Front Line Assembly
Improvised Electronic Device
[Dependent]
Il y a certains disques que l'on attend avec beaucoup plus d'impatience que d'autres... Les raisons ne sont à vrai dire jamais très claires et surtout, pas toujours justifiées. Une attente souvent disproportionnée donc, qui peut tout autant concerner des nouveaux venus que des vétérans qui n'ont a priori plus rien à prouver, mais pour lesquels la pression devient subitement énorme. Le nouvel album de Front Line Assembly engendre depuis plusieurs semaines cet engouement "mystérieux". À défaut de permettre d'en comprendre les raisons (un statut de mastodonte à maintenir, un don pour la répétition à démentir ou encore un complexe de supériorité à entretenir), le premier titre d'"Improvised Electronic Device", l'éponyme I.E.D., remet d'entrée les pendules à l'heure, la machine Front Line Assembly a parfaitement été remise en route, et on comprend immédiatement que Bill Leeb et Chris Peterson (Rhys Fulber ne participe pas à l'album) ont décidé de positionner la barre très haut. Voix vocodorisées, refrain entêtant et production largement à la hauteur, le niveau est au-delà de nos attentes. Les Canadiens enchaînent ensuite brillamment avec Angriff, et rappellent par la même qu'ils n'ont finalement rien à prouver tant ils maîtrisent leur sujet ; une intro teintée de sonorités à la Delerium, des "guitares" agressives copyrightées "Millennium" et une composition aussi structurée qu'efficace. Le troisième titre, Hostage, semble poursuivre dans la même veine, si ce n'est qu'un florilège de sons "à la" Prodigy (millésimés fin 20ème siècle, période "WipeOut") s'impose dès le démarrage et donne un sale coup de vieux au morceau qui ne méritait pas d'être parasité par ces presets d'un autre âge... Avec Release, le groupe fait moins de manières et offre un titre plus compact qui va à l'essentiel, et cela sans gâcher notre plaisir. Shifting Through The Lens, le single, permet ensuite à Front Line Assembly de déployer toutes ses armes et nous renvoie à No Limit ou à toutes ces "bombes" réalisées par le combo depuis. Peut-être un peu trop étiré en longueur, le titre représente néanmoins à lui seul tout ce dont est capable le groupe : efficacité, puissance, et ces gimmicks et refrains, comme toujours absolument imparables, qui savent faire littéralement exploser l'imaginaire de l'auditeur. C'est sans conteste le point d'orgue de l'album qui précède une chute à vrai dire aussi inattendue que brutale. Avec Laws of Deception, on assiste au début du naufrage, un imbroglio sonore, comme une sorte de mauvais KMFDM poussif, auquel succède Pressure Wave, tout aussi difficile à supporter... Avant une curieuse halte, assez indigeste elle aussi, comme une sorte de très mauvaise face B de Conjure One, en préambule d'un titre modelé sur mesure pour Alien Jourgensen de Ministry. On préférait quand Front Line Assembly invitait Jean-Luc De Meyer qui réussissait à résumer l'album "Artificial Soldier" à un seul titre, celui auquel il participait (Future Fail). Un long instrumental boucle l'album et offre au groupe une sortie carrément pâlichonne... Au final, un disque pour le moins déséquilibré qui ne montre que deux facettes d'une formation pourtant connue pour être capable d'en offrir mille bien plus excitantes.
Christophe Labussière


10 Years of Transmission
Compilation
[UMB Kollektif]
On savait le territoire allemand, notamment berlinois, riche en groupes et labels d'obédience électro, cold, dark et underground. On leur reconnaît une qualité élevée, et UMB kollektif ne fera pas exception à la règle, loin s'en faut, tant cette compilation célébrant ses 10 ans d'existence s'avère généreuse et passionnante. Entre plages cold, ouvertures indus, minimalisme envoûtant et "strange pop for strange people", comme le définit le texte explicatif de ce recueil, UMB nous réserve de superbes surprises, jamais conventionnelles, de l'électro céleste et obsédante de Geneviève Pasquier aux prétentions électro/punk à la Atari Teenage Riot de Thorofon. Remixes ou inédits, le résultat est le même, irréprochable et indispensable à tout amateur de musique décalée, loin de toute attitude trop "normée" ou mercantile. Il permet la découverte de véritables joyaux, The Music Wreckers et leurs trames mécaniques en étant l'un des exemples, à l'instar de Dogpop et ses morceaux en Allemand eux aussi presque robotiques, décharnés, parfaits. On n'est pas éloigné du double CD "Berlin 61-89 Wall of Sound" paru il y a quelques mois, consacré à la scène berlinoise, à ceci prêt que les dix-sept morceaux présentés ici s'en tiennent à un panel électro-cold, décliné sous plusieurs formes certes, mais un tantinet moins éclaté que celui de la compilation précédemment citée. On se réjouit autant de l'indus puissant et scandé de Kommando que de l'expérimentation sombre de Jägerblut, et plus généralement, de ce résumé des dix années d'un label dont on se hâtera d'aller découvrir les artistes et leur discographie sitôt l'écoute achevée.
William Dumont


Doves
The Places Between: The Best of Doves
[Heavenly/Virgin]
The Depreciation Guild
Youth Spirit
[Kanine]
Après un enchaînement de quatre albums sans faute, il fallait bien s'y attendre : Doves se devait de faire le point sur ses douze années (dix-neuf si l'on compte l'aventure Sub Sub ignorée par cette collection) passées dans le monde de la pop à guitare. Il y avait bien "Lost Sides", cette compilation de faces B sortie en 2001, puis en 2003 agrémentée de remixes dispensables, mais elle ne rendait pas justice aux formidables singles du trio. C'est aujourd'hui chose faite avec "The Places Between" qui distribue, dans le désordre chronologique, tous leurs singles accompagnés de leurs faces B sur un double CD, augmenté de l'inédit Andalucia. Et l'on avait oublié qu'il y en avait eu autant durant toutes ces années, tant et si bien qu'on se verrait bien leur demander poliment de re-signer pour douze années de plus.
Une telle longévité ne déplairait sûrement pas à The Depreciation Guild, ce jeune groupe qui nous vient de Brooklyn et propose, en guise de second album, un disque monumental à la gloire de la pop indépendante. Imaginez les guitares des Cocteau Twins, les accords de Lush, la rythmique des Boo Radleys, la hauteur de chant des Lightning Seeds conjuguée à la douceur sucre d'orge de celui des Beloved, tous rassemblés sur un même album dont vous aurez c'est certain du mal à vous séparer l'hiver venu.
Bertrand Hamonou


Jónsi
Go
[EMI]
Qui aurait pu prévoir en 1999 lorsqu'un jeune groupe venu d'Islande mit tout le monde à genoux avec son second album "Ágætis Byrjun", que la carrière de son chanteur prendrait une telle tournure tout juste dix années plus tard ? Avec une déjà solide discographie derrière lui, Jón Por Birgisson (Jónsi) s'essaie pour un temps à l'exercice solo, avec brio et sans aucune faute de goût. Plus enjoué que n'importe quel disque de son propre groupe, plus lumineux que "Riceboy Sleeps", son précédent coup d'essai sous le nom de Jónsi & Alex, le bien nommé "Go" pourrait concourir au prix du disque le plus pop de l'été. Seul aux commandes, l'Islandais s'écarte des longues constructions post-rocks et alambiquées très souvent promises par Sigur Rós. Entre acoustique et électronique, tour à tour d'humeur gaie (Go Do, Animal Arithmetic), ou alors plus grave (Grow Till Tall, Tornado), les morceaux de "Go" se sont retrouvés formatés aux standards de la pop : exit les durées interminables, le chanteur se met à l'ère des chansons de quatre minutes. Une formule déjà pratiquée sur le dernier album de Sigur Rós, "Med Sud I Eyrum Vid Spilum Endalaust", le plus accessible du groupe. Plus pop, plus lumineux, plus joyeux, Jónsi se révèle sans faux semblant ni pudeur, sans se cacher derrière les tours de passe-passe de son propre groupe, depuis devenu une référence dans le monde du post-rock.
Bertrand Hamonou


Neuroactive
Antidote
[A Different Drum]
"N Gin", le précédent album du Finlandais Jarkoo Tuohimaa sorti il y a maintenant quatre ans nous avait beaucoup déçus. Neuroactive n'était plus le groupe d'EBM qui avait tant impressionné dans les années 90, et jusqu'au début des années 2000, fort d'une véritable identité et d'un chanteur unique à la voix très charismatique qui promettait au projet un avenir radieux, à l'heure où des groupes comme Front 242 commençaient déjà à s'essouffler. "N Gin" transformait Neuroactive en "groupe-chorale", une sorte d'auberge espagnole dans laquelle tous les copains de Jarkoo venaient apporter leur propre touche, avec des chants au mieux parfaitement neutres, au pire totalement inadaptés. À l'époque, Rupesh Cartel, B!Machine, Dignity of Labour ou bien encore The Azoic s'étaient fourvoyés dans ce projet et on espérait que Neuroactive allait rapidement se reprendre et redevenir un groupe à part entière. Quelle n'est pas notre déception à l'écoute de cet "Antidote" qui reprend la mauvaise formule du précédent opus : cette fois, c'est Geoff Pinckney (membre épisodique de Mesh, rien que ça) ou bien encore Todd Durrant (le boss du label himself) qui s'y collent. Et le résultat est identique à celui de "N-Gin", soit un mauvais imbroglio de compositions électro-pop sans queue ni tête, aux sonorités certes reconnaissables (grâce à l'usage invariable des mêmes machines), mais aux mélodies sans âme qui rendent le temps bien long. Une vraie déception.
Stéphane Colombet


Transmission
30 Years With(out) Ian Curtis
Compilation
[Infrastition]
Eh bien encore une, une de plus, en 30 ans c'est loin d'être la première et probablement loin d'être la dernière compilation en hommage à Joy Division. Votre serviteur s'est adonné à l'exercice de l'écoute avec un rictus de méfiance doublé d'un bâillement d'ennui anticipé, mais le bilan des courses reste positif, bien qu'un chouia mitigé, car comme toutes les compilations, ce n'est pas évident : on y côtoie des styles très divers, on y trouve du bon comme du décalque sans intérêt. Charles De Goal sont les plus forts comme d'hab', avec une version rentre-dedans d'Insight plus qu'épatante, Complot Bronswick ont toujours une sacrée créativité et triturent à merveille Transmission, et mention spéciale pour la version d'Opera Multi Steel de Isolation, qui transforme de façon très originale et très jouissive le morceau, sans oublier Guerre Froide qui décidément n'auraient jamais dû s'arrêter pendant 30 ans. Bonne surprise enfin de Femme Fatale (même si on aurait préféré le chant de May), de That Summer/ThisIsTheHelloMonster, de Collection D'Arnell Andrea ou de Soup Toxic (sur le bonus MP3). Côté petites déceptions, elles viennent d'abord de grands noms dont on aurait attendu mieux, comme Little Nemo, Clair Obscur, Babel 17 ou Excès Nocturne. Reste que tout cela s'écoute sans déplaisir et que hormis un ou deux ratages complets (trop d'emphase chez Wallenberg ou Ain Soph Aur -tiens, ce sont les dernier et premier morceau de la compilation-, alors qu'iil n'y a jamais eu d'emphase dans Joy Division, mais de la tension et de la colère), l'achat de ce disque au prix très abordable (9€) est un investissement que vous ne regretterez pas.
Frédéric Thébault
Express
Le label Born Bad a pour habitude de surprendre, tant par les concepts inhérents à ses sorties qu'à la nature même de ses artistes ; ces premiers enregistrements de Stephan Eicher que le label vient de déterrer, Stephan Eicher Spielt Noise Boys [Born Bad Records], ne font ainsi pas exception à la règle. Enregistrés en 1980, avant même que le Suisse ne monte sa formation Grauzone, ces sept titres exhalent un minimalisme déjanté, entre électro à la Suicide et cold wave de la fin des 70's, allant à l'essentiel, d'une façon qui peut sembler parfois incontrôlée, mais toujours captivante. Un recueil intéressant qui permet de confirmer que le sieur Eicher avait à l'époque d'autres préoccupations que déjeuner en paix.

On reste avec le label parisien sur lequel sort l'excellent opus de Yussuf Jerusalem, alias Benjamin Daures, intitulé A Heart Full of Sorrow [Born Bad Records]. Doué, passant sans vergogne d'une cold wave que l'on pourrait presque qualifier d'enjouée à une trame folk grinçante, pour ensuite déboucher sur des intonations presque "far-west", il frappe un grand coup avec ce qui constitue son premier long format. Imaginatif, il sait tout autant imposer un climat folk légèrement troublé, que réjouir son monde sur ses tempi plus alertes, tentant des embardées qui singent même parfois le black métal. Une belle réussite.

Les Nantais de Demian Clav privilégient sur Nightfall Prayers [Cykxincorp Records] une folk tourmentée, qu'ils tentent par moment d'électriser en la dotant de voix samplées et de sonorités synthétiques parfois un peu convenues... Le climat ainsi obtenu est néanmoins saisissant, cinématographique, et dégage une grande pureté ; on appréciera également pleinement les plages plus nerveuses, à la fois dark et lumineuses. Le style de Demian Clav se veut unique et personnel, et mêle avec brio sincérité, déviance et pureté dans l'exécution. Le tout séduit sans coup férir, toujours équilibré, entre rudesse rock et joliesse vocale.

L'extravagance sonore, créative, est aussi de mise chez No More et son Midnight People & Lo-Life Stars [Rent A Dog], qui est son premier essai depuis 1987 et l'album "Hysteria". Entre cold et electro, usant du français avec maestria sur un titre (en début d'album), le duo allemand propose un univers hybride, personnel, et de sacrées bonnes chansons dotées d'un cachet marqué par la fin des 70's et le début des 80's. Fort d'un vécu conséquent et d'une incontestable dextérité, il remet ce répertoire "daté" au goût du jour, et rafle la mise avec cet opus sans failles, aux plages tubesques. Ceci en faisant le choix... d'un non-choix, entre prétentions synthétiques et penchants parfois organiques. Un contenu convaincant et décalé donc, à classer dans les (re)découvertes d'une année 2010 décidément riche en revivals ou réactualisations.
William Dumont
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