Jarvis Cocker
Jarvis
[Rough Trade/Because]

Déménager à Paris et se consacrer à sa vie de famille, voici la décision qu'on imagine douloureuse qu'a choisi de prendre Jarvis Cocker il y a maintenant cinq ans, après la tournée qui a suivi la sortie de l'album "We Love Life" de Pulp, mettant ainsi plus qu'en stand-by le groupe après plus de 25 ans de carrière. Depuis, malgré Relaxed Muscle, la collaboration sous forme de blague electroclash pas vraiment convaincante avec Richard Hawley, on avait fini par se dire que Jarvis Cocker s'était endormi dans son rôle de père de famille modèle. Pourtant, ces derniers mois, son nom a commencé à réapparaître : d'abord comme parolier pour "5:55", l'excellent album de Charlotte Gainsbourg sorti cet été, et puis via sa page MySpace, où Jarvis a diffusé une de ses nouvelles chansons, Running the World, censurée par les médias anglais à cause de ses paroles explicites dans lesquelles on retrouvait des textes acides et des ambiances grandiloquentes dignes de l'époque "This Is Hardcore" de Pulp. Intitulé sobrement "Jarvis", son nouvel album tient haut la main toutes ses promesses ; un parfait prolongement du formidable univers qu'était celui de Pulp, tant chaque chanson apporte son lot de textes tour à tour drôles, cruels ou cyniques, de délices et de trouvailles mélodiques. Un sans fautes. Et il n'y avait qu'à voir le "parisien de Sheffield" lors de son dernier concert à la Cigale se tortiller comme un diable et pousser sa voix comme dans le meilleur des années Pulp pour confirmer l'évidence : c'est certainement le come-back de l'année !

Renaud Martin



Camouflage
Relocated
[SPV]

"Fine electronic music since 1983". C'est ce qu'indique l'intérieur de la pochette de "Relocated", le septième album de Camouflage. Comme pour justifier d'une carrière en dent de scie ainsi que d'une influence pas toujours reconnue de tous. Et pourtant, à la fin des années 80, Camouflage a très probablement ouvert en grand la porte à beaucoup d'autres groupes allemands ou venus du nord comme Conetik. Évidemment, Depeche Mode sont les grands-parents de cette scène qui porte autant de noms que l'on veut bien lui donner, mais peu d'appelés sont encore capables de nous livrer des disques que nous écouterons encore dans deux ans. Et "Relocated" fait partie de ceux-là, puisqu'il s'agit d'une jolie suite à "Sensor", l'album de la résurrection sorti en 2003. Le trio, reformé depuis trois ans, parvient à trouver des mélodies simples et imparables, dont certaines proviennent de démos abandonnées au début des années 90, comme Motif Sky, le très beau premier single. Ce nouvel album est construit à la manière du précédent, avec quelques courts instrumentaux disposés ça et là, et destinés à décongestionner les oreilles de l'auditeur qui ne sait plus si We Are Lovers ferait un meilleur single que celui choisit par le groupe, à moins que ce soit The Pleasures Remain ? Quant à la production, elle est parfaite et pour cause, Camouflage se targue aujourd'hui de disposer d'un savoir-faire long de vingt-trois ans, "qui fera toujours la différence", comme le dit la publicité.

Bertrand Hamonou



Misstrip
Sibylline
[Prikosnovénie]

Le premier disque autoproduit de Misstrip, sorti en 2004, nous avait impressionnés par sa justesse et sa maîtrise. Le label Prikosnovénie ne s’y est pas trompé et publie aujourd’hui leur premier album intitulé "Sibylline". Parfait mélange de douceur et d’énergie, le disque est une réussite qui mélange electro-rock et réminiscences (influences) heavenly voices. Dès le premier titre, A Ticket to Death, nous sommes stupéfaits par la métamorphose : le groupe français a mûri et s’est débarrassé des envahissants clichés lyriques du mouvement issu des années 90. Leur label, qui s'est aujourd'hui fait le spécialiste de l'heavenly voices en France, offre ainsi une alternative à ses habituelles signatures. Parmi les douze titres, nous retrouvons Unemotional, déjà présent sur leur première démo et que l’on aurait en d’autres temps attribué à Trees Dance. Les influences sont ainsi clairement assumées. Sur des rythmes tour à tour electro-rock et trip-hop, la voix de Virginie se fait caméléon et exprime aussi bien la douceur que la tension, la sensualité que la rage. Il émane de ce disque une attitude et une énergie rock rarement associées à un timbre si clair, capable de tant de mutations. Cette particularité, omniprésente sur toutes les compositions, confère une dualité, et dans le même temps permet au groupe de se constituer un répertoire taillé pour la scène.

Bertrand Hamonou



November
November
[Shayo/Differ-Ant]

Rarement projet musical aura aussi bien porté son nom que November. Alors que l’on aurait pu attendre de l’association du batteur des Young Gods et du chanteur d’And Also The Trees un déluge de rythmes intenses et de mélodies enflammées, cet album éponyme dévoile au contraire onze pièces toutes imprégnées de la mélancolie et des frimas de l’automne. Composée de nappes synthétiques subtiles, de boucles pointillistes, de parties de piano parcimonieuses et de glitches intelligemment intégrés, l’electronica impressionniste et pleine de spleen distillée par Bernard Trontin est un écrin parfait pour le chant vibrant et les textes évocateurs de Simon Huw Jones. De fait, si l’on retrouve ici la facette la plus ambient des Young Gods (on pense entre autres à leur superbe reprise du September Song de Kurt Weil), on est aussi touché d’entendre la voix si particulière du dandy fiévreux d’And Also The Trees dans un contexte aussi intimiste, qui crée une proximité nouvelle entre l’auditeur et le chanteur. En attendant un retour annoncé des Young Gods à des sonorités plus rock, et un nouvel album d’And Also The Trees censé renouer avec le romantisme convulsif de son âge d’or, November est comme une parenthèse affectée, à savourer par petites gorgées.

Christophe Lorentz



Othila
Continents
[Divine Comedy]

Avec ce "Continents" flambant neuf, le duo français Othila donne enfin une suite à ses deux très bons premiers EP "Eléments" et "Yula". Moins orientés vers les atmosphères et l'héritage culturel de la vieille Europe, les huit mouvements qui structurent cet album apparaissent ici comme autant de destinations vers lesquelles on se laisse emporter, au grès d'une orchestration mixant allègrement organique et électronique. Car si cet album sent le large, les vastes prairies ou les hauts sommets, il est bien difficile de pouvoir matérialiser précisément ces destinations lointaines et ces paysages abstraits qui composent le fond et la forme de "Continents". Des continents presque imaginaires où l'on croit percevoir ici des bribes de folklore amérindien, là des fragments de résonnances himalayennes ou plus loin quelques pulsations qui fleurent bon l'Océanie ou l'Afrique... Une nébulosité géographique et temporelle qui rajoute une dimension irréelle, presque cinématographique à ces carnets de voyages dans lesquels se mêlent percussions, samples ethniques, trompettes, machines vivantes, sonorités rampantes. Tel un oeil grand ouvert sur notre Monde (sur celui d'avant, sur celui d'après, sur celui qui n'existe pas encore), Othila transcende les frontières comme il transcende les genres et les styles. Il en ressort une oeuvre belle et simple, spirituelle sans être prétentieuse. Un transcontinental vers l'imaginaire, la sérénité et l'harmonie.

Stéphane Leguay



Suicide Commando
Bind, Torture, Kill
[Dependent]
Velvet Acid Christ
Lust for Blood
[Metropolis]

Suicide Commando et Velvet Acid Christ ne feront jamais partie de la cour des grands, celle dans laquelle on croise Skinny Puppy, Front Line Assembly ou Front 242. Pourquoi ? Simplement parce qu'ils sont arrivés trop tard, alors que les grands frères (les grands pères ?), avaient déjà tout créé et tout inventé. De fait, ils ont toujours été astreints à décliner quelque chose qui au final ne leur appartiendrait jamais. Et si l'un comme l'autre ont su s'imposer et ont réécrit chacun à leur façon l'histoire de l'EBM, de l'électro indus ou de l'électro dark de la fin du siècle dernier, l'amorce du nouveau s'annonçait plus difficile.
Le premier, Johan Von Roy, n'a jamais eu de cesse de s'évertuer, coûte que coûte, à affiner les ambiances propres à son projet pour le rendre à chacune de ses nouvelles productions un peu plus "imparable". "Bind, Torture, Kill" est une preuve de plus de cette volonté de perfection, quasi pathologique, tant elle flirte avec l'acharnement. Dès l'ouverture de l'album, avec Bind, Torture, Kill et Bleed for us All, on sait que le résultat sera absolument parfait.
En ce qui concerne le second, Bryan Erickson, la démarche est différente. Celui-ci semble s'être lassé de ses expérimentations passées et emprunte avec "Lust for Blood" des chemins de traverse inattendus. On est en effet bien loin des ambiances qui l'ont jusque-là caractérisé, tant la variété de l'album semble matérialiser l'égarement de son auteur. Le titre Crushed intègre même guitare et basse, totalement habité par l'esprit de Cure, auquel il consacre d'ailleurs une reprise de Figurehead sur le single Wound. L'ambiance est plus sombre que jamais et l'on se retrouve à écouter ce disque comme une vraie curiosité (!), tant cette ambiance récurrente à la Cure entremêle à la fois d'une façon déroutante les sonorités typiques à Velvet Acid Christ à celles du groupe de Robert Smith.
Entre le Belge et l'Américain la méthode est différente, la volonté en rien commune, mais ces deux formations sont aujourd'hui les dernières survivantes d'un mouvement en fin de cycle. Si ni l'un ni l'autre ne l'a initié, les deux l'auront tenu à bout de bras et sont aujourd'hui toujours là. Ils peuvent en être fiers.

Christophe Labussière

Express

Jetons un coup de projecteur sur quelques talents atypiques de notre Hexagone, artistes libres et inclassables devant autant à la cold-wave qu’à la noise, à la musique industrielle, à l’électro minimale ou au rock expérimental. À commencer par l’excellent duo parisien Melmac, qui délivre un troisième album éponyme (Ronda) toujours aussi envoûtant et nuancé, fait de plages ambient, d’explosions bruitistes, de mélodies décalées et d’énigmatiques voix samplées. Louvoyant entre post-rock et electronica, les frères Reverter flirtent cette fois avec le dark ambient, redessinant sans cesse les contours mouvants d’un univers sombre et intriguant, tantôt oppressant tantôt aérien. Autre binôme, strasbourgeois celui-ci, Ex_Tension nous avait accroché l’an dernier avec le très prometteur EP "Desert". PY Hohmann et Vince Gendrot reviennent cette fois avec un véritable album, "Freedom" (autoproduit), soit dix titres (dont deux remixes, par Lith et zNO) entre rythmic noise et electro dark instrumentale. Plus direct que leur précédent opus, ce disque, tout en montées d’adrénaline et en percussions qui claquent, aura de quoi rassasier les amateurs d’electro-indus ni trop ambient ni trop bourrine, grâce à ses rythmes imparables et à ses sonorités froides et travaillées. Plus de doute : Ex_Tension est bien devenu l’un des nouveaux noms à retenir au sein de la scène indus française contemporaine. Dans un tout autre style, L’Enfance Rouge assène un post-hardcore rugueux et théâtral, citant aussi bien Jesus Lizard que Marianne Faithfull. Sur son troisième album, "Krsko – Valencia" (T-Rec/Socadisc), le trio franco-italien brasse guitares dissonantes, compositions écorchées, musique de fête foraine triste, textes bilingues surréalistes, chant masculin/féminin et éclairs noisy (entre autres). Pas toujours facile d’accès, ce disque cosmopolite et imprévisible se clôt par une reprise distanciée, intimiste et acoustique d’Aux Sombres Héros de l’Amer de Noir Désir. Un peu moins exigeant, mais tout aussi original, Rose Et Noire réunit la chanteuse et parolière Marie Möör et l’artiste contemporain électronicien Laurent Chambert autour de miniatures electro-pop poétiques et ombrageuses. Sur "Tracé dans le bleu" (Discordian Records), on trouve des textes lettrés gorgés de références artistiques, sur une musique entre electronica rêveuse (à la Boards Of Canada) et new-wave synthétique (à la Kraftwerk), portés par une voix mi-parlée mi-chantée. Inventif et évocateur, Rose Et Noire séduit grâce à ses sonorités variées, ses rythmes inventifs, ses mélodies précises et les vocaux sensuels de Marie Möör. Bref, qu’elle soit armée de guitares ou de machines, l’avant-garde française reste créative et énergique. Avis aux curieux…

Christophe Lorentz