
 |  | Year Zero [Nothing]
Deux âmes coexistent dans le corps récemment bodybuildé de Trent Reznor. L'une, nourrie au rock lourdaud de Kiss et Black Sabbath, est l'expression des vicissitudes d'un plouc américain qui n'a connu que des champs de blé comme seul horizon. L'autre âme, vagabonde, a été captivée par la littérature de Soft Cell, de Smiths et voit en Throbbing Gristle un guru, une sorte de sherpa en haute montagne musicale. Ce tiraillement explique en partie pourquoi Nine Inch Nails a fédéré les graisseux autant que les nerds. Ni pop, ni électro-industriel, pas tellement heavy, on se souvient des chefs d'oeuvres de l'ami Trent, des paysages sonores de "The Downward Spiral" en filiation directe du "Another Green World" de Eno. On retient aussi les longueurs de "The Fragile" dont la démarche impressionniste manquait parfois de cohésion. Aujourd'hui, l'artiste en paix avec lui-même, reprend à la base, tout ce qui faisait le charme de la signature "ninchéenne", pour ne pas dire nietzschéenne. Son nouvel album a été conçu, en solitaire, d'une traite sur un ordinateur portable, dans un bus, durant la dernière tournée du groupe. Démarré comme un agencement de bruits sans concept préalable, l'ensemble des titres a pris une tournure étonnamment harmonieuse. Ainsi, le groove de "Year Zero" est intoxiqué par un hip-hop abrupt, le genre de percussions rêches que l'on trouvait déjà au coeur de "Pretty Hate Machine" en 1990. L'électronique primitive de Nine Inch Nails version 2007 remue les tripes tel un Autechre qui aurait décidé de composer des mélodies. Lorsque les instrumentaux accidentés serpentent autour d'un squelette rythmique, un piano en embuscade souligne le caractère sensible de Trent. "Year Zero" s'écoute jusqu'à plus soif. Le genre d'album qui réconciliera tout le monde sur un fait : il y a du génie derrière la brutalité d'un geste.
Anthony Augendre |
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 |  | Brett Anderson [Drowned in Sound/V2]
Brett Anderson avait renoué dès 1992 et la sortie de "The Drowners", premier single de Suede, avec ce que l'Angleterre comptait de plus classieux en matière de songwriting : l'oeillade d'Oscar Wilde vissée à la radiographie sociale d'un Bret Easton Ellis. Le terme "dandy", criminellement galvaudé aujourd'hui, ne rendrait pas compte de l'attitude d'un tel chanteur à l'époque et des passions déchainées sur son passage. On voyait en lui la synthèse parfaite de David Bowie et Morrissey, ni plus ni moins. Cette filiation, un peu hâtivement décrétée, ne supporta pas le nombre des années. Dénué des capacités régénératrices des deux références susnommées, Suede s'étiola lentement jusqu'à sa mort clinique, communiquée aux fans sous forme d'une compilation parue en 2003. Bien sûr, il y eut le rabibochage avec Bernard Butler en 2005 ("The Tears") pour tenter de redonner quelques couleurs au cadavre... En pure perte. Aujourd'hui, Brett Anderson, la quarantaine approchant, essaie en solo ce qu'il ne sut accomplir en groupe : une véritable mutation. L'ambition est louable, mais on peut douter des moyens mis en oeuvre pour y parvenir. Dieu que ce disque est lent ! Dieu que ce disque est long malgré ses 38 minutes ! Pourquoi faire sonner un orchestre à cordes de façon si dégoulinante ? Ces chansons ne souffraient-elles pas déjà suffisamment d'anémie pour qu'on les nargue avec un déluge de chantilly indigeste ? Brett Anderson nous propose ici une série de pastiches des pires guimauves de son ancien groupe. On mesure tristement l'étendue du renoncement séparant Still Life (conclusion du deuxième album de Suede "Dog Man Star") de Love Is Dead (ouverture et single de "Brett Anderson").
Arnaud-Yann Houssin |
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 |  | J'irai chier dans ton vomi [Exclaim]
Il fallait l'oser, et ils ont osé : "J'irai chier dans ton vomi", c'est brut, limpide, sans ambiguïté. Métal Urbain vous emmerde, ils ne cherchent pas à vous plaire, et pour le premier album du groupe depuis 25 ans, il faut avouer que c'est gonflé. Il faut reconnaître que vivre en France en 2007 est quelque chose d'assez énervant et plutôt déprimant. Nos papis punk (la cinquantaine) n'en ont donc rien à foutre, et il serait difficile d'imaginer qu'un tel titre reflète une opération marketing, au contraire. Toutes guitares dehors, on va à l'essentiel, au cri de révolte, au cynisme exacerbé, et tout le monde en prend pour son grade. Pas la peine de blablater, le but d'un tel album n'est pas de réfléchir (du moins pas en l'écoutant, la réflexion vient après, et elle peut être même très profonde), mais de se débarrasser de ses frustrations et de pouvoir libérer la révolte qui est en soi. Signalons dans la version bonus de l'album (à ne pas manquer), une reprise de Noir Désir, L'homme pressé, tout un symbole. À écouter très fort.
Frédéric Thébault |
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 |  | Ten New Messages [V2]
L'exercice du second album est souvent fatidique pour un groupe qui a rencontré le succès dès le premier. C'est là qu'on juge les véritables capacités des musiciens : ont-ils fait face à la soudaine pression portée sur leurs épaules, ont-ils réussi à renouveler l'inspiration qui avait été la leur alors qu'ils étaient encore inconnus et n'étaient entravés pas aucune obligation ? Parmi la foison des nouveaux groupes apparus depuis deux ou trois ans, c'est désormais l'heure de vérité. Bloc Party a passé l'épreuve haut la main, c'est maintenant aux Rakes de prouver qu'ils n'étaient pas qu'un feu de paille. Ne maintenons pas le suspense plus longtemps : le pari est réussi, et plutôt bien. Un premier morceau pour rappeler qui ils sont : un excellent combo ayant bien assimilé et digéré ses influences punk, post-punk, pop, des Pistols aux Pixies, de Clash à Nirvana, en passant par Gang of Four ou XTC. Au troisième morceau, le single, on pense à Franz Ferdinand. C'est plutôt gage de qualité, même si on aimerait quelques guitares plus virulentes. Et puis, vers le milieu de l'album, on oublie les analyses : on goûte son plaisir avec délectation. Le groupe nous prend par revers et nous lance en pleine figure son talent. Down With Moonlight est un titre énorme, tout comme When Tom Cruise Cries ou Time To Stop Talking. L'album se clôt avec une ballade là encore très proche de Franz Ferdinand, et on regrette que l'album soit déjà fini. Bilan très positif donc, reste maintenant l'exercice du troisième album... celui qui va nous annoncer ou non que les Rakes sont capables d'assurer une vraie carrière de groupe, "valeur sûre", avec de vraies remises en question et de vraies évolutions, ou si leur inspiration va s'épuiser comme une peau de chagrin.
Frédéric Thébault |
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 |  | Travelling Without Moving [Discograph]
"Travelling Without Moving", le premier album d'Uzul Prod., n'est pas un disque à prendre à la légère. Tout d'abord parce que les protagonistes n'en sont pas à leur coup d'essai ; et même s'il est difficile de parler ici de super groupe, ces français sont des activistes de l'ombre passionnés depuis des années : un membre à la fois de Kalylivedub et d'Hybrid Sound System aux machines, accompagné du guitariste de Picore, forme le pivot de ce groupe à géométrie variable renforcé par des guests pour le flow ainsi que par un vidéaste pour la scène. Ensuite, le son, trempé dans le plomb, est l'oeuvre d'un savant sonore à qui le mixage n'a pas été confié par hasard : Nicolas Dick. Le chanteur et guitariste des extraordinaires Kill the Thrill, réalise une performance loin des couches de guitares dont il a l'habitude et le secret. Ce déluge de références annonce donc la couleur : le son de "Travelling Without Moving" est dangereusement lourd, au service d'un trip-hop dub industriel puissant qui visite neuf villes (une par titre) occidentales et orientales sous un ciel que l'on imagine chargé de pluie acide (London) ou sous un soleil de plomb (Bagdad). On est vite conquis par ce voyage immobile où l'on croise l'ombre de Scorn ou de Techno Animals, et durant lequel les samples ethniques jouent le rôle de cartes postales. Une belle réussite dont on ne se lassera pas de sitôt.
Bertrand Hamonou |
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 |  | Super Ready/Fragmenté [PIAS]
On ne présente plus The Young Gods, l'évidente influence de ces précurseurs suisses, activistes depuis plus de vingt ans, faisant unanimement loi au pays chimérique du talent reconnu sur pièce. Ce huitième album (si l'on omet les live pourtant excellents et le side-project ambient "Heaven Deconstruction") arrivait néanmoins entouré d'interrogations légitimes au vu de leur évolution foncièrement electro ambient world depuis "Second Nature" (1999), le dernier album non instrumental en date. Autant dire que les annonces de retour à un son plus "rock" et les prestations live de 2006 avaient rendu l'attente encore plus interminable pour les fans de la première heure, avides de riffs bidouillés, de rythmiques industrielles uniques, de cavalcades folles, de structures variées, imprévisibles et familières à la fois, et de la voix unique de Franz Treichler. "Super Ready/Fragmenté", s'il ne délivre pas tous ses secrets à la première écoute, tient ses promesses dès I'm the Drug qui renoue avec la rudesse flamboyante de "TV Sky". Freeze, qui suit avec ses guitares rageuses, ne relâche pas la pression naissante. Idem pour presque chacun des douze titres, tous bouillonnants de trouvailles électroniques qui, couplées aux prouesses du batteur Bernard Trontin, insufflent à l'album une énergie qu'on n'avait plus entrevue à ce point depuis "Only Heaven" (1995). Une énergie dont ce nouveau disque ne se départira guère que sur Stay With Us, superbe ballade mélancolique et cousine éloignée d'un She Rains aux accents orientalisants, ou encore sur l'excellent et très technoïde The Color Code aux sonorités mutantes subtiles. Citons également About Time, qui réunit tous les "codes" connus des Young Gods et fait écho à Skinflowers ou Kissing the Sun en s'imposant comme un single imparable : virevoltant, puissant, aérien, métallique, et dansant. Et qui à part nos jeunes dieux auraient pu réussir ce tour de force ?
Catherine Fagnot |
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The Kissinmas sont... nombreux, masculins, et ils viennent de Clermont-Ferrand. Leur EP, "Disco Morning", est plutôt réussi, il consiste en une pop bien foutue, très pro, le premier morceau pourrait même faire un petit tube, mais il leur reste pas mal de travail, les autres titres ne s'avérant pas transcendants : "Bon début mais peut mieux faire" ! Les Cravats & Paul Hartnoll sont quant à eux des vieux de la vieille. Paul Hartnoll officiait au sein d'Orbital, combo techno qui eût son heure de gloire dans les années 90, et il est venu ici prêter main forte aux Cravats, un groupe "jazz-punk" (la seule référence au jazz étant l'usage d'un saxo) mythique du début des années 80, révéré par John Peel et qui a pondu quelques albums absolument incroyables, un post-punk délirant qui n'a pas pris une ride aujourd'hui. Or donc, les Cravats se reforment, et ce simple single d'un seul titre, Seance (Caroline True), remixé par Paul Hartnoll, vaut le détour tant il passera en heavy rotation chez vous sitôt la première écoute passée. Époustouflant, vraiment. Restons au rayon des vieux (!). On écoutera avec curiosité l'album de Gudrun Gut (early Einstürzende Neubauten, Malaria) et son électro tranquille, un brin nonchalante, très agréable à écouter, rien à voir bien sûr avec son passé gothique (la dame est DJ depuis de nombreuses années). Alors pourquoi s'en priver ? L'album s'appelle "I Put The Record On" (Monika Enterprise). Et puisque c'est toujours dans les vieux pots qu'on fait la meilleure soupe, les aficionados de Colin Newman (Wire) seront ravis d'apprendre qu'un nouvel album de Githead "Art Pop" (Swim/Differ-Ant) sort ces jours-ci. Doit-on vous faire un dessin ? Dans Githead, il y a aussi Max Franken et Malka Spiegel (tous deux Minimal Compact) et Robin Rimbaud (Scanner), ce qui nous donne forcément de la très bonne musique, une pop mâtinée de post-punk de très bonne facture, intelligente et pas prise de tête.
Frédéric Thébault
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