux de cet album se faufilent habilement entre pop, post rock et musique classique et s'avèrent rapidement d'une beauté surprenante. De l'irrésistible morceau d'ouverture (qui a donné son nom à l'album) à Om Vinteren, splendide final de près de douze minutes, cohabitent harmonieusement machines, instruments (piano, basse, contrebasse, hautbois, cordes et toutes sortes de cuivres) et chants, ici assurés par la voix fragile et sensuelle de Henriette Sennenvald, une voix d'ailleurs souvent (et facilement) comparée à celles de Björk et de Stina Nordenstam. Un album réellement superbe qui fait de Under Byen une des meilleures surprises de ce printemps.

Renaud Martin



Violet Indiana
Russian Doll
[Bella Union/V2]

Si tout le monde est d'accord pour saluer le travail que font les ex-Cocteau Twins Robin Guthrie et Simon Raymonde au sein de leur label Bella Union (avec de belles signatures comme celles de Kid Loco, Lift to Experience, Dirty Three, Explosions In the Sky ou plus récemment Midlake), c'est avec nettement moins d'enthousiame qu'ont été accueillis les disques de Robin Guthrie, et ce que ce soit avec Violet Indiana, le duo qu'il forme avec la chanteuse Siobhan de Mare, ou en solo (avec l'album instrumental "Imperial" en 2003). Et c'est un peu le même sentiment que l'on ressent ici à l'écoute de ce deuxième album de Violet Indiana. Déjà pas aidé par une pochette franchement peu engageante, "Russian Doll" ne fait guère plus que de reprendre les choses là où elles avaient été laissées dans "Roulette" : on y retrouve la même pop éthérée et mélancolique, certes très bien faite, mais inévitablement bourrée de références au son Cocteau Twins, et ce que ce soit au niveau des guitares de Guthrie ou des intonations que la voix de Siobhan de Mare peut prendre (c'est relativement flagrant sur le très joli Beyond the Furr). On regrettera aussi des paroles souvent à la limite de la niaiserie, ainsi que quelques moments un peu grandiloquents (les chœurs de The Visit ou le chant poussif de Touch Me). Alors oui, il y a bien le savoir-faire indiscutable de Robin Guthrie, mais on finit malgré tout par rester sceptique face à cet album un peu naïf et encore trop prisonnier de ses illustres ressemblances.

Renaud Martin



Wilt
As Giants Watch Over Us
[Ad Noiseam]

James Keeler aime donner un thème, un fil conducteur à ses disques et cette fois-ci encore, on ne peut pas dire qu'il soit très optimiste. "As Giants Watch Over Us" est un album fiévreux, le reflet musical des préoccupations et tourments collectifs actuels (sociaux, écologiques ou même économiques). Confinés dans des ambiances sombres et parfois bruyantes (tel l'avant-dernier titre, Wires for Nerves), la plupart des morceaux ont été enregistrés live et se déploient tels les chapitres d'une apocalypse. Mais l'évènement le plus notable de ce nouvel album est sans nul doute l'inclusion de nouveaux sons, de segments purement électroniques jusque-là absents dans l'univers de Wilt (c'est flagrant sur les derniers titres, et notamment sur Engineering Eternity et Reversing Magnetism). Cette nouveauté provient certainement de la collaboration de Miles Tilmann qui, après Larvae ou Horchata, aime décidément coopérer avec les artistes du label Ad Noiseam. Grâce à cette association inattendue, James Keeler intensifie la notion d'actualité évoquée précédemment là où "Radio 1940", son dernier album, se focalisait sur un passé révolu. Toujours très prolifique, Wilt annonce déjà la sortie de plusieurs nouveaux disques, gageons qu'il y développera à nouveau ce genre de collaboration.

Carole Jay

Express

"War of Sound" et ses lectures détunées du "Silmarillion" de Tolkien permettait l'année dernière à Mathis Mootz de dévoiler son côté "satanique dark ambient", c'est en tout cas ce qu’il affirmait à cette époque, non sans humour. Avec "Aswad" (Ant-Zen), un changement s’opère. Sombre, Squaremeter (m²) l'est toujours ("Aswad" signifie noir en arabe), ambient beaucoup moins, ou plutôt plus
uniquement. Remplaçant progressivement les micro sons par des sonorités nord-africaines (un élément récurrent de cet album qui atteint son point culminant avec le très bon Khalast), Mathis Mootz s’applique également à intégrer des rythmiques de plus en plus entraînantes à ses compositions. Squaremeter n’a certes pas encore rattrapé Panacea mais il s’en rapproche de plus en plus.
Horchata déploie quant à lui son univers vaporeux et plutôt inquiétant au fil de compositions sobres et agréables, à l’image de la célèbre boisson espagnole dont il tire son nom. À l’écoute de "Basidia", on découvre de mystérieux sons organiques extirpés de la forêt amazonienne s’interpénétrer au beau milieu de mélodies illbient. Un cocktail efficace même si déjà entendu sur son précédent album, "Integral". Car même si ce disque est le premier de Michael Palace sur le label Ad Noiseam, celui-ci peut s’enorgueillir d’avoir déjà une petite discographie à son actif et quelques années d’expérience derrière lui. Et notamment des collaborations avec des artistes comme Twine ou Miles Tilmann. Un gage de bon goût.
Intitulé "Memory Loss" (8bitpeoples) le nouvel EP de Psilodump fait plaisir à entendre, puisqu’après ses incartades breakbeat/ house sur les labels Sound of Habib ou Q-Records on avait peur que le Suédois ait de plus en plus tendance à oublier le son 8bit de ses débuts. Mais contrairement à ce que pouvait laisser croire le titre de cet EP, non, Psilodump n’a pas perdu la mémoire, et oui, son but est toujours de nous faire bouger avec des morceaux ludiques et mélodiques à souhait (voir l’excellent Låtsades
Krama
). À noter que les 4 titres de cet EP sont téléchargeables gratuitement sur le site
8bitpeoples.com
ou disponibles en mini-CD à cette même adresse.

Carole Jay


Express

Les amateurs de l’école de Cologne et des sons électroniques mélancolico minimalistes jetteront une oreille intéressée sur les dernières productions du label Kompakt. En commençant par le "Diamond Daze" de Pantha du Prince, projet de l’Allemand Hendrik Weber, connu aussi sous les noms de Glühen 4 ou de Panthel, et en tant que bassiste du groupe Stella. Un disque agréable et classieux, sur lequel s’entremêlent beats sourds et dansants, nappes évanescentes et textures sonores âpres. Nettement moins convaincant le maxi de Pass Into Silence, intitulé "Calm Like a Millpond", frise l’insipidité d’une bande-son pour séance de relaxation…
Enfin, distribué par Kompakt mais dans un style plus rock, le maxi vinyl "Devotion/Fluent and Pure/Over the Edge" de The Uncut est une bienheureuse alliance électro rock. Venu de Toronto, ce duo zigzague entre une techno sobre et sombre et des guitares façon Joy Division. On en redemande ! Ca tombe bien puisqu’un album est attendu ces jours-ci…

Laure Cornaire