Autechre
Quaristice
[Warp]
Autant l'admettre, dans ce cas de figure, il nous est difficile d'être objectif. La rédaction de Prémonition comprend quelques inconditionnels d'Autechre, qui, sans même avoir prêté l'oreille à l'écoute de ce nouvel album, considèrent la sortie de "Quaristice" comme un phénomène. Nous suivons les aventures de Sean et Rob depuis leurs débuts. Ils accompagnent nos vies tels des scoristes mentaux. Chacune de leurs bandes originales s'imprime sur les plaques sensibles de nos cerveaux en illustrant nos expériences personnelles. Démiurges, pointillistes brumeux, simples êtres humains ou bâtisseurs visionnaires ? Que trouvons-nous chez Autechre, que ses confrères d'électroniciens n'ont pas ? Pourquoi "Quaristice", le neuvième album du duo, est une oeuvre tellement accomplie qu'elle posera un repère historique? Les réponses à ces questions donneraient lieu à une thèse, mais se résument aussi en quelques mots, un florilège des qualificatifs qui surgissement immédiatement à l'esprit ; "songes", "singularité", "émotion", "sensation", "groove antigravitation ", "neurofunk", "plaisir", "cérébral", "déséquilibre", "chocolat". Le duo de Manchester est donc une fabrique à rêves dans laquelle chaque auditeur projette ses propres fantasmes. La pratique d'une écoute attentive se révèle unique en son genre. Elle n'appartient qu'à ceux qui s'autorisent un lâché prise avec ce qu'ils estiment être des règles de compositions, de normes harmoniques ou de lois de la physique acoustique. La musique d'Autechre, ses heureux accidents, ses études sur les rythmiques, sa recherche constante sur les tessitures, tout cela nourrit un imaginaire trop souvent brimé par le formatage de la pop. "Quaristice" et ses vingt titres démarrent ainsi sur une peinture de paysage lunaire, de l'ambient dans la veine d'"Appolo" de Brian Eno. Et il se se termine sur le mode d'une fausse quiétude. Une boucle parfaite. Entre-temps le duo se livre à son exercice favori de déstabilisation sensorielle. On retrouve ici et là quelques références au hip hop old school, à l'acid house de la fin des années 80, des touches stylistiques si infimes que l'on ne peut pas accuser le groupe d'une quelconque démarche rétrograde. Autechre conservateur ? Ce serait le comble ! Brion Gysin, poète de la beat generation, inventeur de la Dream Machine (un cylindre entaillé qui stimule le nerf optique en provoquant une hypnose) et du cut up (un système de collages aléatoires de mots générant des poèmes automatiques), est décédé trop tôt pour être le témoin de son rayonnement artistique. Ses fulgurances comptaient déjà sur des héritiers tels que David Bowie, Throbbing Gristle ou Skinny Puppy. Il est certain que le vieux penseur beatnik se reconnaîtrait dans "Quaristice".
Anthony Augendre


Bauhaus
Go Away White
[Cooking Vinyl/PIAS]
Que peut-on attendre d'un nouvel album de Bauhaus, exactement 25 ans après le génial "Burning From the Inside" ? Que peut-on espérer en 2008 de la part d'un groupe aussi brillant qui a contribué, qu'il le veuille ou non, à la création du rock gothique au début des années 80 ? Un groupe mille fois copié, mais jamais égalé, qui possédait dès ses débuts une personnalité unique, un son très particulier et un univers bien à lui, et dont l'influence se fait encore sentir aujourd'hui, même au sein de la scène pop ? Un groupe dont les membres se sont ensuite éparpillés dans des projets solos presque toujours passionnants, et qui s'est réformé sur scène à deux reprises ces dix dernières années, nous offrant à chaque fois des concerts éblouissants ? On pouvait tout espérer... et rien en même temps. Ou plus exactement : espérer le meilleur, mais craindre le pire. C'est donc avec autant d'appréhension que d'excitation que l'on insère ce "Go Away White" dans notre platine. Dès les premières mesures de Too Much 21st Century, le charme semble presque opérer : la guitare acide et les chœurs glamour distanciés de Daniel Ash sont fidèles au poste, la basse profonde de David J tisse un motif joliment obsédant, Peter Murphy est très en voix et la batterie de Kevin Haskins est d'une concision redoutable. Tout est bien là, on est tenté de penser que le groupe reprend les choses là où les avait laissées en 1983. L'impression semble se confirmer avec le lancinant Adrenalin, même si la chanson (comme la précédente) ne décolle jamais réellement... Et puis, au fil des morceaux, on se rend vite compte qu'il manque en fait la folie, la noirceur, la tension, la théâtralité et surtout le sens aiguisé de la mélodie "sur l'os" qui faisaient tout le prix de la musique de Bauhaus. Dans ses meilleurs moments, "Go Away White" ressemblerait plutôt à du Love and Rockets avec la voix de Murphy... mais en moins bien ! Et lorsqu'on sait que le disque fut enregistré live en 18 jours, on comprend mieux pourquoi la plupart des morceaux ont plus l'air d'être des ébauches, sonnant parfois comme des enregistrements de répétitions, des chutes de studio avec de bonnes idées mais jamais finalisées, des jam-sessions entre quatre musiciens qui chercheraient à composer des chansons dans la lignée de leurs classiques tout en essayant de faire quand même quelque chose de différent... Particulièrement dans la seconde partie du disque, qui aligne des morceaux atmosphériques où l'on cherche en vain la densité d'un Hollow Hills ou d'un Three Shadows. Inutile de dire, donc, que le résultat est décevant, frustrant, rageant même. On préfère alors vite oublier ce disque inachevé d'un groupe dont le nom était jusqu'ici synonyme de "parcours sans faute", et conserver uniquement comme derniers souvenirs de lui ceux des tournées de 1998 et 2006, où Bauhaus avait su, à l'inverse de ce qu'il fait ici,proposer quelque chose de neuf sans trahir l'esprit qui l'animait à ses débuts...
Christophe Lorentz


Cenotype
Origins
[Hive Records]
Nouveau venu chez Hive Records et sur la scène rhythmic industrial power noise, Cenotype est le projet d'un seul homme, Lenny B aka DJ Wintermute. L'Américain au visage masqué par des bandages -tout au moins lors des séances photos- a bien appris ses leçons en écoutant les groupes signés chez Daft, Ant Zen et Hymen, et commet ici un sans faute d'une rare qualité pour un disque de cet acabit. En effet, "Origins" commence par une longue, inquiétante et répétitive introduction (le bien nommé Sinking qui annonce clairement que c'est au fond du trou que tout va se passer) et va proposer pendant près de soixante-dix minutes une alternance savamment dosée de plages purement rythmiques et ambient, sans jamais tomber dans l'excès bruitiste que l'on rencontre encore trop souvent. Certes, les mélodies ne sont pas légion (seul le morceau Is en propose une que l'on peut essayer de retenir), mais ce n'est pas le propos de ce disque qui prétend remonter aux origines. Lesquelles ? Celles des rythmes, c'est évident.
Bertrand Hamonou


Charles De Goal
3
[Infrastition]
Mais que se passe-t-il aujourd'hui ? Tous les groupes français des années 80 surgissent du néant où ils étaient plongés, et en deux temps trois mouvements se réimposent sur une scène française qui de son côté se régénère à vue d'oeil et offre chaque jour de nouveaux groupes au talent fou (Asyl, Frustration, Hot Dog Addict, Louis Lingg & The Bombs, This Is Pop, Gomm, Johnny Boy...). Jeunes et anciens se côtoient, s'émulent les uns les autres, sans se gêner, et le public est ravi. Avouons-le, leur succès retrouvé est dû en bonne partie à des gens formidables qui se bougent et créent des labels pour rééditer nos chers aînés, Brouillard Définitif dans le Nord ou comme c'est le cas ici Infrastition à Paris qui depuis quelques années déjà nous offre de superbes rééditions au packaging impeccable de tous nos chouchous : Tanit, Norma Loy, et maintenant Charles De Goal. "3" est (évidemment) le troisième album du Général masqué d'un sac sur la tête. Sorti en 1984, le disque s'éloignait un peu des ambiances glaciales et franchement glauques des deux premiers albums, se mettait au goût du jour avec force synthés, sans pour autant délaisser nervosité et tension, y ajoutant un sens de la mélodie très abouti, la tentation du dance-floor, et des humeurs noires, mais non dénuées d'humour. "3" fourmille de tubes dont l'effet s'est préservé au fil du temps : Hop Hop Hop Hop, Technicolor, l'excellente reprise de Wire A Question of Degree, Soupirs, etc. Seconde jeunesse et très bonne introduction à Charles De Goal pour ceux qui n'ont pas la chance de les connaître, en attendant la sortie du cinquième album sur lequel le groupe travaille actuellement.
Frédéric Thébault


Double Nelson
Pousser la voiture
[O.T.T.O Records]
Il y a un mystère derrière Double Nelson. Le duo nancéien, qui mène sa barque depuis une petite vingtaine d'années aurait délibérément évité tout succès et toute compromission avec le showbiz. On dit aussi que leur musique, profondément originale et mystérieuse, une musique qui pioche dans les genres les plus underground et les plus barrés, ne serait composée que sous influence, non pas de substances illicites, mais d'un animal fantastique, d'origine extra-terrestre probablement, comme s'en sont fait écho certains de nos collègues rock-critiques. Alors revenons un peu sur cette musique : paroles incompréhensibles, samples à gogo "made in the kitchen" et expérimentations en tous genres (bruits, percussions tribales, basse très présente, parfois une guitare distordue, petits glouglous synthétiques). Double Nelson ne cherche pas à plaire et se fout pas mal du qu'en-dira-t-on. Écouter "Pousser la voiture", comme les précédents albums, a le don de plonger en transes ; Carlos adorait leurs disques, paraît-il, et on comprend pourquoi : "Pousser la voiture" fait crépiter votre cerveau d'un rire à la fois cruel, cynique et aussi débile que l'humour d'un Garcimore trash. "Let's Get Drunk and Go Naked" chante Gaze sur "Let's Get... and Go" : dont acte.
Frédéric Thébault


Scorn
Stealth
[Jarring Effects/Discograph]
On ne compte plus les disques ni les labels sur lesquels est apparu Mick Harris. Et pourtant cet hyperactif musical n'avait pas sorti d'album de Scorn depuis "Plan B" en 2002. Il faut préciser que depuis, l'anglais, facilement en proie aux baisses de moral, s'est passionné pour la pêche, une activité qui lui permettrait, entre autres, de s'extraire au stress de la vie moderne. Et de nous le renvoyer en pleine figure et dans les oreilles tout au long de "Stealth", le déjà huitième album de Scorn. La recette est désormais bien connue et sans grande surprise, mais toujours ultra efficace : les (infra) basses se font circulaires et pesantes, la rythmique est d'une lenteur maladive avec quelques spasmes ici ou là. Mais provenant du maître d'un genre qu'il a lui-même inventé -souvent copié, mais jamais égalé-, il est difficile de faire la moue : "Stealth" est du Scorn pur jus, et rassemble huit titres homogènes qui ne décourageront que les curieux mal avertis. Il n'y a en effet pas de place pour la demi-mesure dans cet univers robuste où boucles rythmiques et basses malsaines dictent des lois fondamentales et immuables. Gageons toutefois que la récente participation de Mick Harris au sein de Black Engine en tant que batteur lui permettra de renouveler son stock d'idées noires pour les albums à venir.
Bertrand Hamonou
Express
Remarqués dès leur premier "Winter EP" en 2003, confirmés un an plus tard par leur premier album "From Here To There", les six Belges-boys de Girls In Hawaii étaient attendus de pied très ferme par des hordes entières d'indie-popeux et -peuses très impatients d'entendre une suite digne de ce nom à ces brillants premiers essais. Et bien, que tous et toutes se réjouissent, la mélancolie, la richesse et la finesse des dix morceaux absolument remarquables de Plan To Escape [Naïve] confirment l'excellence de ce groupe ainsi que sa place sur le podium des toutes meilleures formations pop que la Belgique ait pu nous donner.

En France, vous n'avez pas pu y échapper, c'est Sébastien Tellier qui occupe une bonne partie de notre actualité indépendante de cette fin d'hiver avec son très très chaud Sexuality [Record Makers], coproduit par Guy Manuel De Homem-Christo, une des moitiés de Daft Punk. Souvent comparé à Robert Wyatt (peut-être à cause d'une certaine ressemblance physique), mais aussi à Gainsbourg ou à Christophe, ce phénomène à barbe qu'est Tellier semble maintenant sur le point de conquérir un bien plus large public avec ses complaintes éro-soft dopées aux viagra et synthés electro vintage : on était déjà accro au single Sexual Sportswear, sorti aux US en fin d'année dernière (avec le remix d'usage de SebAstian), on est maintenant complètement (et sexuellement) obsédés par ses morceaux comme L'Amour et la violence (qui buzzait sur la blogosphère dès décembre dernier), Roche ou Mandy.

Faisons un passage maintenant par Brooklyn, où le groupe MGMT (prononcez "management") a sorti en 2007 l'excellent Oracular Spectacular [Sony], un formidable album electro-rock bourré de références psychédéliques 70's. Le buzz est tellement monté (comme en témoigne les nombreux visionnages sur internet du clip interactif du single Time to Pretend) que le groupe est maintenant dans les mains de Columbia, filière de Sony-BMG. L'album sort donc ces jours-ci en France et le succès devrait être très logiquement au rendez-vous, et dans le pire des cas, la simple écoute du tube electro Kids devrait enthousiasmer la plupart des sceptiques.

Autre manifestation de cette tendance de plus en plus marquée au revival psychédélique, les Américains d'Evangelicals sont eux aussi en train de produire leur petit effet. Leur second album, The Evening Descends [Dead Oceans] est une vraie petite bombe de pop baroque et extravagante : choeurs grandiloquents, claviers et rythmiques incontrôlables, ambiances films d'horreurs 70s, tous ces ingrédients fusionnent dans une sorte de joyeux bordel jouissif et euphorisant. Certains les comparent aux Flaming Lips, d'autres à Arcade Fire (pour leur côté épique) ou à Claps Your Hands Say Yeah (pour ce chant haut perché et aventureux), nous, on vous conseille simplement de vous faire votre propre idée au plus vite !
Renaud Martin
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