Lisa Gerrard
The Silver Tree
[iTunes Music Store/Rubber Records]

Il faut croire que le rapprochement éphémère qui a résulté de la reformation de Dead Can Dance en 2005, le temps d'une tournée, n'aura pas profité au groupe puisque c'est seule que Lisa Gerrard s'est depuis remise au travail. Elle récupère à l'issue de cette réunion avec Brendan Perry Yamyinar et Love That Cannot Be, deux inédits qu'elle interprétait sur scène, devenus ici respectivement Serenity et Devotion. À nouveau accompagnée de Patrick Cassidy, avec qui elle avait déjà composé son album précédent, la charismatique chanteuse nous livre aujourd'hui un disque qui comptera certainement parmi ses plus aboutis. Les superlatifs sont de rigueur pour qualifier cette collection de nouvelles compositions qui, en un peu plus d'une heure, offre le meilleur du talent de la moitié créative de Dead Can Dance. Les mélodies sont indéniablement plus poignantes et moins pompeuses que celles d'"Immortal Memory" (2004), dont on retrouve le titre Abwoon dans une nouvelle version plus humaine et plus féminine. On pense tout d'abord à la douceur et la fragilité de "Whale Rider", la bande originale du film "Paï" composée par Lisa en 2003, mais rapidement deux titres s'imposent comme des passages incontournables, le conceptuel Towards The Tower, long de plus de dix minutes, et Space Weaver, le titre le moins énigmatique de tout son répertoire puisque interprété en anglais, qui s'installe aux frontières de la trip-hop. Magnifique, tout simplement. Afin d'enfoncer le clou et d'officialiser la rupture, ce disque est le premier à ne pas sortir sur 4AD : l'iTunes Music Store a en effet l'exclusivité, avant que le CD ne sorte physiquement sur un label australien via le site www.lisagerrard.com.

Bertrand Hamonou



Alan Sparhawk
Solo Guitar
[Silber]
Vlor
A Fire Is Meant for Burning
[Silber]

Silber, dont le catalogue ne cesse de surprendre, s'impose désormais comme l'antichambre des membres de Lycia, Aarktica et autres formations plus méconnues désormais tournées vers des expérimentations exigeantes. Le dernier à avoir rejoint l'étendard "Drone Love Honesty Sound" du label américain n'est ni plus ni moins que le tourmenté Alan Sparhawk dont on avait pu apprécier les errances slow core chez Low. C'est donc seul ici qu'il propose ce "Solo Guitar" où l'instrument roi s'étire, résonne, crispe ou élève. Enregistré live, mais usant de boucles et réverb, l'album reste dans un registre relativement brut et rêche, loin des ambiances plus métalliques et au final presque électroniques d'un Eluvium qui avait pourtant utilisé le même procédé sur son "Talk Amongst the Trees" en 2005. Le morceau fleuve How a Freighter Comes Into the Harbor voit néanmoins son final flirter avec l'indus expérimental, tandis que les autres compositions, courtes, alternent agressivité et mélancolie douce-amère. À l'inverse, dans la forme, Vlor fait office de "super-groupe" : Brian John Mitchell (Remora) ayant en effet soumis à plusieurs de ses amis plus d'une heure et demie de riffs et d'arpèges. Autour du fondateur de Vlor, projet créé en 1992 et auteur de deux EP, on retrouve en effet Jon DeRosa (Aarktica), Nathan Amundson (Rivulets), Jessica Bailiff, Jesse Edwards (Red Morning Chorus), Paolo Messere (6P.M.), et Mike Van Portfleet (Lycia) sur le vaporeux et marqué Days Like Smoke. Pour le fond, l'heure est également à l'épure et au minimalisme dans les arrangements, même si ces quarante minutes sont teintées de discrets claviers, de quelques instruments indiens, de violons et de vocalises voilées de Jessica Bailiff (voir Suncatcher). Deux projets, deux albums, un seul constat : la guitare n'a pas encore livré tous ses secrets.

Catherine Fagnot



Anthony Rother
Super Space Model
[Datapunk]

Paru cet été, "Super Space Model" est dans la parfaite continuité de son prédécesseur, "Popkiller". Deux albums parus sur le propre label du DJ allemand, Datapunk, et développés l'un comme l'autre autour d'une étrange thématique new age froide, rythmés par des leitmotivs incitant au bonheur ("Life Is Wonderful") et à la plénitude de l'âme (!). On a ici affaire exactement à la même construction et à la même logique que pour l'album précédent, à croire que les deux ont été enregistrés dans la foulée ; une rythmique en apparence basique, des sonorités analogiques structurées de façon simplissime et un habillage de nappes synthétiques qui ne déplairait pas à John Carpenter. Au résultat, on est à la fois happé par la folie du message "'Nature is a supermodel, full of beautyness and happiness" et bercé par les mélopées hypnotiques distillées par la voix lancinante de Rother, disposée judicieusement sur une musique électronique faussement fainéante, mais construite intelligemment à partir d'étonnants faux-semblants. Une sorte de concept global, s'écartant du cercle de l'électronique pointue pour envahir massivement les dancefloors, le corps et l'esprit. Anthony Rother n'est pas le premier à emprunter cette voie, mais rarement l'exercice n'aura été réalisé avec une telle efficacité.

Christophe Labussière



Isis
In the Absence of Truth
[Ipecac/Southern]

Isis avait su se dépêtrer de sa lourde filiation avec Neurosis sur le phénoménal "Panopticon" en 2004 et s'imposait alors comme l'héritier le plus talentueux et évolutif de la lignée. Offrir une suite non redondante à ce quatrième album était donc un challenge. C'était sans compter sur les ressources et l'inventivité du quintette de Boston qui pourtant aurait pu s'éparpiller dans les side-projects de chacun : Bryant Clifford Meyer et Jeff Caxide chez Red Sparowes, Mike Gallagher avec son MGR ambient et Aaron Turner et ses multi-casquettes. À croire que la stimulation permanente les a transcendés puisque "In the Abscence of Truth" relève allègrement le défi. Les nostalgiques crieront encore à la trahison, continueront à pleurer les orientations noise hardcore des premiers EP, pointeront la production imposante de cet album comme un choix artistique facile, le melting-pot de couleurs, fustigeront l'apparition de la double-pédale ou le chant... En clair tout ce qui pour d'autres, justement, confine à la gageure et prouve, s'il le fallait encore, le talent éclairé et le dynamisme d'Isis. Car même si l’ossature post-hardcore persiste, la mutation se poursuit bel et bien : par le jeu de batterie de Harris, plus technique, plus véloce que précédemment, par les passages aériens, limpides, quasi post-rock et la ligne de basse coldwave qu'on trouvait déjà sur "Panopticon" (Not In Rivers, 1000 Shards ou Dulcinea), les structures progressives, les ruptures de rythme fréquentes, les groove voluptueux (Over Root and Thorn), le chant clair plus présent ou encore les influences orientales ou dub (Firedous E Bareen). Loin des compositions arides du néanmoins très réussi "Celestial", "In the Absence of Truth" présente le visage actuel d'Isis, soit celui d'un groupe qui ne fait que s'épanouir et dont l"ampleur rayonne de mille feux au sein d'un univers sensible et rare.

Catherine Fagnot



The Legendary Pink Dots
Your Children Placate You From Premature Graves
[ROIR]

Qu'on le veuille ou non, les disques des Legendary Pink Dots sont des autoproductions réalisées avec beaucoup de soin et en famille ; avec l'ingénieur du son Raymond Steeg, les albums de ces Hollandais d'adoption se ressemblent même beaucoup depuis quelques années. On se prend à espérer qu'ils casseront un jour le moule, qu'ils confieront leurs compositions à un producteur extérieur. Mais pour l'heure, "Your Children Placate You from Premature Graves" a comme un goût d'inachevé. On y retrouve pourtant ce qui avait fait le charme de titres bien connus comme The Lovers ou Our Dominion, ainsi que Bad Hair, leur titre le plus minimal (inabouti ?) jusqu'à aujourd'hui. Mais il faut bien avouer que ce nouvel opus n'a rien de novateur ni de surprenant : il ressemble aux précédents, "The Whispering Wall" et "The Poppy Variations", malgré le retour du guitariste Martijn de Kleer qui avait quitté le groupe en 2003. Il y a d'ailleurs fort à parier qu'il s'agisse là du troisième album enregistré par le groupe en 2003/2004 et dont Edward Ka-Spel nous confiait qu'il n'était pas tout à fait terminé lors de la sortie des deux autres, courant 2004. La voix du chanteur est constamment enrhumée, et l'écharpe multicolore qu'il ne quitte plus jamais n'est sans doute pas ce simple détail vestimentaire farfelu que nous avions cru remarquer lors des récents concerts du groupe. Ce nouveau disque rassemble onze titres comme autant de billets d'humeur du charismatique leader de cette formation qui a sorti tant de disques qu'il nous est pratiquement impossible de nous y retrouver dans ce jeu de piste qui dure depuis vingt-cinq ans. Et ce n'est certainement pas terminé.

Bertrand Hamonou



Ordo Rosarius Equilibrio
[Apocalips]
[Cold Meat Industry]

Ordo Rosarius Equilibrio fait sans conteste partie des monuments du label Cold Meat Industry. Une sorte de monolithe, résistant à tous les vents, et qui a su très tôt s'imposer comme un modèle du genre. Le groupe suédois a montré la voie, il entérine depuis maintenant plus de dix ans un son propre, savant dosage de dark folk apocalyptique et érotique, parsemé subtilement de tous les ingrédients du genre : spoken words, chœurs et rythmes martiaux, ambiance sombre et véritablement hypnotisante. Avec "[Apocalips]", la production est comme toujours particulièrement léchée, même si l'on s'étonne du graphisme de la pochette habituellement étroitement lié à l'image érotico-fétichiste du groupe, mais ici bien moins attractif qu'à l'accoutumée. Sans vraiment décevoir, car parfaitement abouti, ce nouvel album laisse sur sa faim par son manque d'originalité pour un groupe pourtant toujours en évolution et que l'on sait capable de beaucoup mieux. Espérons que ce surplace ne soit pas annonciateur d'un manque d'inspiration ou de l'épuisement d'un projet dont l'existence à elle seule aura été un souffle novateur pour une musique aux orientations parfois douteuses et de plus en plus poussiéreuses.

Christophe Labussière

Express

Joe et la Machine. Derrière ce nom pas particulièrement hype (à moins qu'il ne le soit déjà et qu'on ne le sache pas encore) se cache une espèce hybride de pop folk rock à la rythmique électronique et au chant en français, bâtie sur une simple guitare acoustique et un petit sampler. On n'avait pas connu expérience aussi attachante depuis Dodge Veg-Matic ; un pur moment de plaisir et un CD (autoproduit) que l'on se surprend à écouter en boucle. On doit bien avouer qu'on ne sait pas vraiment où le garçon peut aller, il pourrait bien finir sur le Mouv’ si l'envie malheureuse lui prenait de durcir un peu le ton, mais en attendant, ces cinq titres sont un vrai délice.
Avec Hoepffner et "La Suffocation du monde" (Travelling Music/Musicast) le procédé est plus complexe et le résultat pourtant plus minimaliste. On pense forcément aux premières pépites de Dominique A, tant les compositions de cet album rappellent l'apparente candeur de ses débuts. La voix frôle le dissonant (et les quelques titres interprétés en anglais sont... désemparant) et la guitare acoustique déséquilibre (volontairement ?) par son omniprésence des morceaux par ailleurs parfaitement construits. Parfois dépouillé, à en être agaçant, Hoepffner ne réussit malheureusement pas l'exercice de la durée, même si de très bons moments rythment ce disque au final étonnant. Il faut "simplement" oser prendre le temps de s'y appesantir, y revenir, le comprendre et piocher les bons moments, car ils sont nombreux.
"Merry Go Round" (Optical Sound), à l'instar du nom même du projet, Bidibop, qui semble émerger directement de nos souvenirs d'enfance, allie intelligemment une électronica douce et mélancolique habillée de discrets glitches et cliquetis, à des sonorités de synthés par moment plus vintages. On pense à Plone, Mùm ou Sigur Rós, à ces disques fabuleux qui parviennent toujours à nous entraîner "ailleurs". Ce manège enchanté fait partie de ces perles et s'y plonger est une expérience paisible dont on ne ramène que du plaisir.
Avec Cruise [Ctrl], on passe la frontière belge et l'on durcit le ton. Electronica toujours, mais plus proche de celle de Pan Sonic que des groupes cités précédemment. Le trait est plus acéré, le corps constamment sollicité, et l'esprit soumis à une ambiance étrange, ostensiblement puisée dans l'oeuvre de David Lynch. Le nom de l'EP lui-même, "Garmonbozia!"
(autoproduit), ravira les fans de "Twin Peaks" et convaincra de l'attrait du duo pour le réalisateur. Trois titres seulement, mais un aperçu plutôt enthousiasmant de ce dont est capable la formation.

Christophe Labussière