Björk
Volta
[Atlantic/Wea]

On a longtemps cru Björk surdouée, une sorte d'acrobate de haute voltige tentant des expériences en apparence incongrues mais aux résultats toujours magnifiques. Elle a sû, depuis ses "Debut" en 1993, imposer sa démarche atypique avec une vraie indépendance artistique, entremêlant expérimentation et harmonie en toute symbiose, avec une cohérence forcenée, développant constamment son travail de défrichage ; Björk s'est toujours entourée d'artiste de choix. Elle est ainsi parvenue à se créer une véritable identité, extrêmement forte. Avec son disque précédent, "Medula", l'alchimiste islandaise avait poussé l'expérience assez loin, s'éloignant plus que jamais de la structure habituelle de ses morceaux, pour laisser la forme prendre le pas sur le fond avec une instrumentation totalement organique. Une intention artistique étonnante, et un résultat incontestablement réussi, même si sa musique devenait ainsi plus que jamais difficile d'accès. Aujourd'hui, avec "Volta", ce grain de génie que l'on croyait avéré devient tout d'un coup suspect. De surdouée, l'enfant se transforme en capricieuse, Björk "fait l'intéressante" et s'enlise dans les méandres de ses propres démonstrations. On se surprend à être aujourd'hui las de ses excès et de ses mimiques, et même si les écoutes successives de ce nouvel opus laisseront percevoir aux plus téméraires quelques passages tout à fait honorables, le fait même qu'il faille faire la démarche de pénétrer ce disque, alors que ce qui l'a toujours caractérisée était sa faculté à nous happer, est une preuve de son échec.

Christophe Labussière



2 Kilos & More
8 Floors Lower
[Jeans Records]

Quatre ans d'existence et un CV flatteur (qui affiche entre autres des dates de concert avec Four Tet, Trisomie 21 et Colder) ont permis au duo parisien 2Kilos&More de voir son premier album, "8 Floors Lower" produit par Norsq. Excusez du peu. Et nous voici plongés dans un monde à la dualité féroce, entre titres courts de 60 secondes et longs mouvements progressifs de plus de onze minutes pour le plus long. Séverine Krouch et Hugues Villette ouvrent les portes d'un univers essentiellement électronique, où une timide guitare tente quelques incursions pour finir de lutter avec une rythmique implacable. Est-ce de l'électronica ? de l'ambient ? du post-rock ? Clairement aucun et un peu des trois à la fois, sans oublier un soupçon de musique concrète. Il ne faut donc pas chercher de schémas classiques ni de ritournelles prémâchées ici, tout est plus compliqué qu'il n'y paraît et c'est de la confrontation entre les couches sonores que naissent des mélodies secrètes, magnifiques dans After May June, Before Berlin qui nous rappelle les riches heures de Micro:Mega. C'est durant l'écoute d'I Was Now Able to Stand Upright que l'on est confronté à une étrange réalité : le titre dégage comme une brume sonore qui remplit tout à coup l'espace. La musique de 2Kilos&More n'est pas de celle que l'on fredonne ou dont on apprend les paroles par coeur, elle est faite d'une substance différente : la matière elle-même.

Bertrand Hamonou



Collection d'Arnell-Andrea
Exposition - Eaux-Fortes et Méandres
[Prikosnovénie]

"The Bower of Despair", le précédent album de Collection d'Arnell-Andréa, en avait surpris plus d'un. Certains esprits chagrins lui reprochaient alors ses consonances fortement dark, voire gothiques, tandis que les autres (une majorité) applaudissaient à tout rompre devant l'excellence de l'opus. Mais si l'on considère (à juste titre) ce disque comme une réussite totale, comment considérer le nouveau recueil de la Collection, leur huitième (le troisième à sortir des usines Prikosnovénie). Car, à simplement considérer le séduisant intitulé "Exposition - Eaux-Fortes et Méandres", il est difficile de ne pas repenser aux touches impressionnistes et champêtres qui stigmatisaient la musique du groupe sur ses premiers travaux, avant que les guitares électriques ne s'invitent sur "Villers-Aux-Vents" en 1994, réactualisant du même coup la forme du propos sans toutefois en changer le fond. De fait, "Exposition" semble incarner la plus parfaite fusion entre le Collection d'Arnell-Andréa première époque, et sa version plus contemporaine. Car, sur les bases d'un rock crépusculaire tendu, le groupe nous dévoile un concept totalement contemplatif et bucolique. Onze chansons évoquant onze tableaux de peintres (Millet, Pissaro pour les plus influents) qui repeignent de concert les paysages nostalgiques d'une nature idéalisée et romantique. Musique picturale ou peinture sonore, cet herbier aux teintes passées étend son spectre d'émotions au gré des peintures auquel il se réfère. Ainsi, le superbe Les Sombres plis de l'âme fait écho à l'hivernal "La Neige" de C.-F. Daubigny, quand le tortueux Les Méandres flâne sur les berges d'une "Loire saumâtre " dépeinte par R. Boutin. Crowns of the Golden Corn nous renvoie, elle, aux moissons esquissées par J. Breton tandis que L'Eau des Mauves dérive aux côtés de l'"Ophélie" de J. E. Millais. Et, bien que la qualité et l'originalité des compositions ne soient pas tout le temps irréprochables, cet "Exposition" parvient néanmoins à conserver dans son ensemble la grâce romantique et délicate qui fait de Collection d'Arnell-Andréa un groupe bien à part. Toujours emmenée par le chant gracile de Chloé, la musique, moins "gothique" que sur "The Bower of Despair", s'en retourne elle, aux ondoiements automnaux et aux paisibles sentiers vicinaux. Un album entre chemin de peine et promenade en sous-bois qui s'apparenterait presque à un retour aux sources.

Stéphane Leguay



James
Fresh as a Daisy: the Singles
[Mercury]

Il faut bien avouer que l'annonce de la reformation de James pouvait, de prime abord, passer pour un acte calculé, parfaitement dans l'air du temps, dans le sillage de celui qui a récemment séduit de nombreuses formations telles que Dead Can Dance ou les Pixies pour des raisons discutables. Mais voilà, le groupe de Manchester a rapidement fait savoir qu'il s'était mis à l'écriture de son (déjà) dixième album, coupant net tout sarcasme et prouvant ainsi le retour d'une formation au meilleur de sa forme. Pour commencer, et pour faire patienter les fans les plus enhardis par cette reformation inespérée, le groupe de Tim Booth a décidé de publier une double compilation de tous ses singles classés dans l'ordre chronologique, depuis What's The World, sorti en 1983 sur Factory, jusqu'à Getting Away With It (All Messed Up) paru en 2001 chez London Records, unique single extrait de "Pleased to Meet You", dernier album en date d'un James alors pressé de jeter l'éponge. Six ans plus tard, après une timide évasion solo pour son chanteur, "Fresh as a Daisy" propose, outre un legs impressionnant de singles d'une rare évidence, deux inédits (Chamelon et Who Are You?) rappelant la spontanéité des débuts. Le groupe sort ainsi aujourd'hui sa compilation ultime et indispensable, véritable condensé de vingt ans de fine pop subversive. Une compilation qui nous permettra de réviser les inaltérables Sit Down, Come Home et autres Born of Frustration en attendant de pouvoir découvrir les nouvelles trouvailles que la joyeuse bande mancunienne devrait mettre en boîte d'ici la fin de l'année.

Bertrand Hamonou



Puissance
Grace of God
[Equilibrium]

Après avoir commis ses précédents albums sur des labels aussi divers que Fluttering Dragon, Regain Records ou l'incontournable Cold Meat Industry, le duo suédois Puissance publie "Grace of God", son septième disque, sur le label portugais Equilibrium. Le groupe a ainsi trouvé sa place parmi ses tout nouveaux voisins de label néo-folk, néo-classiques, post-industriels, en bref, néo-à peu près tout ce que l'on veut, pourvu que l'on puisse bien croire qu'il s'agit là de nouveauté. Henry Möller et Fredrik Söderlund restent fidèles à leur cahier des charges réglementaire : une voix d'outre-tombe condamnée aux murmures sur les couplets, une rythmique lente et martiale, et des instrumentations néo-classiques (on y est) que l'on jurerait avoir entendues ça et là en plus 'light' au gré de la lumineuse discographie d'In The Nursery. On pense aussi à Oneiroid Psychosis, mais il faut reconnaître que Puissance n'a pas son pareil pour exceller dans les climats malsains, voire franchement morbides. "Grace of God" reprend les thèmes chers aux deux protagonistes (la dénonciation des complots politico-financiers, contre un nouvel ordre mondial, etc.) sans provoquer de réelle révolution du genre depuis l'album précédent, "State Collapse", sorti en 2003. Les fans seront ravis, et les autres effrayés devant une musique si glaciale, si sombre et finalement sans âge, dont on pourrait croire qu'elle a été composée il y a des siècles, capable de traverser les âges avec l'aide de quelque magie noire.

Bertrand Hamonou



VNV Nation
Judgement
[Metropolis]

On les aimait bien les deux Anglais de VNV Nation. On peut même avouer qu'un de nos collaborateurs avait, en son temps, qualifié un de leurs albums de "beau à en pleurer". Un qualificatif en apparence saugrenu (surtout que c'était la première fois que l'on estampillait ainsi un disque de cet acabit), mais qui avait encore tout son sens à cette époque : une musique électronique aux abords basiques, voire simplistes, mais pourtant en tension constante, portant un chant qui transpire d'émotion. Aujourd'hui, le duo, après s'être imposé et être resté atypique presque dix ans sur la scène synthpop/futurepop, a fait preuve d'une résistance au temps qui se retourne clairement contre lui. VNV Nation est un chef de file bien mal en point, d'autant plus que la scène sur laquelle il trônait si fièrement est en perte de vitesse. "Judgement" ne tire aucune leçon de cette déliquescence générale et, au contraire, paraît presque comme le disque le plus pauvre du groupe. Entre fausses montées techno pour discothèque moribonde et plages insipides, les rares reliefs de cet album, tout bonnement insupportable, sont au mieux des copiés collés d'anciens titres de leur discographie. Une fin de règne plutôt triste.

Christophe Labussière

Express

"Qu'est-ce que le rock gothique aujourd'hui ?" se demandent les nostalgiques des années 80. Faut-il chercher la relève du côté de Marilyn Manson, dont le nouvel album, "Eat Me, Drink Me" (Nothing/ Interscope/ Universal) se veut plus classiquement rock, plus ténébreux, plus posé et plus introspectif que ses prédécesseurs ? Non, car en lieu et place d'un "revival goth rock classieux" annoncé, ce nouvel opus assène onze morceaux pesants, encombrés de vilains solos de guitare et aux mélodies peu inspirées. Et quand Manson déclare fièrement que le poussif If I Was Your Vampire est le "nouveau" Bela Lugosi's Dead, il cela confirme, pour qui en douterait encore, qu'il n'a vraiment jamais rien compris au style...
De fait, on aura plus tendance à s'enthousiasmer pour "Aphelia" (Plainsong Rec.), le cinquième album de Scream Silence, combo germanique s'inscrivant un peu dans la lignée des défunts Dreadful Shadows. Même si le disque tire un peu en longueur, on apprécie le côté néo-romantique de la voix d'Hardy Fieting et les compositions mêlant rock lyrique ombrageux et électronique discrète.
Au rayon électro-dark, on est revanche déçus par le nouveau Retrosic, "Nightcrawler" (Metropolis), qui se contente d'appliquer la formule de base du genre (voix distordue, rythmes EBM, sons saturés, refrains répétitifs, samples brutaux) avec une certaine efficacité, mais sans grande imagination. L'originalité du premier effort semble s'être en grande partie évaporée.
Au rayon "très bonne surprise" en revanche, on adore l'album éponyme de Volt (In The Red/Differ-Ant), un trio français qui balaie Pravda d'une simple pichenette. Nerveux et décapant, ancré dans le post-punk le plus cru et l'électroclash le plus radical (avec une touche noisy), Volt s'affirme comme une version brut de décoffrage d'Adult., ne sacrifie pas à la facilité ou à la mode et tient remarquablement bien la longueur sur album. Excellent !

Christophe Lorentz