Portishead
Third
[Island/Universal]
Dix ans après la sortie de "Roseland NYC Live", Portishead brise enfin le silence avec un troisième album studio particulièrement attendu. D'autant plus que le groupe de Bristol avait principalement bâti son impressionnante renommée sur son premier effort, "Dummy" (1994), qui avait d'emblée imposé son style crépusculaire et entêtant tout en donnant ses lettres de noblesse au trip-hop. La question se posait donc de savoir ce que les auteurs de l'un des disques majeurs des années 90 allaient pouvoir offrir en 2008. Et comme pour prouver sa supériorité sur tous les tâcherons du groove lent, le trio a choisi de briser l'image jazzy enfumée qui lui collait à la peau en faisant un disque témoignant d'une volonté d'expérimentation et d'une audace incroyables, tout en conservant la patte unique de ses créateurs. Bref, plutôt que se reposer sur ses lauriers et de donner à nouveau au public ce qu'il attendait de lui, Portishead a choisi de le prendre totalement à rebrousse-poil en alignant des compositions aussi déconcertantes qu'envoûtantes, dont certaines flirtent même avec la musique industrielle. Plus nocturne et épaisse que jamais, l'atmosphère générale de "Third" transmet une noirceur glaçante, aidée en cela par la voix désespérée de Beth Gibbons qui fait preuve d'une vulnérabilité et d'une intimité quasi dérangeante. Pas question non plus de calquer tous les morceaux sur une même formule : ici, on va de surprise en surprise, l'acoustique minimaliste de The Rip ou 0Deep Water côtoyant les pulsations électro hypnotiques de We Carry On, la tension insidieuse de Threads, l'emphase noisy du final de Small ou les salves mécaniques de l'étonnant single Machine Gun. Un disque surprenant et remarquable, qui fera certainement date !
Christophe Lorentz


Camille
Music Hole
[Virgin/EMI]
À l'instar de Björk, Camille aura perdu avec le temps son naturel et sa fraîcheur ; mais, en ce qui la concerne, avec un peu plus de rapidité que son aînée. Camille a su soigner son univers et s'est entourée des meilleurs pour atteindre rapidement un haut niveau d'excellence, mais cette recherche de la perfection a aujourd'hui pris le dessus et toute la spontanéité de ses débuts a disparu. Si l'on a reproché à l'Islandaise de "faire l'intéressante" avec "Volta" (certains l'auront même accusée dès le précédent, "Medúlla"), c'est dès son troisième album que Camille l'ingénue perd toute sa candeur et sa vitalité. On frôle le mortifère tant le décalage entre la matière, travaillée, soignée, et la musicalité du résultat est immense. En trois mots : on s'ennuie et plus rien ne nous permet de nous esbaudir ou de nous enflammer. C'est clean, classe, concept (des onomatopées, des animaux...) mais c'en est trop, les titres se succèdent sans conviction et derrière ce côté en apparence plus "festif" que par le passé on la sent en perte d'énergie. On peut être confiant pour l'avenir de Björk qui continuera certainement à nous surprendre, Camille vient quant à elle peut-être de s'engager sur une très mauvaise voie.
Christophe Labussière


Dekad
Confidential Tears
[Boredom Product]
Deux années après "Sin-Lab", un premier album très prometteur, le trio français de Dekad fait plus que confirmer les espoirs que les fans d'electropop de l'hexagone (et d'ailleurs) mettaient dans ce groupe. Car, il faut bien le reconnaître, "Confidential Tears" est un très bon disque. Énergique, dansante (mais pas trop), la musique de Dekad, sorte de synthpop chargée d'accents EBM (on ne doute pas une seule seconde que ces gars-là ont autant écouté Front 242 que Depeche Mode), utilise le plus souvent une rythmique juste, pas trop speed, particulièrement plaisante et ce, d'autant plus que les sons, en grande majorité synthétiques, collent parfaitement au tempo choisi, créant quelques belles atmosphères mystérieuses, froides sans tomber dans le glauque indus et la musique "tête de mort". Dekad fait très peu de fautes de goût, alternant morceaux pour dancefloors spécialisés et ballades mélancoliques bien composées. Deux petits bémols toutefois : sur des textes en anglais, la voix du chanteur n'est pas toujours charismatique ni même très personnelle, et possède un accent français hélas assez prononcé ; de plus, l'usage de la guitare sur quelques titres apparaît assez superflu et pourrait, à force, donner le mauvais goût "new wave" d'un Clan of Xymox (autre référence évidente du groupe) à la française, ce qui est un peu décalé et passéiste pour tout fan du courant actuel synthpop (Mesh, De/Vision, Iris, etc.). Hormis ces deux réserves légères (qui aime bien châtie bien), Dekad impose, avec "Confidential Tears", l'un des meilleurs albums d'electropop française de ces dernières années. On retiendra notamment l'excellent Dive, titre ultra énergique, avec ses mélodies entêtantes à souhait et son refrain qui fait mouche, qui trouvera certainement sa place dans les playlists des meilleures soirées synthpop. À écouter sans hésiter.
Stéphane Colombet


Nine Inch Nails
Ghosts I-IV
[Creative Commons/NIN]
Désormais libéré de tout engagement envers sa maison de disques, Trent Reznor a toutes les raisons du monde d'être heureux. Pour un peu, on croirait que cela fait dix-huit ans qu'il attend ce moment que d'autres, moins audacieux, craignent en tremblant. Le leader de Nine Inch Nails profite donc d'une pause dans l'agenda de son groupe pour enregistrer un disque instrumental et décontracté, mais néanmoins imposant avec ses trente-six titres (ou "Ghosts") à écouter selon ses humeurs. Composé pendant dix semaines sans aucune pression et comme un jeu aux règles simples avec ses camarades Atticus Ross, Alan Moulder, Alessandro Cortini, Adrian Belew et Brian Viglione, ces petites pièces aux allures post-rock et ambient, bricolées en studio, prolongent l'imaginaire subtil de "Still" sorti en 2002. L'Américain nous livre ici un disque auquel personne ne s'attendait, bien décidé à y donner une suite à la première occasion. Jamais à court d'idées novatrices, Trent Reznor lance un pavé dans la marre d'une industrie musicale officiellement moribonde, et ajoute une dimension visuelle au projet "Ghosts" en offrant à tout un chacun la liberté de créer un court-métrage qui mettrait en images le "Ghost" de son choix. Et le chanteur d'annoncer un festival du court-métrage qu'il présidera en personne : une manière de prendre tout le monde de vitesse et de garder une longueur d'avance. Trent Reznor a mieux que personne compris la puissance créatrice des communautés d'internautes qui se sont approprié ses deux derniers albums pour en proposer une variété infinie de remixes, et décide de la canaliser à son propre avantage. L'ouvrage qui lui a récemment été consacré aux éditions du Camion Blanc sous-titrait "Le guerrier fragile" : fragile peut-être, mais guerrier, certainement.
Bertrand Hamonou


Poni Hoax
Images of Sigrid
[Tigersushi]
Depuis "Budapest", ce tube pop house poisseux et décadent playlisté partout en 2005, la formation parisienne Poni Hoax fait un parcours quasi sans faute : un second single plus pop mais lui aussi irrésistible (She's on the Radio), un premier album remarquable et surtout, des très bonnes prestations live où l'on apprenait, en partie grâce à la présence et aux poses de dandy arrogant du chanteur Nicolas Ker, qu'ils étaient aussi un groupe de scène. La suite ? C'est cet excellent deuxième album dont on va rapidement entendre parler (presque) partout et qui devrait les faire passer du statut de formation branchée parisienne à celui de prochain meilleur espoir pop national. Encore une fois produit par Joakim, incontournable figure du milieu electro arty de la capitale, "Images of Sigrid" synthétise à la pelle plusieurs décennies de sonorités (en vrac funk blanc, house, cold wave, post punk, house et on en passe) et de références (un peu désinvolture et de classe Morrissey-ienne, de décadence à la Roxy Music) pour un résultat puissant et diablement accrocheur. Vous l'avez compris, on adhère et on ne va pas être les seuls !
Renaud Martin


Saul Williams
The Inevitable Rise and Liberation of NiggyTardust!
[www.niggytardust.com]
Nous vivons une époque formidable. Une époque où les artistes disposent enfin à loisir de leur propre musique, et en font profiter leurs fans avant les majors, les passionnés avant les amoureux du profit. Mais pourquoi diable a-t-il fallu attendre 2007 pour que cela se réalise ? On ne saura jamais si la brèche ouverte par Radiohead et la diffusion massive sur internet de leur récent "In Rainbows" a indiqué à Saul Williams et Trent Reznor le chemin à suivre; toujours est-il qu'ils ont décidé de distribuer eux-mêmes sur niggytardust.com "The Inevitable Rise and Liberation of NiggyTardust!", le troisième album du rappeur américain, co-écrit et produit par l'homme de Nine Inch Nails. Au delà du caractère révolutionnaire de sa diffusion (au choix : gratuit, ou 5$), il faut reconnaître que l'album a l'effet d'une sacrée claque dans la figure. Car il ne faut pas s'y tromper, "The Inevitable Rise and Liberation of NiggyTardust!", clin d'oeil à peine déguisé au classique de David Bowie, n'est pas un "disque" de rap, mais un sacré bon "disque" de rock, avec sa reprise convenue (le Sunday Bloody Sunday du U2). Mieux : de l’aveu même de Trent Reznor, il s’agit du seul projet hors Nine Inch Nails dans lequel il s’est autant impliqué depuis "Antechrist Superstar" de Marilyn Manson. C’est dire si ce disque porte sa marque de fabrique (en particulier sur Skin of a Drum, Banged and Blown Through et Convict Colony). "The Inevitable Rise and Liberation of NiggyTardust!" fera d’ailleurs un bien meilleur compagnon complémentaire au "Year Zero" de Nine Inch Nails que le finalement trop prévisible "Year Zero Remixed".
Bertrand Hamonou
Express
Alors que tous les regards se tournent aujourd'hui vers Toni Halliday et son retour précipité aux affaires, Dean Garcia, son ex-partenaire au sein de Curve fait figure de laissé pour compte que l'on se doit de rapidement réhabiliter. Hyperactif et extrêmement productif depuis la fin de la carrière du célèbre duo en janvier 2005, il vient de publier (entre autres) un EP quatre titres, Deeper [Autoproduit], avec son projet The Black Holes, disponible ici. Les compositions ne sont pas si éloignées des Habit et autres Open Day at the Hate Fest de Curve. Reste que la voix de Jo Neale, ni féminine ni masculine, parvient à draper les compositions d'un voile de mystère grâce à ce timbre si particulier. Les plus curieux iront aussi jeter un oeil et deux oreilles sur les projets actuels du guitariste, The Chrono Logic, The Europeans et KGC, ce dernier avec deux membres de KMFDM.

Celles et ceux qui ont un jour entendu la voix de Lucie Dehli -à l'époque membre fondatrice de Vicious Circle puis de View- seront transportés par son nouveau projet, Elephant Leaf, sur lequel la chanteuse est toujours accompagnée de Stephan Ink. L'album Emotional Power [Tutuguri/Cod&s] n'aurait pas pu s'intituler autrement, tant les climats imaginés par le duo sont dépouillés et débarrassés du superflu : peu de rythmes, seuls un violon, une basse et une électronique froide tissent un canevas idéal pour recevoir le chant si sensuel de Lucie. Ne reste donc que l'émotion pure, celle qui transporte immédiatement l'auditeur dans une dimension parallèle dès la première écoute : la "puissance émotionnelle" en quelque sorte.

Le dubstep n'est pas toujours d'obédience industrielle comme l'est celui que distille Mick Harris depuis des années. Il existe aussi une branche plus dansante et plus colorée qui emprunte au hip-hop et à la drum'n'bass, voire au reggae et au dub tout court. Les jeunes DJs Caspa & Rusko en présentent un mix de vingt-neuf extraits sous la forme de la compilation Fabriclive 37 [Fabric] sortie sur le célèbre label londonien que l'on ne présente plus. S'ils font la part belle à leurs propres productions tout au long de ces soixante-neuf minutes, les Anglais n'hésitent pas à inclure les travaux de talents en devenir tels que L-Wiz ou Matty G mais pour un résultat malheureusement trop répétitif pour convertir de nouveaux adeptes. À ce "Fabriclive 37" là on préférera très largement l'excellent "Fabric 35" confié au talentueux Ewan Pearson l'an dernier.

En 2003, Celluloide nous offrait "Naphtaline EP" par le biais de son site internet. Alors constitué de six reprises de Lio, Dead Can Dance, The Cure, Siouxsie & the Banshees, The Sisters of Mercy et Lush, cette mini collection permettait au groupe de s'amuser un peu tout en exposant sa culture musicale et ses influences. Au fil du temps, d'autres reprises de Depeche Mode, Camouflage ou Trisomie 21 présentes sur diverses compilations sont venues s'ajouter à la collection et permettent aujourd'hui au trio marseillais de les regrouper sous la forme de ce Naphtaline LP [Boredom Product] qui transforme les treize originaux en autant de comptines glacées et très réussies.
Bertrand Hamonou
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