Orange Blossom
Everything Must Change
[Atlante records/Bonsai Music]

Huit ans après son premier album sorti sur le label alors naissant Prikosnovénie, Orange Blossom, amputé depuis d'un de ses chanteurs parti former Prajna, revient en grande pompe. Si l'"électro trip hop world music" du premier album n'a aujourd'hui toujours pas pris une seule ride, "Everything Must Change" reprend logiquement là où le groupe s'était arrêté. Cordes, guitares, rythmiques ethniques, et électronique subtile cohabitent en parfaite harmonie et s'unissent pour délivrer des morceaux riches aux mélodies enivrantes et à la construction audacieuse. Le groupe prend néanmoins avec ce second disque un léger virage, du fait de la présence de Leïla Bounos et de son chant en arabe omniprésent qui donne une orientation bien plus typée aux compositions. L'équilibre étonnant qui caractérisait le premier disque du groupe en pâtit par moment, et le décalage entre cette voix riche en évocation et cette musique dans laquelle Leila ne s'intègre pas toujours parfaitement donne paradoxalement un charme supplémentaire à "Everything Must Change".

Christophe Labussière



50 Foot Wave
Golden Ocean
[4AD]

Mais quelle mouche a donc piqué Kristin Hersh ? On connaissait la dame grâce aux Throwing Muses, fondé au début des eighties, groupe labellisé 4AD, proche des Pixies, et surtout comme l'un des leaders de sa génération notamment grâce à l'album "The Real Ramona" en 1991. Aujourd'hui, en 2005, Kristin Hersh, que l'on croyait définitivement rangée des voitures, surtout après avoir zappé ses derniers albums, trop folk, trop acoustiques et trop gentils, vient se rappeler à notre bon souvenir. Et rares sont les retours de cet acabit, mais il semblerait que ce soit l'époque qui veut ça. Il s'agit peut-être de la crise de la quarantaine ? Mais de quel retour s'agit-il donc, clamerez-vous, impatients ? Eh bien de celui d'un hardcore noise sauvage à la limite de l'audible. Même Courtney Love pourrait tirer des leçons de l'album de 50 Foot Wave, qui est d'une violence aussi extrême que le fut "Pretty on the Inside" de Hole. Tout, ici, est à fond : les guitares ultra saturées, la rythmique la plus rapide possible, la voix éraillée jusqu'au sang. Évidemment, ce n'est pas du death-metal car on trouve des mélodies sympa au sein de ce maëlstrom de bruit, mais quand même, le disque se pose là : concentré de frustrations, de colère, de dégoût, un ovni dans la discographie de Kristin Hersh. À moins qu'il ne s'agisse d'une véritable nouvelle orientation, qui fait du passé table rase. En tout cas, cet album est excessivement rassurant pour tous ceux qui ont peur, en vieillissant, de se transformer en larves mollassonnes : on peut encore, à quarante balais, faire la nique aux groupes de vingt ans.

Frédéric Thébault



All My Faith Lost...
As You're Vanishing In Silence
[Cold Meat Industry]

Ce premier album d'All My Faith Lost... semble confirmer la nouvelle tendance amorcée par le label Cold Meat Industry sur sa dernière compilation "Flowers Made of Snow". En effet, la sortie conjointe de cet opus avec celle des Français d'Olen'K aborde un semblant de tournant vers des musiques plus aériennes et mélancoliques, qui jurent presque avec les ambiances sombres et poisseuses auxquelles le label nous a jusqu'alors habitué. En attendant la confirmation de cette tendance avec de futures signatures, le duo italien nous délivre un album qui, s'il ne révolutionne rien dans le trip acoustique-hivernal, se laisse cependant doucement apprécier. À la manière d'un bon vin qu'on a déjà goûté cent fois mais qui laisse sur les lèvres un agréable goût de contentement, All My Faith Lost... poursuit les ballades hiératiques entamées au début des 90's par Ordo Equitum Solis, Bel Am, Aurora Sutra (deuxième période) ou plus récemment Gothica. Un terrain connu sur lequel poussent les mêmes arpèges de guitares classiques, les mêmes caresses de piano, un itinéraire fléché à grands coups de cordes et de chant diaphane (façon Chako/Jack Or Jive), mais qui parvient malgré tout à nous replonger dans une mélancolie convenue, presque complice. On pourra alors reprocher au duo un manque d'originalité flirtant parfois avec les clichés, quelques titres un tantinet soporifiques et sûrement bien d'autres choses, mais le résultat est là : on ressort de "As You're Vanishing in Silence" apaisé et content d'avoir écouté presque une heure de douceurs à la fois mélancoliques et rassurantes. Et croyez-nous, cela excuse bien les quelques naïvetés qui peuvent habiter cet album.

Stéphane Leguay



Christopher Kah
A Wonderful Darkworld
[Axess Code]

C'est le label montpelliérain Axess Code qui nous offre cet OVNI qu'est Christopher Kah. "A Wonderful Darkworld" se laisse doucement découvrir, avec dans un premier temps une ambiance très particulière, sombre et envoûtante, qui s'impose avec classe et s'installe insidieusement. Puis des voix robotiques (l'ombre de Kraftwerk ?) et une voix féminine (qui sur Synapse rappelle à l'évidence le Fade to Grey de Visage et son phrasé si singulier) s'invitent et ajoutent à l'étrangeté de l'ensemble. Si les sons, nappes de synthés, rythmiques et autres sonorités électroniques sont en elles-mêmes sans réelle originalité, le traitement qui en est fait, l'agencement et la disposition de ces éléments en apparence "basiques" sont dans un premier temps assez efficaces. Difficile en effet de ne pas succomber à l'ambiance qui se dégage de ces compositions. On tombe rapidement sous le charme, même si l'effet de surprise s'arrête un peu trop vite et que l'album, dès le cinquième titre commence à lasser... Un paradoxe curieux qui nous incite à en réécouter indéfiniment le début sans ne jamais parvenir à arriver jusqu'à son terme. "A Wonderful Darkworld" manque peut-être simplement d'un peu de pêche, d'une énergie et d'une construction qui auraient pu, en veillant à ne pas gâcher l'ambiance spécifique du disque, le rendre un peu plus excitant. Mais rien n'est moins sûr, car les deux seuls moments de relief de l'album, Alpha Gguns et Correct Attitude, sont totalement indigestes.

Christophe Labussière



Electrelane
Axes
[Too Pure]

Au début des années 70, Neu inventait un rock planant répétitif, monolithique, basé sur une boucle de rythmes incessante. Stereolab, vingt ans plus tard, se réappropriait la technique et faisait un tabac. Las, Stereolab virait rapidement à une pop trop classique, trop seventies. Il était alors temps qu'Electrelane remette le couvert, dynamisant ce qu'avaient fait leurs vénérables ancêtres. Avec encore un petit plus : Electrelane sait s'aventurer dans des zones non encore explorées, où les guitares électriques cotoient aussi bien le piano que l'accordéon, le banjo ou le violon, où l'on frôle parfois le jazz, sans jamais tomber dans l'ennui ou la mièvrerie. Et ici, on n'est pas non plus dans une "positive attitude", un trip planant : "Axes" est un album sombre, expérimental, boursouflé de colère et d'angoisses. Et lorsqu'un morceau sait se faire caressant (Bells), ce n'est que pour mieux laisser le suivant cracher sa rage (Atom's Bomb) ou sa folie (Business or Otherwise). Tout cela ne nécessite que peu de chant (féminin), et la musique parle d'elle-même. Un très bon album, un peu hors du temps, mais que l'on écoutera avec autant de plaisir dans dix ans qu'aujourd'hui.

Frédéric Thébault



Ellen Allien
Thrills
[Bpitch Control]

Alléchés par quelques albums de remixes et de mixes amusants mais finalement peu consistants, on attendait avec impatience un vrai et digne successeur aux formidables "Stadtkind" et "Berlinette" de Ellen Allien. Et bien ce "Thrills", qui s'annoncait pourtant bien avec sa jolie pochette, s'avère être malheureusement un cran en dessous de ses prédécesseurs. D'abord, les parties chantées se font désormais rares et... en anglais. Ensuite, les morceaux, nettement plus orientés club, sont devenus plus linéaires et ont perdu, avec leur côté pop, toutes ces petites surprises électroniques auxquelles la Berlinette nous avait habitués. On trouve bien quelques petites merveilles (comme Come, Naked Rain), et il reste toujours ce fameux son électro pointu et minimal, véritable image de marque de toute l'écurie Bpitch. Mais même là, on a presque vu mieux ces derniers temps avec les dernières sorties de Kiki ou Sylvie Marks & Hal 9000. Une déception pour les amoureux des deux premiers albums.

Renaud Martin



The Escape
House of Mind
[Pandaimonium]

Question : que peut apporter un groupe comme The Escape en 2005 ? Réponse : rien. Désespérément rien ? Engoncé dans un style gothic rock sclérosé, le quatuor tente encore aujourd'hui de s'inspirer du talentueux plagiat qu'opérèrent jadis les Love Like Blood, Garden of Delight, Merry Thoughts ou Dreadful Shadows. Une abnégation qui fait presque peine à voir, surtout de la part d'un groupe déjà vieux de quinze ans ! Trottinant sur les pas de ses inaccessibles héros Sisters of Mercy / The Mission / Fields of the Nephilim, The Escape se perd dans des compositions grossières, dans des refrains au mortier et dans des arrangements rococo typiquement allemands. Piochant joyeusement ici une mélodie à la Sisters, là un plan baba acoustique façon Mission, par là-bas une intro au piano genre Clayderman, le tout avec chapeau et cache-poussière Nephilimien en guise d'habit de lumière, nos quatres garçons dans le vent (mais alors bien dans le vent) finissent par nous faire sourire avant de nous lasser carrément au bout du huitième titre ! La voix exagérément lyrique de l'ami Ingo Klemens, les désagréables solis de guitares et les quelques plans métal-indus en carton parachèvent cette œuvre pompière et cliché à souhait qui ne saurait même pas tromper le gogoth le plus innocent. À la manière du virage métal qu'abordèrent les pourtant très symboliques Love Like Blood en 1994, The Escape ne peut ici s'empêcher de plomber ses morceaux avec de grosses guitares bien pataudes, annihilant de fait une bonne fois pour toute la pseudo-sophistication à laquelle cet album semblait prétendre. Est-il besoin d'en dire plus ?

Stéphane Leguay



Fusspils 11
Electro-Polizei (Alarm für Fusspils 11)
[Synthetic Symphony]

Quatre ans après un premier album presque totalement passé inaperçu, les Allemands de Funker Vogt et Fictional nous livrent le second tome des aventures de Fusspils 11, à l'origine sorte de déclinaison en allemand d'une version électro techno de Funker Vogt. On s'attendait donc logiquement à retrouver une formule un peu lourde et dépassée, à l'image du morceau qui ouvre d'ailleurs cet album. Mais la surprise est grande dès le deuxième titre puisque Fusspils 11 nous offre une electropop particulièrement mélodieuse, digne des meilleurs moments de Melotron et de leur modèle de référence And One. Les morceaux qui suivent s'enchaînent comme de magnifiques petites perles électroniques, presque commerciales tant les harmonies sont abordables. On peut regretter quelques formules un peu faciles avec des couplets refrains assez prévisibles mais l'ensemble est parfaitement maîtrisé et plutôt bien produit. Cet album fait sans doute de Fusspils 11 un projet annexe presque plus intéressant que son grand frère, Funker Vogt, plus guerrier mais aussi plus monotone. À découvrir rapidement.

Stéphane Colombet



Garbage
Bleed Like Me
[Geffen]

Il était attendu et sa sortie fut maintes fois repoussée, voici enfin le quatrième album de Garbage, "Bleed Like Me". Son titre témoigne probablement de la douleur dans laquelle il a été enfanté, et d'une volonté de rappeler la nature humaine de sa chanteuse adulée. Le ton est survolté comme l'annonçait déjà l'hystérique single Why Do You Love Me, mais les refrains sont peut-être moins accrocheurs et immédiats qu'auparavant. On ne se lasse cependant pas de ces guitares qui hurlent des mélodies palindromiques, avec un son de sirène digne de celui des premiers mercredis midi de chaque mois (Run Baby Run, Right Between the Eyes et Boys Wanna Fight). Le groupe a ainsi décidé d'écarter les ambiances électro soft et un peu sottes que l'on trouvait ça et là sur "Beautiful Garbage" ; en contrepartie, "Bleed Like Me" est privé de la dose de finesse habituelle des précédents opus. Ce nouveau disque est donc l'album "100% guitares" de Garbage, et il aurait d'ailleurs très bien pu sortir avant l'excellent "Version 2.0" de 1998, qui était bourré de détails sonores. Le quatuor brouille ainsi les pistes en se jouant du temps, et paraît miser sur la cure de jouvence plutôt que sur l'expérience acquise après trois albums majeurs. Rares sont ici les chansons qui calment l'excitation collective, seules Bleed Like Me et ce remake fort réussi de You Look So Fine qu'est It's All Over But the Crying sont les véritables oasis de tranquillité sur un album peut-être lancé à 200 à l'heure, mais qui n'est pourtant pas leur meilleur.

Bertrand Hamonou



Lowe
Tenant
[Megahype Records]

Si les radios françaises n'étaient pas si formatées, Lowe serait de toute évidence en bonne place dans les charts pop-rock de notre beau pays (loin devant les Indochine et autres Kyo). Bien que synthétique à la base, ce trio suédois -qui n'est pas né de la dernière pluie puisque deux des trois membres travaillaient déjà sur les très jolies mélodies de pop électronique de Statemachine il y a une dizaine d'années- a trouvé la formule parfaite entre esprit rock et grande présence des claviers. C'est ce qui explique que Lowe soit sans nul doute, logiquement, une version plus mûre, plus mode et accessible de Statemachine. Ce premier album, composé de onze titres, est un sans faute tant la personnalité du groupe s'affiche dès les premières mesures. Reprenant le meilleur des influences synthpop entre Depeche Mode et Camouflage, Lowe s'est manifestement imprégné aussi des jolies rythmiques et harmonies de groupes plus rock et branchés à la Placebo ou bien encore Smashing Pumpkins, les sons de guitare étant néanmoins plus discrets. Sans même parler des voix magnifiquement contrôlées dans les émotions qu'elles transportent. Le résultat est divin car finalement inclassable. À se procurer d'urgence. Déjà un must.

Stéphane Colombet



Maxïmo Park
A Certain Trigger
[Warp]

Dans la pure veine pop'n'roll du moment, cette nouvelle signature du label Warp (oui oui, Warp !) vole carrément la vedette à ses challengers. Les déjà vieux Interpol, ou encore Franz Ferdinand, Bloc Party, ou plus récemment The Bravery, n'ont qu'à bien se tenir, la relève est déjà là. On avait pu constater depuis quelques mois que le turnover était intense dans ce domaine, on aurait d'ailleurs bien pris les paris que The Bravery allait calmer le jeu et faire une bonne fois pour toute la nique à tous les autres, mais c'est finalement aujourd'hui au tour de Maxïmo Park de reprendre le flambeau. Ces derniers sont originaires de Newcastle et maintiennent en Angleterre ce qui lui revient de droit avec cet album carré, puissant, qui de la même façon que ceux de ses partenaires, pille dans le vivier des années 80, entre les Smiths, Wedding Present et the Sound réélectrifiés, pour en ressortir une succession de perles parfaitement construites, aux mélodies et à l'énergie tout simplement imparables. Tous ces jeunots surfent sur la même vague pour notre plus grand plaisir et en attendant leurs successeurs (Kaiser Chiefs ? Rakes ?), "A Certain Trigger" semble carrément des plus solides.

Christophe Labussière



Morthem Vlade Art
Autopsy
[Pandaimonium]

Cette collection issue des trois premières démos de Morthem Vlade Art à un parfum de nostalgie. Non pas que l'on regrette, loin de là, les structures et compositions électroniques sophistiquées des derniers albums, petits joyaux d'orfèvrerie en évolution constante. Simplement, en dépoussiérant les trois démos "Order of the Fly" (95), "Azazel" (96) et "Allegory of Putrefaction" (97), le duo nous replonge d'un coup dans la brillante genèse de sa déjà riche histoire. Une genèse de feu et de sang, gorgée de sonorité tourmentées qui risque de surprendre ceux qui n'ont attrapé le train en marche qu'à partir du superbe "Organic But Not Mental". Car si l'on évitera d'user de la sempiternelle labelisation "gothique", souvent très réductrice, il reste difficile en revanche de ne pas évoquer la dualité sonore très typée "dark" qui anime ces premiers travaux et qui se dissipera après le premier album "Herbou Dou Diable" en 1998. Entre les sourdes incantations lugubres façon In Slaughter Natives et un death rock, évidemment proche de Christian Death, c'est un tout autre visage de Morthem Vlade Art qui (ré)apparaît soudain. Un visage déjà très inspiré, sachant manier avec théâtralité cadences soutenues, tempos étirés, guitares saturées, basses souterraines et atmosphères mortifères, le tout nous renvoyant tout autant au Christian Death de l'ère Valor/Gitane Demone (Venemous Sin) qu'à celui de Rozz Williams (Occident Genocide). Mais à la manière de ses prédécesseurs d'alors Corpus Delicti, Morthem Vlade Art n'a jamais fait figure d'avatar français des mythiques Californiens, élaborant lentement et sûrement les bases d'un style qui n'aura de cesse de se régénérer d'albums en albums. Distribués à l'époque dans la plus grande confidentialité et rapidement épuisés, on a bien crû un moment ne plus jamais entendre parler de ces formidables trésors de jeunesse. À présent sauvés de l'oubli, cette compilation (sur laquelle figure un excellent inédit The Worm), n'en devient que plus enthousiasmante.

Stéphane Leguay



Necro Facility
The Black Paintings
[Progress Productions]

Avouons le sans honte, si l'on avait découvert ce CD l'an dernier à la même époque, avec le logo SP (Skinny Puppy) en lieu et place de NF (pour Necro Facility), nous n'y aurions vu que du feu, et cet album aurait eu bien plus en commun avec "Last Rights" et "Too Dark Park" qu'il n'en a effectivement. Mais "The Black Paintings" est l'œuvre d'un jeune trio suédois dont le principal compositeur n'a que 18 ans, et un déjà long palmarès derrière lui. En tout, onze titres d'excellente facture, d'une efficacité redoutable et dont on ne peut qu'applaudir le travail soigné et la production impeccable. Inspiré, ou plutôt fasciné par Skinny Puppy, Front Line Assembly ou encore Numb, Necro Facility s'impose comme le meilleur élève européen de la grande école canadienne. On aimerait leur en vouloir d'avoir si bien copié leurs glorieux aînés, mais la manière dont les rythmes jouent les scalpels mécaniques sur Downstairs, Ifrit ou Quiet Calls chasse toute envie de reproche. La plupart des titres se font certainement l'écho de classiques canadiens (les refrains en moins), tel ce Nursed qui a sûrement quelque chose à voir avec le Threshold de FLA, mais ce coup de lifting général réalisé grâce aux prouesses de la chirurgie sonore, certes empruntée à d'autres, réussit le pari dingue d'injecter des poches de sang neuf et propre à un mouvement peuplé de mauvais copieurs. La scène électro européenne peut désormais sortir son étendard, et être fière de "The Black Paintings" finement ciselé et absolument pas daté. La technique, ils la maîtrisent déjà, laissons leur le temps de mûrir quelques refrains et ces Necro Facility feront parler d'eux.

Bertrand Hamonou



Neuroticfish
Gelb
[Strange Ways]

Près de trois ans après "Les Chansons Neurotiques", Sascha Mario Klein, accompagné cette fois de son compatriote Renning Verlage, nous livre enfin son troisième album, tant attendu par la dernière génération des amateurs de futurepop. Que ces derniers se rassurent : cela valait la peine de patienter car "Gelb" frise la perfection. D'abord parce qu'au registre des mélodies entraînantes, cet Allemand confirme qu'il a brillamment digéré le meilleur du répertoire EBM mais aussi de la techno et peut-être même de la trance. C'est la raison pour laquelle on trouve ici quelques titres à réveiller les morts, souvent progressifs et lancinants, toujours mélancoliques mais d'une grande énergie, à l'image du désespéré Why Don't You Hate Me?, des explosifs The Bomb et Solid You, et des très club Waving Hands et You're the Fool. L'apothéose est atteinte avec I Don't Need the City qui synthétise le meilleur de vingt années d'électro-pop, d'une maîtrise technique impressionnante et d'une justesse dans les mélodies digne des plus grands tubes de Depeche Mode. Quelques parties de l'album sont plus down tempo, oniriques à souhait avec le plaintif et robotique I Never Chose You, le plus rock mais également subtil Ich Spüre Keinen Schmerz et le presque morbide Are You Alive?, carrément planant grâce à son piano triste et froid, doublé de vieux sons de synthé analogique à la Jean-Michel Jarre. On apprécie un peu moins le côté lourd et répétitif de They're Coming to Take Me Away mais on l'oublie vite avec une version originale étendue du sublime Suffocating Right. La messe est dite : Neuroticfish s'impose désormais comme le groupe de technopop moderne qu'on ne peut éviter, à côté des Assemblage 23 et autres Seabound. Qu'on se le dise : c'est le grand retour de la musique "belle à pleurer".

Stéphane Colombet



Nine Inch Nails
With Teeth
[Nothing/Interscope]
[Universal]

Six ans séparent la sortie de "The Fragile", le précédent album de Nine Inch Nails, de celle de "With Teeth". Trent Reznor serait-il le Stanley Kubrick du rock industriel ? On aurait pu le penser jusqu'à "The Fragile", disque riche et diversifié, indiquant la volonté de son auteur d'explorer de nouvelles directions. Selon Reznor, "With Teeth" marque un retour au format chanson et à un son plus rock. Soit. Mais cela doit-il nécessairement passer par un affadissement des compositions ? Car il faut bien avouer que ce cinquième opus studio est une déception pour ceux qui suivent Nine Inch Nails depuis ses débuts. En effet, si le travail sur le son est toujours aussi remarquable, les mélodies, qui ont toujours été l'une des forces du groupe, sont ici assez peu marquantes, se réduisant souvent à des refrains d'une ligne. Seuls le très efficace single The Hand That Feeds et le punkoïde Getting Smaller insufflent un peu d'énergie à un ensemble plus pesant que dynamique. Sans doute est-ce dû à la défection, lors de la réalisation de cet album, de Danny Lohner, Charlie Clouser et Robin Finck, trois membres essentiels dans l'histoire du groupe. Toujours est-il que l'on a l'impression que Reznor tourne en rond au lieu d'innover, se contentant de recycler, sans grande inspiration, des sonorités et des effets piochés dans sa discographie. Le quota d'expérimentation est quand même assuré par les deux derniers titres de l'album, qui comptent parmi les plus réussis. "With Teeth" marque le premier signe d'essoufflement d'une carrière qui avait été jusqu'ici exemplaire.

Christophe Lorentz



Olen'K
Silently Noisy
[Cold Meat Industry]

Faisons fi des préambules : ce premier album d'Olen'K est une belle réussite. Un univers tout à la fois onirique et nocturne dans la droite lignée du EP "Half Asleep" sorti en 2002 mais que le quatuor (devenu trio depuis peu) a fort bien su faire mûrir au gré de ses concerts et de ses diverses collaborations. Neuf nouveaux titres (si l'on excepte les nouvelles versions d'Ego et Insomnia) qui respirent la maturité et la maîtrise d'un style pourtant difficile à manier. Sans jamais tomber dans le piège d'une world music bon teint ou dans celui d'une heavenly facile, Olen'K serpente gracieusement entre les genres en apposant sa touche sur chaque ambiance abordée. Qu'elles soient hivernales (She's Dead), acoustiques (The Bar) ou encore ethniques (Delhi), chacune des pièces de cet album renferme le même parfum d'Ailleurs transformant l'auditeur en véritable "mental traveler". Jamais pompeuse ni grandiloquente, la musique, que l'on devine profilée pour la scène, s'étale de tout son long sous les variations vocales de Cécile et Elise. C'est d'ailleurs la part du roi qui est ici donnée au chant et qui culmine sur le merveilleux unisson de Rêve Eveillé. Un titre qui aurait d'ailleurs parfaitement sied à ce disque rempli d'images et de sens tant le silence qui le conclu pourrait s'apparenter à la cruelle sonnerie d'un réveil au matin. Ne serait-ce finalement d'ailleurs pas là la signification de "Silently Noisy" ?

Stéphane Leguay



Piano Magic
Dissafected
[Talitres/Chronowax]

Alors qu'on a à peine eu le temps de se remettre du magnifique "The Troubled Sleep of Piano Magic" (puis d'essuyer une petite déception avec le vaporeux et dispensable "Open Cast Heart EP"), voici qu'arrive "Dissafected", un nouvel album majeur de la bande à Glen Johnson, toujours aussi prolifique. Au menu, les chants de Glen, d'Angèle David-Guillou et de John Grant de The Czars, et toujours ces mêmes ambiances spleeneuses à la fois graves et éthérées, sorte de prolongement officieux des grandes années du label 4AD et de This Mortal Coil. La petite nouveauté, c'est cette fois la présence plus visible de sonorités électroniques (et même de beats sur la fin du magnifique Dissafected) pour un résultat intéressant mais pas toujours très heureux (on est ainsi pas très loin du mauvais goût synth-pop avec Deleted Scenes). Mais globalement, la magie reste là, les dix morceaux majestueux de l'album s'enchaînent avec élégance, et comme le faisaient les prestigieuses références précitées, nous emmènent vers toutes sortes de sentiments doucereux, mélancoliques et contemplatifs. Avis aux amateurs, les effets de la formule magique de Glen Johnson continue.

Renaud Martin



Raindancer
Audio
[A Different Drum]

Nouveau venu dans la galaxie synthpop du prolifique label américain A Different Drum, Raindancer est un duo anglais manifestement assez influencé par la vague synthétique british des années 80 à la Human League (la voix du chanteur en est d'ailleurs souvent très proche et les sonorités presque à 100% analogiques), avec un côté dansant plus marqué. Assurément, bon nombre des morceaux de Raindancer pourrait faire un malheur dans les clubs électro. L'ensemble, par définition très dynamique, est spontané, même si peu original. Les rythmiques, souvent assez rapides, sont particulièrement entraînantes et aucun des dix morceaux qui composent cet album, à l'exception de Just a Warning, ne présente le moindre signe de fatigue : c'est d'ailleurs paradoxalement presque regrettable car il aurait pu être intéressant de mesurer le potentiel de ce groupe dans un registre plus down tempo. Mais l'ensemble est plus qu'honorable et agréable aux oreilles. Pour cela, il doit être salué. Raindancer est un nouveau venu à surveiller de près.

Stéphane Colombet



The Rogers Sisters
Three Fingers
[Too Pure]

C'est certain, un groupe français qui s'appellerait "les sœurs Roger" pourrait passer, au mieux, pour un punk-accordéon franchouillard, au pire pour une chorale de bonnes sœurs, en tout cas pas une seconde pour ce que sont vraiment les Rogers Sisters : un des nouveaux venus de la scène "alternative" new-yorkaise. Et l'on aurait tort de se fier à leur nom, pas du tout représentatif de leur musique. Le créneau du trio, composé des sœurs Laura et Jennifer Rogers et d'un bassiste japonais, Miyuki Furtado, est dans la même veine revival eighties que leurs alter ego Bloc Party, The Bravery, The Rapture & co. A la différence que leur musique semble avoir été décalquée de deux albums mythiques, qu'on appela en leur temps "le rouge" et "le jaune", j'ai nommé les premiers albums des B-52's. Comparaison facile ? On a beau chercher de meilleures façons de présenter leur musique, rien n'y fait, on pense, encore et toujours, aux B-52's : même voix masculine forcée, mêmes chœurs féminins, même basse et rythmique, seule la guitare est un peu plus agressive. Pourtant cette comparaison n'a rien de péjoratif, car les Rogers Sisters ont un vrai talent et un vrai feeling, en dépit des similitudes. "Three Fingers" est un album énervé, énergique, un rien barré, que l'on écoute avec un réel plaisir. Il ne manquerait pas grand chose au trio pour passer du statut de petit groupe sympa et délirant à celui de véritable révélation, comme le laisse présager une reprise inhabituelle d'un groupe que l'on n'attendait pas ici (Object, de The Cure) : un son peut-être un peu moins basique, un peu plus de folie, ou tout simplement se débarrasser de leurs trop évidentes influences. À suivre, donc.

Frédéric Thébault



Tara Vanflower
My Little Fire-Filled Heart
[Silber Records]

Sorti près de six ans après son premier album "This Womb Like Liquid Honey", ce second volume des aventures solo de Tara Vanflower a pourtant bien failli faire figure d’Arlésienne. L’attente terminée et son groupe d’hier, Lycia, définitivement dissout, c’est une Tara mûre et sûre de ses inspirations qui nous présente aujourd’hui un travail sur les sons et les ambiances aussi sombre que singulier. Proche des expérimentations tous azimuts de "This Womb…", "My Little Fire-Filled Heart" apparaît néanmoins bien plus homogène et cohérent dans sa forme, preuve d’une maturité et d’une expérience certaines. Sans évoquer les collages et les déconstructions chers à certaines illustres formations industrielles des 80’s, les chansons de cet album tiennent cependant plus souvent d’un hasard (volontaire) dû à une heureuse improvisation que d’une écriture musicale proprement dite. Ainsi, ce sont des vagues de sons tour à tour feutrés, scintillants ou lointains, des nappes de synthés minimalistes et inquiétantes et des vocalises luminescentes qui tissent la trame ambiante de ce disque étonnant. Qu’elle soit chantée, parlée, scandée ou murmurée à l’infini dans un quasi-bourdonnement, c’est d’ailleurs cette voix presque enfantine qui dirige la destinée de chacun des douze morceaux de "My Little Fire-Filled Heart". Le travail global sur les atmosphères n’est quant à lui pas sans évoquer un Nurse With Wound ou un Current 93 (première période) dans ses parties les plus sombres, voir un Trance to the Sun dans les échos angoissants du superbe I Lost the Moon. À l’image de la reprise de Death In June The Honour of Silence, Tara Vanflower accouche là d’un album dépouillé et hypnotique, le genre d’œuvre à ne pas mettre entre toutes les oreilles mais qui révèle, écoute après écoute, ses trésors les plus sombres et les mieux cachés. Déroutant et inquiétant, mais passionnant de bout en bout.

Stéphane Leguay



That Summer
Clear
[Talitres]

Le dernier projet musical de That Summer, alias David Sanson, nous plonge dans un univers feutré et poétique. C'est dans un climat de recueillement qu'il faut écouter cet opus, si l'on veut en saisir toute la richesse. Enregistré entre Montreuil et Montréal avec la collaboration de nombreux artistes (Benoît Burello, Pierre-Yves Macé, Jérôme Minière, Jean-Michel Pirès...), l'album présente une grande variété de compositions qui confèrent à chaque morceau une ambiance particulière. À cela s'ajoute la diversité des instruments, piano, mandoline, violoncelle, guitare, clarinette, qui apportent la coloration finale. Omniprésent, le chant de David est le fil conducteur de l'album. Malgré un timbre de voix un peu monochrome, le charme des mélodies opère et l'émotion est bien présente. On se laisserait vite envahir par la mélancolie des paroles si elle n'était contrebalancée par l'instrumentation pleine de contrastes. Au final, un excellent exemple de collaborations réussies, remarquable surtout par la finesse et la qualité de son orchestration.

Delphine Payrot



Vive la Fête
Grand Prix
[Surprise/Lowlands]

"Petits seins bien plantés aux gros seins oreillers, seins menus abricots, seins Vénus de Milo ?" : Vive la Fête est une des meilleures choses qui soit arrivée au monde du rock dit alternatif de ces dernières années. Un groupe fun, sexy, enthousiasmant, revigorant, un groupe qui ne se prend pas au sérieux et qui sait pondre des chansonnettes bourrées d'émotion, d'absurde et de drôlerie, qui sait même parfois vous tirer une petite larme dont on ne saurait dire pourquoi elle perle, car on a en même temps un sourire crétin jusqu'aux oreilles. Vive la Fête en est déjà à son quatrième album, le troisième, "Nuit Blanche", n'étant sorti en France qu'il y a quelques mois.
Danny Mommens (ex-bassiste au sein de dEUS) et Els Pynoo (fantasme masculin, on est tous jaloux de Danny), Belges de leur état, s'éclatent bien et nous font partager leurs délires. Leur musique est-elle typiquement belge ? On pense à leurs congénères de Polyphonic Size pour les paroles sexy, à Lio pour les "La la la" (Bananasplit est d'ailleurs repris sur le single Hot Shot en version hardcore techno), à Plastic Bertrand ou plutôt à Ça plane pour moi pour le côté punky (Tu connais la dernière, sur l'album, est une reprise à peine déguisée de ce morceau), enfin à Visage ou encore Elli & Jacno pour d'autres européens ex "jeunes gens modernes", le tout sans jamais tomber dans la guimauve variétoche (guitares bien placées, synthés estampillés 1979/1980). Vive la Fête est à l'opposé complet d'un groupe comme Interpol, et pourtant, allez savoir pourquoi, ils sont complémentaires et tout autant indispensables : l'un pour quand ça va bien, l'autre pour quand ça va mal. "Grand Prix" est donc un éclair de lumière dans la grisaille ambiante, et il ne vous faudra pas plus de quelques minutes pour mémoriser les refrains de Hot Shot, le single, de Litanie des Seins (voir le début de cette chronique), de Claude François et d'autres encore. ODNI (objet discographique non identifié) de l'année.

Frédéric Thébault



VNV Nation
Matter and Form
[Metropolis]

Les oeuvres rares sont toujours sous l'emprise d'une certaine pression, spécialement lorsque celles qui les ont précédées ont joui d'un réél succès. Dans le cas de VNV Nation, le duo anglais a connu une réussite croissante depuis son deuxième album "Praise the Fallen" en 1998, ouvrant la voie au mouvement futurepop. Et depuis, entre "Empires" fin 1999 et "Futureperfect" en 2002, le duo est passé du statut de gentille découverte synthétique à celui de référence absolue dans le monde de l'électro, comme une sorte d'usine à best sellers. Mais déjà "Futureperfect" annonçait une évolution du groupe et de ses sonorités euro-disco vers quelque chose de plus personnel, de moins grandiloquent, les sons analogiques "à la Jarre" faisant déjà une apparition marqué, pour accompagner quelques titres plus posés, assez graves, mélancoliques à souhait, la voix de Ronan Harris se prêtant parfaitement à des compositions assez minimalistes. Dans ce contexte, "Matter and Form" ne fait pas office de révolution, cet album s'inscrit dans la continuité du précédant, amplifiant néanmoins la tendance de ce dernier : les morceaux instrumentaux, trop nombreux car presque majoritaires (5 sur 11) oscillent entre néo classique plutôt plat et techno ultra dynamique mais peu innovante et vite fatigante. Seuls cinq des six morceaux chantés s'imposent comme le renouveau partiel du groupe : du très cru Chrome au progressif Arena en passant par le méditatif Endless Skies, il y en aura pour tous les goûts, Homeward étant assurément le nouveau hit typiquement VNV, tout juste devant le très rock et néanmoins très réussi Perpetual. Au final, plutôt un bon album, même s'il pourrait ne s'agir que d'un mini-album... Souhaitons que le groupe n'attende pas encore trois ans pour nous offrir seulement six autres nouvelles véritables chansons.

Stéphane Colombet



Von Magnet
De l'Aimant
[Fairplay/Orkhêstra International]

Avec près de vingt ans d'activité et toujours autant d'énergie, le collectif Von Magnet revient en force avec son dixième opus. Un album absolument magnifique qui marque le retour à une de leur source d'inspiration favorite, le flamenco, ce langage universel, idéal pour exprimer les émotions. Le titre de l'album, "De l'Aimant", presque éponyme, évoque tout aussi bien la passion des êtres "aimants" que le magnétisme exercé par l'électro-flamenco de Von Magnet. Avec la participation de la guitariste Sabine Van Den Oever, l'album décline les différentes formes du genre (tango, rumba, alegria, bulerias, fandango...). Les compositions réalisées par Jérôme Soudan (Mimetic), Phil Von et Flore Magnet fusionnent avec brio les vibrations acoustiques et électroniques sur lesquelles viennent se greffer les voix profondes de Phil et Flore. Les titres de l'album sont d'une grande variété rythmique et émotionnelle, pouvant aller de la poésie la plus profonde aux percussions technoïdes les plus endiablées. Lorsque l'on sait que c'est l'excellent Norscq qui a réalisé la production de l'album, tous les éléments sont réunis pour que le disque soit une réussite. Alors, inutile de résister plus longtemps à l'attraction "De l'Aimant".

Delphine Payrot



:Wumpscut:
Evoke
[Beton Kopf Media]

En voilà une pochette plutôt inhabituelle pour un album de :Wumpscut:, sans photos morbides ni crâne desséché, mais un monstre bleu virtuel et carnassier. "Evoke" surprend car démarre à la manière d'un side-project plutôt que comme du pur jus, avec ce troublant Maiden au final peu convaincant. Il faudra attendre Churist Churist pour arrêter de se pincer le bras et ouvrir les oreilles : "Evoke" est bel et bien le nouvel album de :Wumpscut:, avec son lot de sons un rien désuets, empruntés à son réveil matin ou son portable première génération, et ses mélodies parfois enfantines. Désormais entouré de deux chanteuses à qui il laisse volontiers le micro, Rudy explore des terrains de jeu qu'on lui aurait cru interdits (la pop de Don't Go). S'il n'est certainement pas le meilleur disque de l'Allemand, "Evoke" a de quoi interpeller l'auditeur et le fan transis : mais jusqu'où ira Rudy Ratzinger ? Comme à l'accoutumée, un CD de remixes accompagne l'édition limitée de ce nouvel album, sur lequel l'essence même de :Wumpscut : est diluée dans de l'eau trop claire, d'où les sons ont du mal à déborder, où tout est poli, nettoyé, peaufiné. Mis à part une poignée de titres diaboliquement orchestrés, tels que Churist Churist, Evoke ou encore Rush, les fans de la première heure et du "Bunkertor 7" pourraient bien bouder ce nouvel opus, qui, s'il reste varié et conserve la marque de fabrique :Wumpscut:, n'en restera pas moins dispensable.

Bertrand Hamonou



Zeitgeist Zero
Zeitgeist Zero
[Autoproduction]

On l'avait un peu oublié avec l'explosion allemande des année 90, mais la ville de Leeds reste historiquement l'un des plus fertiles bastions que le gothic rock ait connu ; avec le recul des années, le souvenir de The Mission, March Violets, Red Lorry Yellow Lorry et bien sûr des Sisters of Mercy révèle bien à quel point la sinistre cité d'Albion a pu influer sur le court des choses. D'autant qu'en élargissant à la région du Yorkshire tout entière, viennent se greffer d'autres illustres "ancêtres" tels Skeletal Family, Ghost Dance ou Southern Death Cult. Et si la ville et ses fantômes tenaces s'est faite bien discrète ces dernières années, c'est pourtant bel et bien de là que nous vient aujourd'hui Zeitgeist Zero. Signe des temps, le "son Leeds" boîte à rythme guitare basse est ici presque entièrement remplacé par les machines. Seule survivante de l'ère paléogothique, la six-cordes permet toutefois au trio de ne pas tomber dans une électro dancefloor poum-tchac et encore moins dans cette étrange EBM euro dance qui fait actuellement frémir l'ouest et le nord de l'Europe. Alors certes, cette formule dark électro métal est archi-connue, parfois même un peu téléphonée, mais se révèle presque toujours très efficace. Le groupe n'hésite d'ailleurs pas à s'éloigner de sa ligne directrice pour voguer le temps d'un Pearls of Wisdom dans le flot roucoulant d'une ballade jazzy ou dans une amusante horrorsong, The Bride of Frankenstein au second degré "so british" ! Correct dans ses couplets, c'est surtout dans les refrains que Zeitgeist Zero marque des points (Decay...), mariant habilement le chant particulier de Teresa Dead avec des programmations basiques mais inspirées. La qualité d'un disque ne tient parfois qu'à de simples détails. Une tactique que Zeitgeist Zero semble avoir bien compris, transformant ce premier album aux entournures plus que classiques, en un joli uppercut au menton. Sauront-ils nous surprendre une seconde fois ?

Stéphane Leguay

Express

Cela faisait à vrai dire un bon bout de temps que nos oreilles ne s'étaient pas arrêtées sur un tel type de projet aux sonorités "électro euro dance harsh synth pop" carrément dégoulinantes. Nous ne nous attarderons donc pas très longtemps sur ce quatrième album de Glis, "Nemesis" (Alfa Matrix), à peine le temps de vous conseiller de mettre la main sur deux de ses titres, The Irreparable et La Béatrice, interprétés par Jean-Luc De Meyer et basés sur les poèmes de Charles Baudelaire. Une voix toujours envoûtante portée par une musique... quasiment ridicule. Vivement que ce génie, lorsqu'il se met en vacances de Front 242, retrouve enfin un side-project à sa hauteur.
Sa seule évocation en fait frémir plus d'un, "La trilogie" de The Cure vient enfin, plus de vingt ans apès, d'être rééditée. "Seventeen Seconds", "Faith" et "Pornography", disponibles dans des versions non seulement remastérisées, mais surtout agrémentées, pour chacun des trois albums, d'un second CD au contenu, à la qualité, et à l'intérêt variables, mais dont l'acquisition est tout simplement in-dis-pen-sable. L'occasion nous est en effet donnée d'entendre pour la première fois quelques bijoux étonnants et surtout de réécouter les trois albums essentiels d'un des groupes majeurs de ces 25 dernières années.
S'il est un conseil à vous donner concernant cette compilation, c'est de l'attaquer directement par le deuxième titre. Car hormis un très mauvais démarrage, Elektrowave Vol.1 (From New Wave to New Beat) (Discordian Records) regroupe une série de morceaux particulièrement homogène, croisement hybride et mutagène entre des sonorités grossières des années 80 et une synth pop actuelle, estampillable new wave, new beat, électro clash ou électro pop ; tout ça est suffisamment curieux et bien foutu pour que l'on s'y attache. À écouter "très fort" dès l'arrivée des premiers rayons de soleil.
Le faux vrai retour l'an dernier de Kraftwerk, qui aura au moins permis de rappeler l'importance de ce groupe à toute sa filiation, est aujourd'hui pérennisé avec la parution d'un live de deux heures intitulé "Minimum Maximum" (Astralwerks). Annoncé comme un DVD, c'est finalement sous la forme d'un double CD ou d'un DVD audio (sans images...) qu'il est disponible. Déférence et respect s'imposent devant ce nouvel aperçu de la classe indécente des vétérans qui parviennent à résister d'une façon stupéfiante à l'usure du temps.
Sleazy Days (Sc Productions) est une vraie curiosité. D'obédience électronique, "Less Is More" est continuellement teinté de mélodies pop et de sonorités rock... À moins que ce ne soit le contraire ! On entre dans les compositions de Steve Crestey par hasard et l'on s'y installe par plaisir. Mélodies naïves à la construction savante, sonorités synthétiques ou électriques, pourtant instrumentales, l'absence de voix ne se fait pas sentir tant l'ensemble est savamment dosé et judicieusement équilibré. Addictif.
Impossible d'y échapper depuis quelques semaines, le nouvel album de Gorillaz, "Demon Day", est dans tous les bacs. Les visuels incontournables de Jamie Hewlett en font une fois encore toute la force et cinq ans après le premier album, Damon Albarn, cette fois-ci sans Dan The Automator, réutilise le même procédé marketing de "groupe virtuel" représenté par les dessins de l'auteur culte de Tank Girl. Il s'est accompagné de Neneh Cherry, Dennis Hopper et De La Soul, entre d'autres invités de choix, pour un résultat tout bonnement parfait, sorte de britpop nonchalante aux accents reggae. Feel Good Inc., Last Living Souls... un album tout simplement jouissif.
Il y a certains artistes dont la survivance tient du surnaturel. Billy Idol est de ceux-là, et si l'on doit bien avouer que la première écoute de "Devil's Playground" (Sanctuary Records) procure au mieux des ricanements (guitares et voix caricaturales à l'excès, mélodies carrément... discrètes), celui qui osera s'en infliger une seconde sera surpris de constater que... ça marche ! L'Idol, solidement accompagné de Steve Stevens, a réussi malgré tout un album qui tient la route et qui n'a rien perdu en énergie. Mais il y a toutes les chances que cela ne lui suffise pas !

Christophe Labussière


Express

Composé à la base pour une pièce de théâtre intitulée "Les Chambres d'Œdipe", "Empty Rooms" (Ant-Zen), le nouvel album de Silk Saw, est une œuvre complexe et oppressante, à l'image de son premier morceau, rythmé par une longue pulsation évoquant le battement d'un cœur stressé. Pour les besoins de l'enregistrement, le duo a retravaillé la plupart de ses compositions afin qu'elles soient appréciables indépendamment de la pièce qu'elles illustraient. Au fil de l'écoute, une tempête virtuelle nous assène de bourdonnements auxquels se mêlent par instants quelques scintillements fulgurants qui s'imposent comme pour apaiser l'auditeur ou au contraire, qui l'indisposent lorsqu'ils deviennent trop stridents. Un disque sombre et intense, parfois agrémenté de voix (celles des comédiens), ce qui est plutôt inhabituel chez Silk Saw.
Tout comme Nod et son interprétation très personnelle de l'histoire des trois petits cochons et du grand méchant loup, Monokrom se lance dans les contes mais ici, le sujet tourne autour des lapins et les lièvres. Et ces petits lapins-là sont encore plus agressifs que nos porcinets... "Tales of Rabbits and Hares" (Ant-Zen), c'est la guerre des carottes truffée de marteaux pilons et de pistolets mitrailleurs. Un power noise tout ce qu'il y a de plus brutal, sans doute très efficace en live comme le montre la vidéo bonus du CD, où l'on peut voir les différents protagonistes de cette boucherie sonore (pour rappel, un concentré des groupes Synapscape, Asche et Morgenstern) évoluer sur scène déguisés en lapins, avec masques et carottes géantes à l'appui.
Avec son nouvel EP, "D.U.M.E." (Thrill Jockey), Adult. continue de s'éloigner de ses bases purement électroniques en abordant son virage roots 80's de manière toujours plus abrupte. Les guitares d'Adam Lee Miller sont omniprésentes et le chant dolent, saccadé, voire hystérique de Nicola Kuperus, caractéristique du dernier album, est ici accentué et rappelle d'autant plus d'illustres aînées telles que Siouxsie, Poly Styrene (la chanteuse de X-Ray Spex), ou même Tamion 12 Inch, un groupe que le duo a signé sur son label (Ersatz Audio) en 2003. À noter que le morceau titre D.U.M.E., lancinant et entêtant au possible, se détache largement du lot. Reste à savoir si cet EP est représentatif du nouvel album qui devrait sortir en octobre.

Carole Jay


Express

Grand habitué des concerts depuis plus de cinq ans, le groupe Paraffine, basé en Rhône-Alpes, a fini par se trouver un son et un style encore plus rock que les lives des débuts. Les titres sont chantés exclusivement en français, et sont tour à tour revendicateurs, dénonciateurs, observateurs ou encore introspectifs. De toute évidence, "Intérieur Nuit" est un disque sur lequel les textes priment sur les refrains efficaces, où le propos a d'avantage d'importance que la mélodie. Plusieurs écoutes sont donc nécessaires pour repérer son titre préféré : À Cœur Ouvert et ses faux airs de Stabbing Westward à la française. Il ne fait cependant aucun doute que les chansons de ce premier album n'ont été composées que dans un seul et unique but : monter sur scène et crier au monde sa propre vision des choses.
Landscape, projet solo d'un ex "The
Misadventures of...", sort son premier album immanquablement intitulé "One", et dont le concept est celui du leitmotiv, voire du slogan de propagande. En effet, les onze plages de "One" s'écoutent comme on lit leur titre There Must Be Something We Can Do Against Them? ?! : d'une seule traite. D'un constat si peu résigné et catalyseur de vengeance, nous aurions pu nous attendre à une révolte sonore, alors que c'est finalement une musique posée qui envahit l'espace. Même si le disque est principalement constitué d'instrumentaux, les propos de Landscape sont sans équivoque. La stratégie n'est peut-être pas vaine, rassembler par la séduction plutôt que par le chaos sonore. Empruntant ici ou là à Mogwai, Sigur Rós ou encore à la grande famille du label Constellation, Landscape amorce sa révolution : "We are silently waiting and preparing for the revolution that we will lead". Tout un programme, du reste joliment mis en musique (Site web).
Terminons avec le "Death Front" d'Infectious MG42 et ses titres plus que suggestifs : Accross the Barbed Wire , Failure in the Attack. Synthé souvent bloqué sur quelques touches graves, dialogues des tranchées, passages de bombardiers et autres documents d'époque pour un CDR auto-produit qui nous plonge, à l'heure où il est question d'union, dans l'Europe divisée par la guerre au siècle dernier. "Death Front" est, comme son nom l'indique, un documentaire sonore rythmé par les sirènes, les explosions et les discours d'époque, avec comme trame de fond de la musique expérimentale toujours audible qui ne donne jamais dans le bruit le plus sourd. Ces dix titres sont assurément l'œuvre d'un passionné à la fois d'histoire contemporaine et de musique électronique (Site web).

Bertrand Hamonou


Express

Principal pourvoyeur en formations d’inspiration médiévale et folklorique, l’Allemagne nous envoie aujourd’hui en guise d’actualité un petit nouveau en même temps qu’un poids lourd du genre. Surfant avec talent (mais non sans quelques lourdeurs…) sur la vague nostalgico moyen-âgeuse toujours très vivace outre-Rhin depuis plus de quinze ans, la horde barbare Corvus Corax profite de la sortie de son récent live "Gaudia Vile Live" pour rééditer son dernier album studio en date "Seikilos". Jusque-là rien de très surprenant, si ce n’est que nos Ostrogoths en ont profité pour lui adjoindre un sympathique DVD comprenant, outre l’album live précédemment cité, une foultitude d’archives allant de 93 à 98, des photos, un historique et un long et intéressant documentaire sur la troupe. Une introduction parfaite pour qui souhaiterait découvrir l’univers du grand corbac noir. Quant à l’album "Seikilos", avec ses bombardes, cornemuses et percussions paillardes comme éternelles épine dorsale, il pérennise un son pittoresque et folklorique souvent copié mais jamais égalé. Et surtout pas par leurs compatriotes de Potentia Animi ! Imaginez une version médiévale des Nonnes Troppo mais alourdi d’un humour lourdingue et sans finesse. C’est là malheureusement la réalité de cette triste mascarade. Un trio déguisé en moines et affublé de masques tout droit sortis du "Nom de la rose", l’idée pourrait être amusante, mais l’écoute de "Das Erste Gebet" ("la première oraison") calme vite toute velléité d’approfondir le sujet. Musicalement parlant, Potentia Animi nage péniblement entre Corvus Corax, In Extremo et The Soil Bleeds Black, mais ne parvient que rarement à effleurer la maîtrise d’un art difficile car nécessairement hors-norme. Un album sans intérêt donc, si ce n’est le ridicule clip qui l’accompagne et qui fera peut-être se poiler les moins difficiles d’entre vous. Direction les USA à présent pour découvrir deux nouveautés de chez Silber Records. Reprenant à sa façon une tradition de song-writing typiquement américaine, Jamie Barnes donne dans une folk-country lo-fi souvent bercée de mélancolie (Three Suns, All These Things Are So). De jolies ballades qu’on imagine écrites dans quelques sordides chambres de motels ou chantonnées le long d’interminables highways, tel est le périple auquel nous convie ce second album "Honey From the Ribcage". Un trip à travers les plaines et les montagnes du Grand Ouest bercé au son d’un banjo, d’une guitare, de quelques claviers et xylophones, la recette est minimale mais terriblement exotique. Tout aussi dépouillé et acoustique aux premiers abords, "Enamored", le premier album de Remora apparaît toutefois nettement plus sombre et dérangeant que son collègue de label. Un disque où le métamorphisme de la guitare règne en maître absolu, donnant aussi bien dans le noise atmosphérique (Sorry) que dans la ballade nocturne, la folk déstructurée ou le jeu de boucles et d’effets expérimental. Passé le cap d’un chant épuré du moindre artifice et presque posé par-dessus la musique, on se surprend rapidement à plonger tête la première dans l’écoute de ce disque austère de prime abord mais animé d’une créativité certaine.
Retour en France avec le premier album d’Angel Self Destruct. Difficile de classer la musique du duo tant le panel de ses influences semble large et varié. Ce qui explique sans doute et paradoxalement l’originalité d’une bonne partie de ce "Luna Reincarnativh", deuxième essai du groupe après le prometteur EP "The Basement" (2000). Tout juste pourrait-on tirer une analogie avec les fréquences basses chères à Kirlian Camera, mais pour le reste, on navigue en plein inconnu. Et c’est tant mieux, car l’électro sensuelle d’ASD a de nombreux atouts pour charmer l’auditeur en quête de nouveauté. Un chant féminin gracieux et juste (la superbe ouverture Magdala), des ambiances envoûtantes, des compositions sûres et efficaces ainsi qu’une production et un traitement des sons des plus convaincants, pas de doute, cet album est une vraie réussite et gagne à sortir de l’injuste confidentialité dans laquelle on le devine confiné. La découverte est à un clic.
Pour terminer, retournons aux USA retrouver les terrifiants Sunn O))). Quelques mois après le précédent opus "White2", "The GrimmRobe Demos" revient déjà pour encore mieux malaxer nos tympans de son drone/noise sépulcral et avouons-le, totalement dérangeant. Quatre pièces statiques de fréquences souterraines et saturées ne descendant jamais sous la barre des quinze minutes et n’excédant pas les 40 BPM, difficile de bien "vendre" l’art de ce groupe hors norme. Car à l’instar de ses compagnons de meutes Teeth of Lions Rule The Divine ou Khanate, l’art de Sunn O))) tiens plus d’une expérience sonique et d’un concept anti-progressif total (rappelons que le rythme y est une notion parfaitement inconnue) qu’autre chose. Alors bien sûr, chaque morceau ressemble au précédent (une intro de Cathedral qui n’en finirait jamais !), les guitares n’en peuvent plus d’agoniser et la formule devient quelque peu éprouvante à la longue mais là réside tout le principe de Sunn O))) : pousser l’auditeur dans ses derniers retranchements nerveux et stomacaux (les fréquences basses sont meurtrières !) pour une expérience apocalyptique dont on ressort changé. À tester…

Stéphane Leguay