Blonde Redhead
23
[4AD/Beggars]

Dans le dernier film de Joel Schumacher, "Le Nombre 23", le "23" provoque chez Jim Carrey une véritable paranoïa. La petite histoire veut que pour Blonde Redhead, "23" est tout simplement le nombre porte-bonheur de sa chanteuse, Kazu. En effet, l'Américaine admet volontiers avoir réalisé ses désirs et exprimé tous ses sentiments sur ce septième album (le second pour le compte de 4AD). Si le trio new-yorkais a voulu dès le départ enregistrer et produire ce disque seul, les membres du groupe reconnaissent que cela n'a pas été une sinécure et que l'aide du producteur Mitchell Froom sur deux titres les a remis sur le droit chemin à un moment où le doute prenait le pas sur la foi. Intervention bienvenue donc, puisque la réussite est là, audacieuse, voire impertinente, tant chaque titre qui compose "23" possède la juste dose de fraîcheur, de savoir-faire et de mélodie pour accéder au statut de single potentiel. 4AD ne s'est donc pas trompé, et "23" devrait à coup sûr rallier de nouveaux fans à la formation américaine qui le mérite amplement, réussissant un admirable sans-faute qui fait honneur au glorieux passé du mythique label anglais : impossible en effet de ne pas penser à Lush et ses voix haut perchées. Quant aux orchestrations choisies par le groupe, elles sont à la fois intemporelles et diablement efficaces, les compositions sont amples, alternant chant féminin et masculin selon les titres (23, Publisher, Spring and by Summer Fall). "23" n'est certainement pas prêt de nous lasser, et il y a fort à parier qu'il devienne par la même occasion le nombre porte-bonheur de milliers de fans.

Bertrand Hamonou



Curtain
Urban Disease
[Autoproduction]
Noctule Sorix
Nonsense
[NSX Project]

Voici deux groupes entièrement indépendants, qui hantent l'underground français depuis plus de dix ans, distillant une musique très marquée par les années 80, sans pour autant tomber dans la copie carbone. Ainsi, Curtain a su progressivement s'affranchir d'influences trop évidentes (The Chameleons, The Cure), pour développer un style personnel, à la fois moderne et évoquant fortement la cold wave et le post-punk. Annoncé par un alléchant maxi, le nouvel album du quatuor parisien (qui brise cinq ans de silence) dévoile dix compositions subtiles aux ambiances brumeuses et aux mélodies prenantes. Titre charnière d'un ensemble diversifié et gorgé de spleen, le tubesque No Disco -avec son rythme dansant, sa guitare acide et son refrain entêtant- prouve que la formation sait aussi être attentive au groove polaire de VHS Or Beta ou Bloc Party. Et même si le disque accuse une ou deux faiblesses après ce morceau de bravoure (comme le frustrant These Days), il n'en reste pas moins très réussi. Avec une production plus conséquente, Curtain aurait même pu être l'Interpol hexagonal ! Dans un registre légèrement différent, on ne peut que vanter les mérites de Noctule Sorix, dont le EP six titres "Nonsense" marque une nouvelle mutation. Après avoir oeuvré dans la batcave à ses débuts, le combo de l'Est mêle ici pop électronique minimaliste et cold wave vigoureuse avec un soupçon de goth rock lancinant, à l'image de l'étonnante (et excellente) reprise du In Your House de The Cure. Le reste des compositions prouve que Noctule Sorix est toujours aussi insaisissable et inspiré, et mériterait de connaître lui aussi une plus grande popularité.

Christophe Lorentz



Front Line Assembly
Fallout
[Metropolis]

Il est des disques desquels on aimerait pouvoir ôter des morceaux, et "Fallout" fait malheureusement parti du lot. Lorsqu'en juin dernier Bill Leeb nous confiait avoir gardé quelques titres inachevés des sessions d'"Artificial Soldier", nous n'imaginions pas un seul instant que le chanteur de Front Line Assembly préparait un album complet de remixes et d'inédits. On se souvient d'EPs plutôt chargés tels que "The Blade", "Fatalist" ou plus récemment "Vanished", ou encore de "Rewind" paru en 1998 et qui permettait au duo Leeb/Peterson de se rattraper après la sortie du bâclé "FLAvour of the Weak", mais là où ces disques réussissaient à préserver l'identité Front Line Assembly, il faut bien reconnaître que "Fallout" échoue en regroupant des remixes qui annihilent la spécificité des Canadiens, cette propension à garder une longueur d'avance en matière de finesse sonore. Les remixes d'Unleashed et de Buried Alive, respectivement réalisés par Sebastian Komor et Jason Kovak, sont des versions technoïdes remplies des sempiternels clichés. Quant aux titres retravaillés par les membres du groupe eux-mêmes(Social Enemy, Reprobate), il est difficile de définir ce qu'ils apportent aux versions originales. Restent juste les trois inédits, dans la veine "Civilization", qui deviennent la seule raison de se procurer ce disque. Un coup pour rien, en somme, puisque "Fallout" parvient finalement à nous faire préférer les originaux, excellents, qui se trouvent sur "Artificial Soldier", l' album qui demeure sans conteste leur meilleur depuis des années.

Bertrand Hamonou



Hey Hey My My
Hey Hey My My
[Discograph]
Justice
D.A.N.C.E.
[Headbanger]

L'EP "Too Much Space" des Hey Hey My My (voyez plutôt ici une référence à Neil Young, qu'un de ces maintenant nombreux noms de groupes fait d'onomatopées) sorti il y a quelques mois nous avait déjà largement séduits. L'album éponyme de ce duo parisien, revenus du punk rock (des ex-British Hawai), est tout aussi convaincant : une pop/folk raffinée et mélodique, qui peut se faire douce et mélancolique, ou bien, selon les morceaux, enjouée et festive, qui n'a absolument pas à rougir face aux meilleurs groupes anglo-saxons du genre. Écoutez donc le single Too Much Space et nous vous mettons au défi de ne pas être séduit. Dans un tout autre genre, mais toujours chez nous, le duo Justice, redouté sur les dancefloors depuis son remix explosif et festif du Never Be Alone du groupe indie-pop anglais Simian (qui est depuis devenu la formation electro Simian Mobile Disco) annonce la sortie prochaine de son nouvel album très attendu (nommé "†") avec cet ep, "D.A.N.C.E". Un de ces hymnes pop dancefloor dont seul Justice a le secret et où cohabite cette fois-ci une chorale d'enfants et les habituels gros beats electro house, quelque part entre Daft Punk et "les choristes". Ce n'est donc pas forcément du meilleur goût, mais on imagine que le succès sera encore une fois au rendez-vous chez les kids et les fashonitas des nuits parisiennes.

Renaud Martin



In The Nursery
Era
[ITN Corporation]

Toujours à la recherche d'un nouveau concept pour chaque nouvel album, In The Nursery a finalement retenu l'architecture comme source d'inspiration à l'écriture d'"Era". Après vingt-cinq ans de carrière et autant de disques, le groupe aurait été en droit de sortir une compilation toute légitime, l'occasion de faire le bilan d'un parcours exemplaire, atypique et incroyablement riche. "Era" n'est pas le best of attendu, et il résume pourtant en une petite heure les points essentiels d'une discographie hors du commun : Material & Form et Kryptka pourraient être des titres inachevés à l'époque de "L'Esprit" (1990) que les frères Humberstone auraient décidé de terminer dix-sept ans plus tard. Chaque composition rappellera un de leurs album : "L'Esprit", "Deco", "Linga", "Sense" ou encore "Groundloop" résonnent au coeur de ces dix nouveaux titres. In The Nursery explore le temps en jouant avec son propre catalogue, dans lequel il puise matière à créer encore et toujours. Les jumeaux de Sheffield qui n'ont jamais fait de pause prolongée ni promis de faux split continuent de produire ce qu'ils savent faire mieux que quiconque : des disques touchants gorgés de programmations électroniques, d'instruments classiques et de rythmes martiaux puissants. Rythmes qui sont omniprésents ici, et dont le point d'orgue est partagé par le final d'Imperfect Design et Dogfight, le titre le plus rapide composé par le duo depuis leur mythique Compulsion. Les fans du début remarqueront la basse inhabituelle sur Silent in Time qui rappelle les premières heures d'In The Nursery, et dont on se réjouit qu'elles se soient prolongées si longtemps.

Bertrand Hamonou



The Mission
God is a Bullet
[Oblivion/SPV]

Que peut-on attendre d'un nouvel album de The Mission en 2007, alors que la formation menée par Wayne Hussey (seul membre d'origine encore à bord) fête ses vingt et un ans de carrière ? Des envolées lyriques, des cascades de guitares, des refrains exaltés, une sensibilité pop sous un verni sombre, mais surtout une intensité et un sens mélodique qui s'étaient un peu perdus à partir de 1992 et qu'on avait retrouvé en 2001 avec l'excellent "Aura"... Heureusement, il y a un peu de tout ça dans "God is a Bullet". D'autant qu'on y reconnaît quelques noms, comme le guitariste d'origine, Simon Hinkler (qui vient jouer sur l'ultime morceau de l'album), ou Tim Bricheno et Julianne Regan d'All About Eve. Ce copieux opus (quinze titres) se scinde en deux parties : les sept premiers titres, limpides et enlevés, dévoilent la face la plus pop et claire de The Mission ; puis survient la ballade crépusculaire Father, avant que l'album ne bascule dans une seconde partie plus sombre et épique, inaugurée par un HDSHRINKEREA aux allures de Deliverance. On ne le niera pas : même si le début du disque est très agréable (malgré ses effets à la U2), c'est bien cette facette là de Mission qu'on préfère. Quelques sonorités électroniques bien intégrées donnent d'ailleurs à ce huitième album des allures de chaînon manquant entre "Carved in Sand" et "Masque"... Et si l'on n'y décèle pas réellement d'hymne à la Beyond the Pale ou Wasteland, "God is a Bullet" n'en demeure pas moins un bon cru, sans faute de goût ni remplissage, qui témoigne bien de toute l'étendue du talent de Wayne Hussey et de sa troupe.

Christophe Lorentz