Front Line Assembly
Artificial Soldier
[Metropolis]

"Enfin !" s’écrient à l’unisson les fans déçus par "Civilization" (2004), le précédent album de Front Line Assembly. Car "Artificial Soldier" est assurément l’album qu’attendaient tous ceux qui ne s’étaient jamais vraiment remis du monumental "Hard Wired" (1995). Et c’est à un duo légendaire devenu quatuor surdoué que nous devons cette admirable réussite. Alors que "Civilization" était le fruit de la collaboration retrouvée entre Bill Leeb et Rhys Fulber, "Artificial Soldier" rassemble aussi Chris Peterson (un temps la moitié de FLA, de 1997 à 2001) et Jeremy Inkel, déjà présent sur le récent album de Noise Unit aux côtés de Leeb et Peterson. Ce nouveau line-up très inspiré et visiblement redoutable d’efficacité accouche alors d’un album guerrier jusque dans son titre, et propose des morceaux qui font déjà office de classiques : Buried Alive est une réminiscence du très réussi "Epitaph", Low Life et son atmosphère calquée sur celle d’Iceolate ("Caustic Grip"), le chargé Dopamine qui rappelle Bio-Mechanic ("Tactical Neural Implant"). Chaque titre propose le meilleur de ce qui a fait le succès des Canadiens : des tonnes de sons, des rythmes puissants et des refrains imparables (Social Enemy, Dissension). Non contents d'offrir un de leurs meilleurs albums, Front Line Assembly s’offre le luxe de collaborer avec Jean-Luc de Meyer (Front 242) sur Future Fail ainsi qu’avec Eskil Simonsson (Covenant) pour The Storm. Au dire de Bill Leeb lui-même, il s’agirait de l’album le plus diversifié de Front Line Assembly. C’est en tout cas celui qu’il ne faut pas négliger, car il permet à ces joailliers du son d’étoffer encore un peu plus le leur, comme s’il n’existait aucune limite pour Front Line Assembly.

Bertrand Hamonou



Antigen Shift
The Way of the North
[Ad Noiseam]

Quatre ans après son premier essai, le Canadien Nick Theriault revient avec le deuxième album d’Antigen Shift, "The Way of the North", un digipack joliment habillé. La musique s’est adoucie et a pris le temps de battre une mesure inspirée par les paysages nordiques, auxquels ce nouvel album se veut un hommage. Ce disque n’en est pas pour autant une contemplation en mode ambient dénué d’intérêt, puisque son auteur a eu l’idée de coller des boucles rythmiques à la fois percutantes et gracieuses sur des mélodies lentes qui flottent dans l’air du temps (As Files to Careless Boys We Are to Gods, Verglas). La véritable richesse de cet album réside essentiellement dans ces rythmes fouillés qui dévoilent toute leur ampleur après plusieurs écoutes. On est encore loin de ce que savaient accomplir les Américains de Gridlock, mais ce downbeat allégé à la manière d’une production à la Scorn dans laquelle on entendrait la banquise craquer (Tundra) devrait bientôt s’en rapprocher.

Bertrand Hamonou



Asyl
Petits cauchemars entre amis
[Because]

Depuis maintenant un peu plus d’un an, c’est le nom que l’on a sur toutes les lèvres : Asyl, nouveau combo bien de chez nous, originaire de La Rochelle. Pourquoi parle-t-on d’Asyl ? Tout simplement parce qu'ils ont été remarqués par le sieur Andy Gill, producteur et surtout ancien musicien et tête à penser des fameux Gang Of Four. Asyl a déjà sorti deux maxis à l’allure surdouée, le genre de truc qui vous laisse pantois, tellement le professionnalisme est présent. Par professionnalisme on entendra surtout une capacité à pondre des mélodies parfaites sur des textes (alternant français et anglais) percutants et poétiques à la fois (on pense parfois à ceux de Daniel Darc, dans Taxi-Girl), mais on ne négligera bien sûr pas la patte d’Andy Gill qui leur a donné un son majestueux, tranchant et acéré, qui colle à merveille à leur post-punk hargneux. Quant aux arrangements et aux trouvailles sonores, l’ensemble reste d’une simplicité ahurissante, sans que l’on pense une seule seconde à du déjà entendu.
L’album est du même tonneau, tout le monde pourra crier au génie à qui mieux mieux, car les p’tits gars n’ont pas déçu les attentes. Émotionnellement, on se situe quelque part entre violence glaciale et auto-destruction, en plein dans notre époque, dans la même vague que Bloc Party et consorts, mais ce n’est pas un hasard si l’on croise parfois le fantôme d’un Ian Curtis ou d’un Kurt Cobain. Ces garçons de "la génération qui n’existe pas", comme ils le chantent si bien, ont pourtant réussi à sortir un album qui devrait sans problème se placer dans votre peloton de tête pour 2006.

Frédéric Thébault



Attrition
Tearing Arms from Deities 1980/2005
[Two Gods]

Combien de compilations a déjà bien pu sortir Attrition au cours de sa carrière ? Quatre, cinq, on ne sait même plus. Il faut dire qu'avec ses 25 années de service, la formation de Coventry n'en finit plus de titiller la statistique qui veut que le nombre des compils et autres "collections" en tout genre s'accroisse à mesure que la discographie s'allonge. Rappelons juste que hormis quelques autres "fossiles" comme les Pink Dots, Kirlian Camera ou Die Form, rares sont les groupes à atteindre une telle longévité dans le milieu dit-dark. Et saluons le parcours de Martin Bowes qui aura tranquillement mais sûrement mené une embarcation rarement secouée par les vagues de la médiatisation. Alors Attrition parviendra-t-il enfin à ouvrir son univers vers un plus large public ? Rien n'est moins sûr tant il est vrai que l'univers du groupe peut sembler hermétique et insaisissable pour des oreilles béotiennes. Une nébulosité devenue presque "marque de fabrique" comme en témoigne une fois encore "Tearing Arms From Deities". Piochant dans (presque) chacun de ses onze albums, le groupe propose ici la meilleure opportunité de pénétrer dans sa musique. Et si la trame des compositions reste essentiellement électronique, c'est toute une gamme de sonorités synthétiques qui est ici regroupée, même si le choix d'un ordre sans chronologie aucune empêche de pleinement appréhender les différentes évolutions vocales, instrumentales et mélodiques. Et à l'image d'Attrition, le résultat de ce best of se révèle très varié (bigarré ?). On passe ainsi de chansons dansantes (Beast of Burden), voire "funky" (Monkey in a Bin) à de superbes plages down tempo (Into the Waves) en passant par l'électro-baroque Two Gods. Sans oublier un petit retour sur l'album de réinterprétations néo-classiques "Etude" (I am (Eternity)). Bien entendu, Martin Bowes n'a pas raté l'occasion de nous replacer son classique A Girl called Harmony aux côtés de titres percutants comme A'dam & Eva, ou Cosmetic Citizen. Une sélection donc équilibrée autant que diversifiée, qui a de surcroît le mérite de ne pas s'étendre sur deux CD, comme c'est souvent le cas dans ce genre d'opération. Efficace et essentielle, cette rétrospective peut certes s'avérer un peu succincte, mais elle a le mérite de ne pas lasser et de tenir en haleine jusqu'aux dernières notes du cadavre exquis Fate Is Smiling.

Stéphane Leguay



The Charlatans
Simpatico
[Sanctuary/PIAS]

Que reste-t-il de la vague du baggy groove de Manchester ("Madchester") ? Stone Roses, Inspiral Carpets, Happy Mondays ou The Farm, nous ont laissé quelques disques qui tiennent plus ou moins la route près de quinze ans après. Alors que tous leurs camarades ont disparu corps et biens, les Charlatans restent les véritables survivants de ce mouvement relativement éphémère, mais marquant. Le groupe de Tim Burgess ne s’est d'ailleurs jamais arrêté d’enregistrer et de tourner, puisqu’il sort là son neuvième album et que son succès dans son pays ne se dément pas. Il faut dire que le quintette (qui accueille ici un nouveau claviériste permanent après le décès de Rob Collins) a su se débarrasser des clichés du début des années 90 pour embrasser de nombreux styles, mais sans toutefois perdre de son goût pour les rythmes dansants. Sans être un grand disque, "Simpatico" porte bien son nom : c’est un album rafraîchissant, gorgé d’influences reggae, et qui aligne une collection de mélodies efficaces et groovy, même s’il accuse une petite baisse d’inspiration dans sa seconde partie. Néanmoins, on est heureux de voir que ce groupe, qui avait démarré sa carrière très fort avant de connaître de nombreux coups durs, n’a jamais baissé les bras et a su rester créatif sans jouer sur la nostalgie.

Christophe Lorentz



Clan Of Xymox
Breaking Point
[Pandaimonium]

Deux ans après le très bon "Farewell" et un an après un "Best-Of" de haute volée, le Clan Of Xymox deuxième génération poursuit son exploration des diverses tendances de la musique "sombre". Après avoir œuvré dans un rock gothique racé, puis effectué un virage réussi vers des sonorités plus dancefloor, Ronny Moorings et sa troupe livrent un nouvel album faisant le grand écart entre la cold-wave synthétique des débuts et les inflexions future-pop de ces dernières années. Et même si le Hollandais émigré en Allemagne se laisse parfois aller à quelques facilités (les samples de Carmina Burana sur Be My Friend), le résultat est particulièrement séduisant et efficace. Les "club hits" dark alternent avec des compositions plus profondes et lancinantes, sans que cela ne nuise à la cohérence de l’ensemble. Évidemment, les puristes allergiques à VNV Nation ou Apoptygma Berzerk qualifieront certainement d’"électro pouêt pouêt" certaines chansons de "Breaking Point". Mais au final, on peut quand même dire que Clan Of Xymox a su évoluer sans renier son passé.

Christophe Lorentz



Coil
The Ape of Naples
[Threshold House]

"The Ape of Naples" sera le dernier album de Coil, puisque le groupe anglais ne pourra malheureusement pas faire face à la mort de son charismatique chanteur, John Balance, décédé tragiquement en novembre 2004. Il aura d’ailleurs fallu beaucoup de courage à Peter Christopherson et Tighpaulsandra pour réécouter la voix de leur ami sur des bandes restées inédites (et dont certaines furent enregistrées dans le studio de Trent Reznor pour l’album "Backwards" entre 95 et 97, aujourd’hui encore resté inédit) pour en faire un album cohérent, qui représente au mieux le nouveau son Coil. Car "The Ape of Naples" ressemble beaucoup au précédent "Black Antlers", sorti en 2004 : mêmes sons de xylophone, même dépouillement, même humilité, et même remix (dix ans après) du Teenage Lightning de "Love's Secret Domain". Dire qu’il s’agit de leur meilleur album serait matière à débattre ; il s’agirait plutôt d’une compilation de réorchestrations de titres enregistrés au cours des dernières années, comme ces nouvelles versions de l’Amethyst Deceivers de 1999, ou encore d’A Cold Cell et d’AYOR, titres originellement parus sur "A Guide For Beginners/Finishers" en 2001. "The Ape of Naples" restera pour tous un album posthume que l’on imagine évidemment réalisé dans une douleur insupportable, matérialisée pour l’auditeur par l’accordéon de Tattooed Man. Alors que l’histoire de ce groupe mythique doit s’arrêter ici, il reste encore des milliers de souvenirs à raconter, dont certains passeront à la postérité grâce à la sortie imminente de DVDs que l’on attend avec impatience. Et pour tous ces souvenirs qui n’appartiennent qu’à chacun d’entre nous, le mot de la fin ne peut être que celui-ci : "merci".

Bertrand Hamonou



Collapse
Embryo
[Lowlight/Season Of Mist]

Parti du métal industriel furieux de Treponem Pal (où il tenait le rôle de bassiste), Amadou Sall et son projet Collapse ont progressivement évolué vers une musique de plus en plus subtile, intégrant tout d’abord des sonorités tribales, avant de s’intéresser à quelque chose de plus électronique et dansant. Point d’orgue de cette mutation, le formidable "Humans" marquait l’abandon des instruments ethniques et l’apparition de mélodies plus accrocheuses. Aujourd’hui, "Embryo" poursuit dans cette voie : le chant est plus en avant, les guitares sont plus mélodieuses, l’électronique est mieux intégrée et l’ensemble est moins agressif que par le passé. En outre, de fortes réminiscences cold-wave viennent s’ajouter au rock industriel nerveux de Collapse, témoignant pour la première fois de l’influence qu’a pu avoir Joy Division sur Amadou. L'ensemble est ainsi d'une belle unité, et dégage une rage froide associée à une tristesse prégnante, tandis que les textes sont plus engagés que jamais. Pas forcément très accrocheur à la première écoute, "Embryo" est pourtant un disque qui se révèle au fil du temps et finit par ne plus nous quitter.

Christophe Lorentz



Covenant
Skyshaper
[Synthetic Symphony/SPV]

De toute la mouvance future pop, Covenant est certainement le groupe le plus intéressant et créatif, parvenant toujours à se renouveler sans (presque) jamais céder aux clichés ou aux sonorités cheap. À l’heure où VNV Nation et Apoptygma Berzerk montrent de sérieux signes d’essoufflement, le trio suédois délivre au contraire un album plus exigeant que ses prédécesseurs, mais tout aussi réussi. Tournant le dos aux mélodies et aux rythmes faciles, "Skyshaper" est sans doute ce que le combo a fait de plus dur depuis "Dreams of a Cryotank", même si les gimmicks accrocheurs de "Northern Light" ont été parfaitement intégrés. Sans renier sa formule, le groupe de Joakim Montelius en offre pourtant de nouvelles variations, démarrant l’album avec une série de compositions électro-pop dansantes et mélodieuses, avant de s’enfoncer dans des morceaux plus longs, sombres et monolithiques. Toujours dominé par la voix grave d’Eskil Simonsson et les ambiances polaires, ce sixième opus témoigne d’une maturité certaine sans toutefois renier les tentations du dancefloor. La musique de Covenant a définitivement gagné en finesse sans perdre de son efficacité. Un beau Tour De Force !

Christophe Lorentz



De/Vision
Subkutan
[Drakkar/BMG]

Après deux albums un peu décevants, surtout sur le plan mélodique, on n'attendait plus grand-chose du duo allemand, digne concurrent de Mesh dans la course à la succession hâtive de Depeche Mode. Il est vrai que si dans les années 90, De/Vision avait fait le bonheur de tous les fans d'electropop en assurant un modeste, mais très digne, intérim, le début des années 2000 sonnait un peu pour eux comme la fin d'un petit règne. "Subkutan" remet, dès la première écoute et avec une belle énergie renouvelée, les pendules à l'heure. Les mélodies, à nouveau magnifiques, ont repris de la vigueur et de la consistance. Le chant, plus maîtrisé que jamais, affirme la personnalité du groupe, autant dans sa version épurée que lorsqu'elle est triturée par les machines. Le mixage n'a jamais été aussi bon et la qualité de la production est impressionnante. Les refrains, aussi accrocheurs que mélancoliques, s'enchaînent comme des perles. L'émotion est omniprésente, à l'instar des titres Still Unknown et No Tomorrow, peut-être leurs deux meilleurs morceaux à ce jour. On est loin d'oublier De/vision.

Stéphane Colombet



Die Form
ExHuman
[Trisol/Metropolis]

Depuis presque trente ans, Die Form creuse toujours à peu près le même sillon. Pourtant, le couple Philippe F. et Eliane P. n’en explore pas moins tous les recoins sombres, trouvant à chaque album une nouvelle façon de distiller sa formule. Certes, la voix d’Eliane reste évanescente et celle de Philippe menaçante, les machines sont toujours aliénantes, mais la combinaison de ces éléments est à chaque fois différente. Pour succéder à l’aérien "InHuman", qui dévoilait carrément des mélodies vocales aux consonances médiévales, "ExHuman" renforce au contraire le côté expérimental et étouffant de la musique de Die Form. Les voix sont souvent maltraitées, les sons saturés, les rythmes complexes et les compositions ignorent généralement les refrains faciles et les rythmes dancefloor. Bref, ceux qui sont restés bloqués sur les tubes de soirées Savage Logic ou Masochist II risquent fort d’être surpris. Quant à l’aspect visuel qui entoure le CD, composante essentielle de l’univers du groupe, il reste bien entendu fidèle aux obsessions de Philippe F. (Eros et Thanatos), mais témoigne lui aussi d’un regard nouveau et plus sophistiqué.

Christophe Lorentz



The Dresden Dolls
Yes, Virginia...
[Roadrunner]

The Dresden Dolls fut clairement l’une des révélations de l’année 2003 avec son premier album éponyme. Le duo bostonien se base sur une formule inédite : une chanteuse-claviériste possédée et un batteur au jeu impressionnant, le tout sur une imagerie et des sonorités empruntées au cabaret allemand des années 30. Ce deuxième album ne chamboule pas la formule, mais s’avère paradoxalement plus cru que son prédécesseur. Si quelques guitares et violons s’invitaient sur le disque d’avant, "Yes, Virginia…" se recentre uniquement sur les performances d’Amanda et de Brian, plus proche en cela de ce que le groupe propose en live. Comme certains ont pu le constater (notamment lors des premières parties que le groupe a assurées pour Nine Inch Nails), malgré son minimalisme instrumental, Dresden Dolls remplit l’espace sonore avec une intensité incroyable. Ici, le chant est plus expressionniste que jamais et la batterie est martelée avec une vigueur nouvelle, tandis que les mélodies se font encore plus tendues et subtiles que précédemment. Des textes d’une rare intelligence et un visuel extrêmement riche achèvent de faire de ce deuxième véritable album une réussite éclatante, confirmant que Dresden Dolls joue désormais dans la cour des grands.

Christophe Lorentz



Final
3
[Neurot Recordings/Southern]

Si à treize ans, au début des années 80, la plupart des garçons jouaient avec un ballon, se bagarraient, dévoraient des BD ou tentaient d’imiter le moonwalk fraîchement débarqué d’un certain Michael Jackson, d’autres bidouillaient leur magnéto à cassette et maniaient le générateur audio comme personne en écoutant Whitehouse ou Throbbing Gristle. D’autres ? En tout cas un Anglais : Justin Broadrick. Car avant de rejoindre Napalm Death en 88, puis Godflesh, Ice, Techno Animal, Head of David ou Jesu, ce jeune boulimique accumulait déjà les mètres de bandes sous le nom de Final. Un projet longtemps tu, mais vivace jusqu’à ce qu'en 1993 Bill Laswell le sorte aux États-Unis sur son label. "One" voit alors enfin le jour et regroupe une partie des travaux majoritairement industriels de Justin en solo depuis ses débuts. Treize ans et quatre albums plus ambient plus tard, "3" sort enfin. Double album contenant 27 titres et deux heures et demie d’expérimentations instrumentales, "3" reste pourtant facile d’accès pour qui est avide de minimalisme (Spinning Top), saturations légères (Eden), plages aériennes (Remnants) ou plus solennelles (After et son semblant d’orgue). Si la présence de Diarmuid Dalton, bassiste de Jesu et Godflesh, frappe d’entrée sur The Light Orchestra (qui aurait pu figurer sur une production de Jesu), elle reste discrète ensuite (sur six morceaux en tout), puisque Broadrick s’approprie l’espace sonore pour insuffler ses penchants foncièrement sombres et sinueux d’où surnagent néanmoins d’irradiantes et éthérées silhouettes. Les morceaux se succèdent ainsi avec cohérence, malgré de salvatrices ruptures minimes et délicates dans ce qui aurait pu être synonyme de l’ennui quasi inévitable qu’engendre ce genre d’œuvre fleuve. Entre Eluvium, Deathprod, Fennesz et… Jesu, Final signe là encore un album des plus personnel et passionnant.

Catherine Fagnot



Ginger Ale
Daggers Drawn
[Crazy Car Driver/Discograph]
OMR
Superheroes Crash
[UWe/Discograph]

Soit deux formations françaises réussissant l’exploit de plaire à la fois aux branchouilles parisiens et aux nostalgiques de la cold-wave. Tout d’abord Ginger Ale, duo féminin masculin qui s’était fait connaître par une reprise du Happy House de Siouxsie & the Banshees et un premier opus où la froideur des années 80 pactisait avec le dancefloor. La voix d’Angèle étant devenue l’un des éléments phares des chansons du groupe, “Daggers Drawn” s’avère plus homogène que son prédécesseur, et verse clairement dans une pop d’obédience new wave, où l’on croise les fantômes de Cure et New Order. Hormis deux ou trois titres un peu hors propos (dont deux chantés en français), l’album aligne une belle série de mélodies glacées, élégantes et excitantes. Tout aussi fort, l’autre duo mixte hexagonal, OMR, donne une brillante suite à son prometteur, mais hétérogène, "Side Effects". Plus sombre, intense et unifié que son prédécesseur, “Superheroes Crash” amène le groupe à un niveau supérieur en refusant les tentations du dancefloor et des refrains faciles, plongeant à corps perdu dans la froideur et la noirceur de l’underground des eighties. Ginger Ale et OMR sont désormais deux talents confirmés, et leurs albums deux grands moments de bonheur.

Christophe Lorentz



I Am X
The Alternative
[Nineteen 95]

Automne 2004 : Chris Corner, leader des Sneaker Pimps, mettait de côté la pop aventureuse de son groupe pour sortir sous le nom de I Am X un premier album solo électro-rock décomplexé et insolent, plein de tubes dansants et lumineux, auquel, il faut l'avouer, il était relativement difficile de résister. L'expérience a visiblement bien plu à l'animal puisqu'il nous ressert avec ce deuxième disque, dont on s'aperçoit rapidement qu'il n'a réellement d'alternatif que son titre, exactement la même soupe. Alternant morceaux lents et poignants (Lulled by Numbers, This Will Make You Love Again) et tubes dancefloor (The Alternative, After Every Party I Die) avec parfois le renfort des chants féminins pompiers de Sue Denim des Robots In Disguise, Chris Corner, plus mégalo que jamais, en fait de nouveau des tonnes, et évoque encore une fois pèle-mêle ses thèmes favoris que sont, dans le désordre, le sexe, les états seconds et le monde de la nuit, le tout évidemment toujours emballé dans le même univers gentiment électro glam-trash. Au final, passé l'effet de poudre aux yeux, il reste un album accrocheur et mélodique, mais qui s'oublie très vite.
Vivement la fin de la récréation, que Corner se consacre à des choses plus sérieuses. On attend par exemple toujours les rééditions promises de "Splinter" et "Bloodsport" des Sneaker Pimps, ainsi que des nouvelles de la sortie de leur nouvel album dont on entend parler depuis près d'un an sur le site officiel du groupe.

Renaud Martin



Kirlian Camera
Coroner's Sun
[Trisol]

S'il convient d'éviter le terme "confirmation" pour une entité vieille de près de 26 ans comme Kirlian Camera, il était néanmoins fort intéressant de voir ce qu'allait donner le cru 2006 après un "Invisible Front.2005" des plus abouti. Mais si reconduire l'électro spatiale et sophistiquée dudit album en laissant une place de choix aux vocalises suaves d'Elena Fossi semblait presque logique, la formule ne prend malheureusement pas aussi bien avec les nouvelles compositions de "Coroner's Sun". Bien sûr, le chant félin de la belle reste un argument de poids dans la sournoise mécanique italienne ; évidemment, le travail des sons porte à merveille la griffe du contremaître Angelo Bergamini ; et en effet, certaines mélodies s'immiscent plutôt facilement dans nos mémoires. Rien de désagréable en somme. Pourtant, l'absence de titres-brûlots, qu'ils soient hymnes dansants ou dérives mélancoliques, se fait rapidement et cruellement sentir. Pas de Dead Zone in the Sky, d' Absenthee ou de Desert Inside (pour ne citer que les travaux les plus récents) pour nous faire réagir le long d'un album qui s'enfonce lentement mais sûrement dans une torpeur guère excitante. Certainement censés apparaître comme les titres phares du disque, le linéaire Coroner's Sun (sorte d'ersatz du lumineux tube de l'album précédent, K-Pax ), ou le très basique Kaczynski Code ne font qu'illusion. On préférera s'en remettre à l'aérien No One Remained ou à l'intriguant Citizen Una, seuls morceaux capables de rivaliser avec les grandes heures du répertoire de Kirlian Camera et passer sur un soporifique Beauty as Sin, un Koma-Menschen bien plat ou le très (trop) rock Illegal Apology of Crime. Le constat est rude, peut-être sévère, mais irrémédiablement subordonné aux grandes attentes suscitées par les albums précédents. Et si l'on ne s'appesantit pas sur le second CD de l'édition spéciale (quelques inédits et remixes dispensables dont la très vilaine reconstruction au burin de K-Pax par :Wumpscut:), on terminera néanmoins sur la splendide relecture du langoureux sommet d' "Invisible Front.2005" The Path of Flowers, ici rebaptisé Days of Flowers, conclusion réussie d'un album pourtant en demi-teinte.

Stéphane Leguay



Leæther Strip
After the Devastation
[Alfa Matrix]

Après six ans de silence (le single "Carry Me" qui lui-même succédait déjà à plusieurs années d'absence), on n'attendait plus rien de Claus Larsen, tête pensante d'un des fleurons allemands du mythique label Zoth Ommog, chef de file des labels électro pendant toute la décennie 90. Pourtant, on était loin d'oublier les premiers albums très impressionnants de cette entité monocéphale à la fois ultra-agressive et tragique, sorte de Front Line Assembly germanique, peut-être encore plus froide et plus industrielle. Les années ont passé, Claus Larsen a mûri, réglé au passage quelques problèmes personnels et repris le chemin de son home studio remis à neuf pour nous délivrer, quelques semaines à peine après un nouveau single miraculeux "Suicide Bombers", un double album d'une richesse et d'une diversité inouïes. Cette variété de styles et de sonorités fait d'ailleurs la force, mais aussi la relative faiblesse de ce nouvel album, car, au final, on a un peu de mal à identifier l'identité sonore de ce groupe ressuscité. En effet, "After the Devastation" se veut à la fois un retour aux sources de l'électro dark (sur Sleep Is Only Heartbreak, Rip Like Cat Claws ou This Is Where I Wanna Be par exemple), une dédicace à quelques groupes qui ont sans conteste beaucoup influencé Claus Larsen (tels que Soft Cell à l'évidence sur Dying Is Easy, Life Is Hard) mais aussi une ouverture sur des musiques plus actuelles, pour le moins dansantes et également moins sombres (A Boy ou bien encore Junkie Do - Junkie Die). Au total, vingt-quatre vrais morceaux, globalement bons voire plus, dotés de rythmes un peu plus apaisés que par le passé, mais, pour certains, furieusement entraînants (à l'instar de l'excellente nouvelle version de Carry Me), avec, comme un hommage aux premiers hits EBM, une utilisation massive de paroles samplées et des refrains guerriers à foison, peut-être parfois un tantinet simplistes. Au delà des synthétiseurs, certains morceaux reprennent aussi des sonorités de piano chères à Claus Larsen qui donnent un côté grandiloquent, voire épique, à quelques mélodies torturées et très cinématographiques (comme le magnifique Empty Space). La voix quant à elle est tantôt ultra trafiquée et presque arrachée comme dans les premières années du groupe, tantôt claire et étrangement belle. L'ensemble s'impose comme une œuvre protéiforme d'une rare richesse, comme une compilation regroupant des vieilles démos retravaillées avec beaucoup d'attention et des morceaux tout neufs qui ne sonnent plus vraiment comme du Leæther Strip mais qui sont assurément de la musique électro de grande qualité. Welcome back Claus !

Stéphane Colombet



Leiahdorus
Parallel Universe
[A Different Drum]

"Parallel Universe" est le second album des Américains Leiahdorus, et il s’impose immédiatement comme une vraie réussite. À l’instar de nombreuses formations américaines (The Echoing Green, Love Association), ces jeunes gens enthousiastes et talentueux regardent du côté européen de l’Atlantique. Ayant aussi bien assimilé l’énergie électrique de Pulp que la précision mécanique de groupes de pop électronique tels qu’Erasure, Leiahdorus nous offre un sans-faute original et rafraîchissant. Il suffit d’une seule écoute de Run, Freeways et When It’s Dark I’m Five Again pour se rendre à l’évidence : ces trois-là ont trouvé une recette qui fonctionne à merveille. Le chant de Jason Smith, ex-Echoing Green et instigateur de ce nouveau projet, y est pour beaucoup : énergique, clair et passionné, il rappelle instantanément celui d’un certain Jarvis Cocker. Avec deux synthés contre une guitare, les douze titres de "Parallel Universe" sont forcément à dominante électronique, avec cependant une personnalité et un son jusqu’ici inconnus du catalogue d’A Different Drum. Le label ne s’y est d’ailleurs pas trompé, puisqu’il propose ainsi une excitante alternative aux productions de synthpop devenues depuis longtemps des copies stériles, et auxquelles nous avons trop souvent l’habitude. À découvrir absolument.

Bertrand Hamonou



Louisa John-Krol
Apple Pentacle
[Prikosnovénie]

Après "Argos", "Alexandria", "Ariel" et "Alabaster", Louisa John-Krol nous offre enfin un cinquième volet à son passionnant périple sous le signe du "A". Et à la manière de ses prédécesseurs, "Apple Pentacle" ne déroge pas à la sacro-sainte empreinte féerique qui épouse chaque travail de l'Australienne. Avant de nous plonger dans les méandres de ce nouvel opus, arrêtons une bonne fois pour toutes les (trop faciles) comparaisons avec Loreena McKennitt, Kate Bush ou Lisa Gerrard. Car Louisa, si elle ne bénéficie pas de la couverture médiatique des trois divas sus-citées, n'en demeure pas moins une artiste accomplie qui d'album en album et de concept en concept élabore gracieusement un univers onirique et poétique, nourri aussi bien par des mythes fondateurs que par une imagination florissante. Ainsi "Apple Pentacle" prend-il sa source au coeur du mythe de "L'Homme Vert", figure ancestrale protégeant la Nature et que l'on retrouve sous toutes les latitudes, toutes les formes et tous les âges. Une oeuvre végétale donc, animée par les esprits des arbres et dont les douze mouvements semblent exhaler ça et là les murmures d'une sylve vivante. Des ondoiements d'ambiances qui ne viennent cependant jamais dissimuler le principal acteur de ce disque : la mélodie. Car s'il y a bien un domaine dans lequel excelle la Melbournaise, c'est bien sa capacité à engendrer de véritables chansons ; les The Window, Escalder's Tree Ride, ou Poppet Plum en font à nouveau ici foi. Et si son travail n'a jamais été réputé pour son aspect dark, il est toutefois à noter que le côté sombre est ici très peu à l'honneur, le superbe titre de clôture Kunmanngur restant la seule pièce quelque peu brumeuse de l'ensemble.
D'un point de vue strictement musical, "Apple Pentacle" ne marque pas de virage particulier ; mélangeant comme à l'habitude ses influences folks, médiévales, éthérées ou ethniques, Louisa John-Krol préfère continuer avec succès son chemin au coeur des mythes et des légendes, donnant corps à un monde de sensation que l'humanité semble pourtant oublier de jour en jour et distribuant rêve, introspection et sérénité à qui voudra bien l'entendre.

Stéphane Leguay



Lycia
The Burning Circle and then Dust
[Silber]

Un peu d'histoire. En 1994, fraîchement rejoint par le bassiste David Gallas, Mike VanPortfleet décide de mettre en chantier le troisième album de Lycia. Successeur de deux formidables premiers opus, le projet "The Burning Circle" amorce un tournant dans la carrière du groupe ; plus lumineuses et sereines, quoique toujours marquées de cette indélébile mélancolie cold et atmosphérique qui anime l'entité Lycia, les nouvelles compositions s'écoulent sous le débit d'une intarissable source d'inspiration. Tant et si bien que le duo se retrouve rapidement à la tête d'une vingtaine de titres. Une prolixité qui, doublée de l'arrivée de la toute jeune chanteuse Tara VanFlower pousse Lycia à transformer son "The Burning Circle and the Dust" en double album. Rapidement, celui-ci devient un album de référence dans la discographie du combo Arizonien.
Dix ans plus tard, Lycia n'existe plus, ses relations avec son label historique Projekt sont définitivement enterrées, et c'est désormais Silber Records qui récupère l'héritage. Après avoir sorti il y a quatre ans l'album fantôme de 1999 "The Empty Space", le label entreprend de dépoussiérer le back-catalogue du groupe. Après "Estrella" en 2005, c'est donc au tour de "The Burning Circle and the Dust" de connaître les joies du lifting. Une initiative, certes louable, mais qui laisse néanmoins quelques interrogations. Réduit à un simple CD, selon la volonté initiale de son leader, le double album voit ainsi pas moins de huit titres passer à la trappe. Un sacrifice nécessaire, gain de place oblige, qui supprime néanmoins quelques belles pièces dont les excellentes The Better Things to Come et surtout The Facade Fades. Boosté par une qualité d'écriture et d'interprétation de haute volée, l'album étend toute sa grâce le long des 72'30'' qui lui sont désormais imparties. Pour autant, la déception gagne rapidement du côté du connaisseur. Car si cette version remasterisée (?) a gardé ses atouts les plus convaincants (et dans l'ordre), que penser des quelques "fading" incroyablement inopportuns placés entre certains titres, pourtant originellement liés.
Loin d'aboutir à un best of, cet écrémage semble donc avoir tourné à une opération de chirurgie plastique bâclée, de laquelle cet album révélera certes encore bien des plaisirs aux novices, mais qui laissera aux fans une impression de gâchis au regard de la version première.

Stéphane Leguay



Mesh
We Collide
[Königskinder]

Avant que Depeche Mode ne revienne sur le devant de la scène avec son dernier album, le trio anglais de Mesh nous a fait croire pendant une dizaine d'années qu'il pourrait être le digne successeur du quatuor -désormais trio- de Basildon. À raison, car, album après album, ces trois-là nous livrent une musique pop-rock électronique toujours plus léchée, des mélodies puissantes, un chant toujours plus émotionnel.
"We Collide" tient une fois encore parfaitement ses promesses, voire plus. Produit par Gareth Jones, bien connu justement pour ses collaborations avec Depeche Mode et Erasure notamment, ce nouvel album, peut-être encore plus énergique et riche que les précédents, offre quelques perles electropop qui feront date dans l'histoire du groupe, qu'il s'agisse de l'introductif Open up the Ground, des clubby Step by Step et My Hands Are Tied, sans oublier le premier single imparable Crash. La palme revient sans doute au génial No Place Like Home et son chant d'une émotion sans pareil, ou peut-être à Room With a View et sa mélodie progressive et son refrain entêtant. Du très grand cru, une fois de plus.

Stéphane Colombet



Mike K
A Simple Story Simply Told
[MK2]

Pour le jeune américain anonyme Mike K, tout a commencé avec le "Nevermind" de Nirvana. Véritablement obsédé par la guitare qu’il s’achète alors, le jeune Mike ne décrochera plus de la six cordes. Des années plus tard, il nous livre son premier album qu’il a réalisé seul, en étudiant le travail de ses producteurs favoris que sont Butch Vig, Trent Reznor et Phil Spector. Inspiré à la fois par Joseph Arthur et les Smashing Pumpkins (visiblement plus pour leurs titres acoustiques), "A Simple Story Simply Told" ressemble pourtant instantanément aux productions impeccables des Anglais de Hood. L’analogie est rapide, mais on ne peut plus claire : sa voix et son chant, tout d’abord, rappellent ceux de Chris Adams ; ses bidouillages de fortune ensuite, empruntent autant au groupe anglais qu’à Joseph Arthur. "A Simple Story Simply Told" est un condensé de simplicité au service de l’intimité de l’Américain, qui nous livre de jolies compositions comme Nudity ou Pretty Star. On est donc loin des travaux des producteurs faiseurs de gros sons cités un peu plus haut. Mais quoi de plus normal, finalement, pour un disque ouvertement "simple" (jusqu’à répéter deux fois ce mot dans son titre), que Mike a enregistré seul dans sa cave avec sa guitare et une boîte à rythmes.

Bertrand Hamonou



Pet Shop Boys
Fundamental
[EMI]

Un respect total s'impose pour ce nouvel album du duo anglais, référence absolue en matière de pop synthétique depuis plus de vingt ans. Plus qu'un retour aux sources et un clin d'œil aux sons des années 80 (l'album est produit par Trevor Horn, producteur de quelques grands tubes des premiers opus), "Fundamental" est peut-être le meilleur de tous leurs albums, tout simplement, parce qu'il en est le condensé parfait, mais tout en étant complètement dans l'air du temps, en conservant toujours ce côté chic, subtil, branché. L'album en lui-même est composé de douze titres très variés, aux mélodies tantôt planantes tantôt très dansantes, à la limite parfois de la musique de comédies musicales, si chère au groupe. Pour le plus grand plaisir de leurs fans, les Pet Shop Boys ont, à l'exception du titre The Sodom and Gomorra Show, laissé de côté les guitares omniprésentes sur le précédent album pour revenir à des sonorités synthétiques et quelques rythmiques kraftwerkiennes géniales dont eux seuls ont le secret. Au delà de la qualité de la production, ce qui marque définitivement ce nouvel album, c'est la diversité de ses ambiances et de ses mélodies. Si quelques ballades viennent parfois adoucir l'ensemble, l'album révèle plusieurs hits electropop absolument fabuleux et qui s'imposent vite par une évidence désarmante : on retiendra bien sûr le premier single I'm With Stupid (et sa face B eurodance ultra efficace The Resurrectionnist) mais aussi Minimal avec son chant à la Karl Bartos et ses vocoders bien pensés, et surtout Integral, robotique et martial, grandiloquent, "perfect" comme le chante Neil Tennant. Et si l'on pousse le vice jusqu'à acquérir l'édition limitée de l'album, les bonnes surprises s'enchaînent encore, le long d'un huit titres supplémentaires, sorte de "Disco 4" composé de remixes de plusieurs morceaux de l'album, mais aussi et surtout d'un inédit grandiose Fugitive aussi entraînant que sophistiqué, peut-être encore plus futuriste et emballant qu'Integral, une version inédite ultra-rythmée de In Private en duo avec un Sir Elton John en très grande forme, et un remix étendu et splendide de Flamboyant par Michael Mayer. Un seul mot : merci !

Stéphane Colombet



The Protagonist
Songs of Experience
[Cold Meat Industry]

Sept ans après sa première apparition chez Cold Meat Industry, The Protagonist, aka Magnus Sundström, continue son exploration raffinée du néo-classique sans sombrer dans les affres esquissées de certains de ses collègues de label. Ici la grandeur, voire la grandiloquence souvent frôlée, jamais lourde, et la majesté sont de mise. Non seulement dans l’orchestration, inquiétante et sombre à souhait, évoquant aussi bien Test Dept que Shinjuku Thief, mais également dans les textes choisis, puisqu’il s’agit de spoken words appliqués à Baudelaire, William Blake ou Shakespeare, un exercice cependant pas forcément inédit. Déjà entendu à double titre : d’une part car deux des huit titres de "Songs of Experience" figuraient sur le EP "The Interim" sorti au printemps 2005, d’autre part car l’obsession littéraire de Sundström apparaissait déjà sur son premier opus, "À Rebours", en 1998, avec des textes de Shelley ou Poe, et sur son autre projet siamois indus : Des Esseintes. Si les compositions d’"À Rebours" étaient déjà convaincantes, celles de cette nouvelle et attendue seconde livraison sont brillantes de par la quasi-perfection du traitement du son des instruments utilisés. La patine est lisse et l’ampleur n’en est que plus appréciable. On se laissera donc charmer par cette nouvelle "Experience" sans retenue, ni bémol.

Catherine Fagnot



Punish Yourself
Gore Baby Gore
[Active Entertainement/PIAS]

On ne va pas vous faire le coup de “l’album de la maturité”, mais pourtant ce quatrième opus du quatuor cyber-punk fluo Punish Yourself est clairement plus ambitieux, diversifié et travaillé que ses prédécesseurs. Certes, le groupe reste fidèle à sa déjante rock’n’roll et à son esprit provocateur, mixant habilement électro-goth et rock industriel, mais les ambiances sont nettement plus contrastées et les compositions plus sophistiquées que sur "Sexplosive Locomotive". Ici, on ressent plus nettement les influences musicales du groupe, à travers des morceaux qui sont de purs hommages à leurs modèles, comme ce Las Vegas 2060’s évoquant furieusement Foetus, ou un Worms que n’aurait pas renié Skinny Puppy. De plus, moult invités prestigieux sont venus prêter main-forte aux Toulousains, tels Candice du groupe hardcore/métal Eths, les membres de Sidilarsen et Polytrauma, ou encore Jean-Luc De Meyer, qui a pris en main l’excellent Voodoo Virus pour en faire une chanson qui sonne comme plein de choses connues… mais sûrement pas comme du Front 242 ! Punish Yourself est donc parvenu là à se renouveler sans se renier, et "Gore Baby Gore" prouve que le groupe est là pour durer. En accompagnement de l’album, se trouve aussi le DVD "The Voodoo Gun Night Live", qui propose une puissante prestation live du combo ainsi que des bonus montrant quelques grands moments de délires en coulisses et divers documents "historiques".

Christophe Lorentz



Revolting Cocks
Cocked and Loaded
[13th Planet/Underclass]
Ministry
Rio Grande Blood
[13th Planet/Underclass]

Al Jourgensen n’a jamais été aussi énervé... ni aussi productif. À quelque chose malheur est donc bon : la réélection de George W. Bush nous aura valu une créativité débridée de la part du leader de Ministry. C’est tout d’abord sous l’identité de Revolting Cocks que le Texan distille sa folie furieuse, son délirant projet parallèle ayant sommeillé pendant près de treize ans avant d’accoucher enfin de ce décapant "Cocked and Loaded”. Il y renoue avec des compositions lourdes, déstructurées et gavées de samples divers, concassant métal, disco, indus, funk, électro et expérimentations diverses. Une réjouissante auberge espagnole, émaillée d’invités improbables (le guitariste de ZZ Top, le chanteur des Butthole Surfers, Jello Biafra des Dead Kennedys) et surplombée par l’étonnante reprise du Dark Entries de Bauhaus. Trois mois après la sortie de ce nouveau RevCo, on découvre pourtant une facette nettement moins amusante de l'homme au chapeau de cow-boy avec le nouveau Ministry : "Rio Grande Blood". Secondé par une nouvelle équipe de choc (dont Paul Raven de Killing Joke et Tommy Victor de Prong), Jourgensen hurle sa rage sur un métal brutal qui n’a plus grand-chose à voir avec l’indus. On y retrouve néanmoins cette voix au bord de l’apoplexie, ces rythmes surpuissants, ces guitares véloces, ces samples criards, ainsi que ces atmosphères oppressantes qui rendaient "Psalm 69" si intense. Le style Ministry est donc toujours là, mais radicalisé à l’extrême, surpassant en brutalité son album le plus fameux, sans pour autant en retrouver totalement l’inspiration. Ceux qui s’étaient détournés du groupe depuis "Animositisomina" ne risquent pas de revenir sur leur décision, mais les amoureux de la double pédale et des riffs gras seront ravis.

Christophe Lorentz



Tuxedomoon
Bardo Hotel Soundtrack
[Crammed/Made to Measure]

De retour aux sources à San Francisco, Tuxedomoon a enregistré une série de compositions spontanées qui serviront de bande originale au film "Bardo Hotel" que le groupe est en train de tourner avec le réalisateur grec George Kakanakis. Il s'agit d'un recueil d'improvisations instrumentales ponctuées de collages sonores (samples, voix parlées) selon la technique du cut-up de Williams Burroughs. Une sorte de "free-form", structure en constante construction et déconstruction, dont le seul but est de créer une fracture, un espace libre à l'imaginaire de l'auditeur. La part belle est laissée au trompettiste Luc Van Lieshout mais on retrouve aussi avec bonheur le saxophone de Steven Brown, les joutes du violoniste Blaine Reininger, sans oublier la basse de Peter Principle. Éditée sur le fameux label Made To Measure, la subdivision du label Crammed réservée aux musiques inclassables, expérimentales et avant-gardistes, "Bardo Hotel Soundtrack" nous fera patienter en attendant le prochain album que le groupe est déjà en train de composer. Encore une fois, la marque de fabrique de Tuxedomoon fait mouche, entre classicisme et expérimental, avec ce son inimitable qui flirte avec le jazz, l'électronique et les musiques du monde. On retrouve ce goût de l'expérimentation au travers d'un spectre musical qui explore les limites de chaque instrument. Une bande-son qui passe sans transition d'une ambiance à une autre et qui laisse le champ libre à l'auditeur pour construire son propre film.

Delphine Payrot



Venus Fly Trap
Zenith
[Big Blue Records/SPV]

Groupe mal connu de la cold-wave anglaise, arrivé sans doute un peu trop tard, Venus Fly Trap poursuit pourtant sa route avec opiniâtreté depuis la fin des années 80. Après avoir fait le bilan de leur carrière à travers la compilation "Anthology of the Food" (2002) et les rééditions de leurs albums emblématiques remasterisés en 2003, Alex Novak et Andy Denton repartent de plus belle avec un sixième album studio qui ne dépare en rien dans leur impeccable discographie. Le groupe possède toujours un style bien à lui, débarrassé de tout cliché, même si les ombres de Suicide, Kraftwerk et Joy Division planent sur certaines compositions. Des titres relativement longs, aux synthés minimalistes et aux mélodies blafardes, dressent ainsi des paysages urbains glacés et nocturnes. Une guitare aigrelette et une basse souterraine soutiennent un chant profond et désabusé, tandis que les rythmes se font tantôt nerveux et tantôt lancinants. Un excellent disque, bien plus honnête et riche que la plupart des CD pseudo gothiques actuels.

Christophe Lorentz

Express

Le renouveau shoegaze est en plein essor. Dernière livraison : Heligoland, qui vient d’Australie et dont le second album, "Street Between Us", arrive ici grâce au label français Ocean Music. La voix éthérée, parfois sur le fil, de Karen Vogt, mêlée aux réverb de guitares, s’entrechoque avec des nappes aériennes sur des mélodies tantôt pop, tantôt mélancoliques : elle rappelle l’épiphénomène que fut Puressence au milieu des années 90 ; un sympathique kaléidoscope convoquant aussi bien Cure que Low ou les Cocteau Twins. Millefeuille, dont on avait salué une demo dans nos pages il y a deux ans, revient avec un six titres, "Astre de Coton" et un live. Toujours foutraque et apocalyptique, le –désormais- duo indus noisy rock continue de psalmodier sa poésie sombre et nihiliste sur fond de samples inquiétants et rythmiques déstructurées. Malsain en diable et fascinant. De facture totalement classique, on s’intéressera néanmoins aussi à The Seven Mile Journey, quatuor danois qui nous livre un post-rock balisé entre alternance de montées épiques et passages en apnée où les guitares s’échauffent et trépignent. Remarquablement exécuté et construit en parfaite adéquation avec le "dogme" post-rock, ce premier quatre titres sensibles, intitulé très justement "The Journey Studies" (site web), n’en restera pas moins fade ou tout au moins "déjà entendu" pour les oreilles des auditeurs avertis de Godspeed You Black Emperor! ou d’Explosions in the Sky. Un comble, certes, mais la vie est injuste… Virage dark avec Cold Meat Industry : habitués à la qualité du catalogue, on sera surpris par Decadence, curieux trio grec qui, sous couvert d’érotisme vaguement provoquant (autant dans les textes que les photos du livret qui prêtent à sourire tellement la niaiserie et les clichés softs sont présents), frise le ridicule malgré des compositions doucereuses qui flirtent avec le néo-classique et la folk. Boosté par une débauche de programmation mêlant aussi bien piano que synthé dans un même titre, "Where Do Broken Hearts Go?" s’avère vite indigeste et daté. Difficile de concilier intelligemment les innovations d’In The Nursery et le kitsch de Carlos Peron… Essai brillamment réussi en revanche pour Flesh:On:Steel et son "Notausgang" (Archetyp) qui donne dans un dark ambient indus des plus prometteurs. Entre l’angoisse claustrophobe de Megaptera, d’Atrium Carceri, et la violence futuriste urbaine d’Iron Halo Device, les français réussissent en effet le tour de force de maintenir l’auditeur pendant une heure dans un dédale tubulaire caverneux, sans oublier de le laisser respirer grâce à quelques clins d’œil "humains" de surface, parfois absurdes (ce sample de variét’ allemande !), mais souvent à propos. Cohérent, sombre et palpitant. Autre sortie remarquable : "Patagonie" (OPN), troisième album de Fin de Siècle, dont le précédent "Sans titre" avait été mis à l’honneur ici. Le duo nancéien délaisse pourtant désormais les clairs-obscurs relativement typés au profit d’instrumentaux plus expérimentalo-post rock minimalistes, et livre quinze plages délicates, aériennes, ténues et non moins teintées de mélancolie, qui en appelleront autant à l’imagination d’un fan de Max Richter que de Stars of the Lid.

Catherine Fagnot


Express

Il n'est jamais trop tard pour faire un petit retour arrière. on ne manquera ainsi pas "Drum's Not Dead" (Labels), le troisième album des Liars, groupe New-Yorkais émigré à Berlin il y a peu. Après des débuts très noise, les Liars ont définitivement viré leur cuti pour se concentrer sur des expériences plus conceptuelles. Le précédent était axé "film d'horreur à la Blair Witch", celui-ci est basé sur la batterie, et donc, le rythme. Le résultat, surprenant, est très réussi : on navigue en plein dans la no-wave new-yorkaise de 1980, ambiances glauques et dissonances, entre hurlements, folie et musique suicidaire, sans délaisser, pourtant, un humour trash très potache. La version DVD de l'album en est une preuve exemplaire, ledit DVD reprenant l'album intégral en trois versions : la première, petits clips loufoques faits à la main, la seconde... un escargot qui avance (sur tous les clips !) et la troisième, plutôt axée effets visuels arty. Dans un tout autre registre, lorsqu'on se sent tout petit, tout spleeneux, tout larmoyant, on écoutera avec délectation la musique à fleur de peau de Martyn Bates (chanteur d'Eyeless In Gaza, à l'aube des eighties). L'album "Mystery Seas", compile des titres publiés en 1995, réédité par le label Shayo pour notre plus grand bonheur et constitué de morceaux dépouillés, orgue et voix. Mais quel orgue, et quelle voix ! De quoi tirer des larmes de crocodile au plus endurci... On se ressaisira bien vite grâce au nouvel album de Radio 4, le quatrième, déjà. Après un troisième disque qui délaissait les influences PIL / Gang Of Four au profit d'un dub Clash et d'une techno sans synthé, "Enemies Like This" (labels) retourne (un peu) aux sources : grosse (très grosse) basse en avant (comme si Joy Division avait pris trop d'ecstasy), mélangée à des rythmes très rapides et une bonne dose de morosité. Un pied dans le post-punk et l'autre sur les dance-floor. Restons post-punk avec l'excellent mini-LP de Nelson "Bangkok Riot" (Diamondtraxx), un rock lancinant alternant guitares acérées et humeurs noires (on pense aux premiers Sonic Youth, larsens en moins, ou à des choses comme Mecano, pour ceux qui se souviennent de la scène belgo-hollandaise du début des eighties). Ils sont eux aussi français et font parler d'eux au sein d'une "nouvelle scène française en vue à Londres". Chouette, un peu de chauvinisme ne fait pas de mal.

Frédéric Thébault


Express

Parmi les nombreux CD mixés qui font l'actualité, nous ne pouvions manquer celui de The Hacker nommé "A.N.D. N.O.W..." (UWe) qui rassemble plusieurs des courants les plus intéressants de l'electro d'hier et d'aujourd'hui : Un peu d'EBM avec le classique No Shuffle de Front 242, de la minimale, Sleeparchive, quelques vieilleries comme Liaisons Dangereuses ou Model 500 et surtout une bonne dose d'artistes électro actuels qui ont fait parler d'eux ces derniers mois comme Kiko, Miss Yeti, Perspects, Mount Sims ou Ellen Allien. Assurément un des tout meilleurs CD mixé dark sorti à ce jour.
Miss Kittin, son ex-acolyte de l'inoubliable "First Album", n'est pas non plus en reste puisqu'elle sort, histoire de se rattraper de son piteux "Live in Sonar 2005", un excellent double CD mixé dans la collection "A Bugged Out Mix" (Resist), du nom de la célèbre soirée anglaise. Le premier CD intitulé "Perfect Night", résolument dancefloor, mélange techno (Cajmere, Misc), électro (Fixmer-McCarty, Chemical Brothers, Perspects) et même quelques surprises comme Modeselektor, Squarepusher ou Front 242. Le second, "Perfect Day", nous montre la face plus electronica de la miss avec dans le désordre Saint Etienne, Wagon Christ, Biosphere ou Villalobos. De la sélection de qualité comme on aime !
On termine avec une belle sortie Bpitch, le "Boogy Bytes Volume 2" de Sascha Funke qui succède au premier volume réalisé par Kiki sorti l'année dernière. Au menu de ce mix de toute première catégorie, de l'electro Bpitch avec le nouveau tube de Funke Inbetween Days, évidemment de la minimale de choix et représentée dans toute sa diversité (Voigt, Villalobos, Sleeparchive, Isolée, Trentemoller), le tout agrémenté d'une légère petite touche pop avec un morceau sympathique de Phantom & Ghost. On en redemande !

Renaud Martin