Laibach
Volk
[Mute/Labels]
[Labels]

Le collectif Laibach (qui englobe l'activité de peintres, de philosophes et de musiciens) explore depuis plus de 26 ans les relations inextricables qui lient l'art et la politique. Cette démarche, teintée d'une bonne dose d'humour noir, étayée par de solides références historiques, fut souvent incomprise en Europe de l'Ouest, au point de subir la censure. Avec "Volk", ("le loup" en slovène) l'approche conceptuelle du groupe n'a pas changé d'un iota. Dans le fond, Il s'agit toujours de réaliser des albums déroutants, propices au débat, tout au moins à l'interrogation. En reconstruisant pièce par pièce des hymnes nationaux, Laibach s'attaque à l'impérialisme, au destin sanglant de pays dits démocratiques qui ont exercé ou exercent encore une oppression sur les peuples du monde. Il ajoute à ce panorama l'hymne de son état virtuel, le fameux NSK (pour "Neue Slowenische Kunst") et tente de réconcilier Israël et Palestine dans une fusion troublante de leurs deux hymnes respectifs (Yisra'el). Mais l'évolution est plutôt flagrante dans sa forme. Épaulé par le duo techno-pop de Ljubljana Silence (Primoz Hladnik et Boris Benko), Laibach dénote d'une approche musicale intimiste. Il s'éloigne des ambiances gay cuir des albums précédents pour privilégier des arrangements vocaux raffinés. Le discours limpide invite à une attention particulière, un plaisir de l'écoute devenu rare.De plus, la conception de chaque titre est décrite dans un superbe livret, illustré par des aquarelles réalisées par le groupe.

Anthony Augendre



Ahab Rex
Blood on Blonde
[Lens/Southern]

Après avoir essentiellement œuvré en solo, Ivan (alias Ahab Rex) est désormais à la tête d'une formation à géométrie variable qui ressemble à un who's who de l'indus américain, puisque l'on y retrouve Martin Atkins (Pigface), Chris Connelly (Ministry), Steven Seibold (Hate Dept.) ou Dylan Ryan (Herculaneum). Secondé par la voix sucrée salée de sa comparse Brooke Cassell, le chanteur-compositeur-bassiste dévoile ici des compositions rugueuses, mais mélodieuses, un rock sombre et abrasif légèrement teinté de trip-hop âpre. On pense donc parfois à une version masculine de Ruby (sur un titre comme To Whom It May Concern), tandis que le phrasé très particulier d'Ahab Rex évoque un The The saturé. Sans s'enfermer dans une formule trop classique ni vouloir jouer l'originalité à tout prix, Blood On Blonde est un disque prenant et excitant, dont l'atmosphère poisseuse et les textes grinçants séduiront durablement les fans de Foetus et des premiers Nick Cave. Sans atteindre le génie de ces deux géants, Ahab Rex s'aligne comme leur digne fils spirituel, ce qui est déjà plus que bien !

Christophe Lorentz



And One
Bodypop
[Out of Line]

Une résurrection, tout simplement. ll était difficile d'envisager un si beau retour. On pensait Steve Naghavi perdu à jamais après deux ans de silence et un dernier album, "Agressor", qui sentait l'asphyxie pour ce fleuron du courant EBM electropop pendant une grande partie des années quatre-vingt-dix. Et puis, soudainement, en deux-trois mois, un nouveau label, quatre (!) maxis et ce nouvel album (douze titres, auxquels s'ajoutent encore cinq autres morceaux sur le second CD "Frontfeuer" de l'édition limitée) : on est comblé. Car "Bodypop", tout en reprenant avec une intelligence exemplaire tout ce qui a toujours fait la personnalité d'And One (des sons de synthé reconnaissables entre milles, des ambiances contrastées, mélange d'orient et d'occident), nous livre quelques-unes des meilleures mélodies que le groupe ait conçues à ce jour : un festival ! Derrière les hits absolus et très dansants Military Fashion Show, So Kling Liebe, Body Company et Love You to the End, se cachent des morceaux un peu plus lents, mais tout aussi efficaces (Enjoy the Unknown, The Sound of Believer, le prochain single Traumfrau, Sexkeit et surtout The Dream, beau à pleurer (cela faisait longtemps !?). Quant au CD bonus "Frontfeuer", sorte d'hommage aux groupes EBM de la première heure et spécialement à Front 242, il est certainement moins accessible que "Bodypop" mais offre tout de même quelques pépites pour les dancefloors les plus musclés, à l'image du déjà mythique Rearming Strafbomber, hymne electro body par excellence. Un nouveau must !

Stéphane Colombet



I Love UFO
Wish
[Record Makers/Discograph]

Il y a trois sortes d'albums. Ceux qui vous indiffèrent ou vous agacent, des disques vides ou mauvais, qu'on rejette aussitôt. Puis, il y a de bons disques, ceux qu'on écoute avec plaisir, on se dit que c'est bien sympa, on y reviendra, de temps en temps. Et enfin, catégorie rare parmi les rares, il y a ceux qui, dès la première note, vous scotchent par terre, vous laissent abasourdis, les yeux embrumés d'émotion, des disques qu'on écoute d'une traite en abandonnant tout ce que l'on faisait auparavant, que l'on réécoute aussitôt la dernière plage terminée et qui tiendront une place de choix dans sa discothèque, pour des années. "Wish", de I Love UFO, en fait partie.
Quelque part entre les années 70 (pour la musique planante, on sent le Pink Floyd), 80 (pour le chant emphasé -sans que ce terme soit péjoratif- et les ambiances noirâtres), 90 (pour la violence destructrice), I Love UFO n'est pas un groupe qui laisse indifférent. De fait, le trio, comme la plupart de ses camarades frenchies, a tout compris : il commence à se faire connaître en Angleterre ou il tourne massivement, chante dans cette langue, utilise l'Internet communautaire (Myspace) qui fait tant pour les jeunes groupes désireux de sortir de l'anonymat (et qui peu à peu, l'air de rien, est en train de remplacer les traditionnels médias)... I Love UFO, ce pourrait être un jeu de mots sur "I Love You Fuck Off", ou encore une référence à un morceau des mythiques Lucrate Milk. C'est aussi un groupe qui se fout de son apparence, qui ne cherche pas à paraître branché, et qui se donne à 200% lors de ses prestations scéniques. Bref, ce "Wish" là, c'est le souhait d'une réussite qu'on espère énorme, comme pour tous les groupes honnêtes, intelligents et originaux, des groupes trop rares et donc vraiment précieux.

Frédéric Thébault



The Killers
Sam's Town
[Mercury]

"Hot Fuss", le premier album de The Killers avait été une très très bonne surprise. Pour commencer, l'origine du nom "The Killers" : inspiré directement de celui du "faux groupe" qui apparaissait dans le clip Crystal de New Order. Ensuite, l'album lui-même : parfaitement réussi, des hits imparables, une qualité incontestable. On était dans l'immédiateté, l'urgence. Pas d'intellectualisation possible, pas de course à la référence, un "simple" album totalement réussi de bout en bout. Deux ans plus tard et quelques millions de disques vendus, le groupe de Las Vegas donne suite à cet essai en sortant l'artillerie lourde : Flood et Alan Moulder à la production, Anton Corbijn en photographe officiel, des affiches 4 par 3 placardées dans le métro parisien plusieurs semaines avant la sortie de l'album, un clip réalisé par Tim Burton... Pourtant, le résultat est d'une qualité sans aucune comparaison avec celle du premier album. Des guitares énormes, une ambiance plombée, des tonnes de cuivres, des synthés appuyés, une voix à la limite du caricatural ; avec "Sam's Town" les Killers se prennent carrément pour Queen. On est dans le médiocre et le grossier. Plus qu'une déception, une infamie !

Christophe Labussière



This Morn' Omina
Les Passages Jumeaux: 25°~33°
[Ant-Zen]

Le cas This Morn' Omina est une véritable énigme, dont l'œuvre se construit en base 3 sous nos yeux et dans nos oreilles. Alors que les doubles albums souvent trop longs et indigestes n'ont ni les faveurs des labels, ni celles des fans, le groupe belge publie sans complexe un nouveau disque de sa trilogie "Nyan", accompagné cette fois encore d'un EP, offrant des relectures de titres du LP. Les triptyques sont donc le point fort de This Morn Omina qui ne semble jamais être à court d'inspiration. On se souvient du premier épisode sorti en 2003 "Nyan I - Le Serpent Blanc ~ le Serpent Rouge" et ses rythmiques EBM infernales, carrées et tribales. "Nyan II - Les Passages Jumeaux : 25°~33°" avec une face rapide ("25°") et l'autre plus ambient ("33°"), reprend aujourd'hui la même route mystérieuse construite d'instrumentaux aux titres tout aussi étranges qu'imprononçables, mais au contenu SF diablement efficace, en accord avec les photos du livret que l'on jurerait prises sur Mars. Très loin devant les Cdatakill et autre Genetic Selection (son voisin de label sur Ant-Zen), This Morn' Omina dispose d'une production redoutable qui lui permet de sublimer n'importe quel sample d'instrument traditionnel, en l'intégrant dans ses boucles électroniques comme s'il en avait toujours fait partie (Doublelionrouti). L'arrivée d'un nouveau percussionniste aux côtés de Mika Goedrijk, y est certainement pour quelque chose dans ce travail jusqu'au-boutiste de décorticage des rythmes, ultra fouillés et plus colorés que jamais. En s'interdisant la simplicité binaire, le combo nous offre une qualité dans la complexité que nous avions rarement rencontrée jusqu'ici.

Bertrand Hamonou

Express

La cold-wave et le goth rock des années 80 ont toujours la cote dans l’Hexagone, surtout au sein d’une scène indépendante vivace et diversifiée. C’est tout d’abord évident avec "Urban Disease", le EP 6 titres autoproduit des très bons Curtain, prélude à un album dont on reparlera prochainement. Si les influences Cure/Chameleons sont toujours bien présentes, le quatuor a injecté cette fois des sonorités plus électroniques et dansantes, qui le placent aux côtés de The Rapture ou Bloc Party et le rendent absolument imparable. Vivement la suite ! Plus rock mais tout aussi ténébreux, "Aokigahara", le deuxième album d’Object, autoproduit lui aussi, confirme tout le bien que l’on pensait du trio parisien depuis son premier opus "Voices" et ses concerts abrasifs. Derrière un chant en français à la Black Maria (pour ne pas dire Noir Désir), le groupe tisse des ambiances denses et enflammées, où une basse profonde tient la dragée haute à une guitare venimeuse. Les compositions sont intenses à souhait et les textes tiennent parfaitement la route. Mais que font donc les major ? Elles feraient bien aussi de jeter une oreille sur "Je d’enfants", premier album autoproduit d’Icon-X. Même si l’on navigue ici dans une veine nettement plus théâtrale, visiblement marqué par les premiers Christian Death, le quintette parisien délivre douze chansons variées et relativement inspirées, où l’énergie du death rock se marie à des touches électroniques acides et à des mélodies accrocheuses. Même si le résultat est parfois inégal (notamment lors des morceaux lents) et que la production reste faiblarde, l’efficacité d’une bonne partie des compositions finit par emporter l’adhésion. Et si la tendance est effectivement à un retour aux sonorités batcave, Invading Chapel nage lui à contre-courant en remettant à l’honneur un rock gothique en clair obscur avec son "Snow After Fire" (Wild Palms Music). Dominé par un spleen prégnant et des mélodies brumeuses, ce troisième album du projet de Loïc Malassagne (également dans Anthémon), s’avère, malgré son évidente sincérité, au final trop linéaire, victime d’un chant un peu cliché et d’un certain manque de nerf. Pas franchement désagréable, mais sans saveur particulière. On est quand même heureux de voir qu’à l’époque d’Evanescence et de Marilyn Manson, certains nouveaux groupes ne jurent toujours que par The Cure, Bauhaus ou The Mission…

Christophe Lorentz