Otaku
Ivan Brun, Lionel Tran
[Les Requins Marteaux]

L’histoire d'"Otaku" se déroule à Lyon (lieu de résidence des deux auteurs, Ivan Brun et Lionel Tran) dans un futur très proche. Un couple de jeunes performeurs japonais, Mui et Ryu, y débarque au moment où une grève générale contre la suppression des allocations chômage s’empare du pays. Rapidement, on nous présente le milieu dans lequel vont vivoter nos deux protagonistes : une communauté d'artistes underground totalement désinvestis par rapport aux problèmes qui les entourent (et notamment cette grève qui les concerne pourtant directement). Mui et Ryu sont eux-mêmes enfermés dans leur monde : barrière du langage, différences culturelles, refuge permanent dans le monde virtuel... Le parallèle avec les jeux vidéo est d'ailleurs très présent : au fur et à mesure du récit, Mui parle d'un jeu intitulé "Exil" qui décrit de façon détournée ce qu'elle et son compagnon sont en train de vivre ; on en arrive même parfois à se demander où se situe la réalité par rapport à la fiction. L'influence cyberpunk est sous-jacente, et le mot robot est continuellement cité, comme pour mieux décrire un monde complètement déshumanisé. Les logos, emblèmes de l'emprise d'une société de consommation dominante, fleurissent à tout-va sur des individus qui semblent déconnectés du réel, comme s'ils observaient la vie à travers un écran de télévision (l'exemple type étant l'absence de réaction des principaux protagonistes face à plusieurs agressions se déroulant dans la rue, devant eux). Cette description d'une génération désabusée en proie à une société de plus en plus individualiste multiplie les références à Baudrillard et à d'autres philosophes postmodernes, et celà sans aucune prise de tête, ce qui est tout à l'honneur de ses auteurs.
Dans sa forme, on pourrait facilement taxer "Otaku" de "nippophile", mais il n'en est rien. Le trait du dessinateur Ivan Brun, initialement très influencé par les mangas (Otomo en particulier), se dévoile ici plus personnel, car proche de la peinture qu'il pratique par ailleurs assidûment. Quant au choix du noir et blanc, il fait évidemment ressortir la froideur de la situation qui nous est décrite.
Autant le dire,"Otaku" n'est donc pas une bande dessinée comme les autres. Son but n’est pas de raconter une belle histoire bâtie sur le modèle introduction / développement / happy end, mais de mettre en scène et de jeter un regard multiple sur plusieurs sujets précis. Grâce à l'emploi de la double narration (le monologue de Mui, la narratrice, se déploie parallèlement au reste du récit), l’histoire est encore plus prenante mais la fin, abrupte et fataliste, en déroutera plus d'un.

Carole Jay
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