Lisa Gerrard & Marcello De Francisci
Departum
[Gerrard Records]
L'oeuvre de Lisa Gerrard n'aura jamais été aussi prolifique ni variée que depuis la fin de Dead Can Dance. Multipliant les rencontres et les réalisations à deux (une méthode qui lui convient parfaitement depuis ses débuts), elle a, depuis 1995, collaboré avec Pieter Bourke, Patrick Cassidy, Klaus Schulze, Jeff Rona ou Hans Zimmer pour des albums majestueux ("Duality", "Immortal Memory") ou des bandes originales de films dont elle s'est fait la spécialité depuis celle de "The Insider" de Michael Mann en 1999. S'en sont alors suivi celles de "Whale Rider", "Gladiator", "Ali" ou plus récemment encore "Balibo". Celle qui fut pendant longtemps la moitié de Dead Can Dance est devenue seule une force créatrice reconnue, sollicitée et récompensée maintes fois. Mais au lieu de se reposer sur ses lauriers, ce besoin viscéral de chanter l'oblige à composer et enregistrer encore et toujours (comme le démontre le récent documentaire "Sanctuary" de Clive Collier), publiant ainsi un nouvel album par an. De quoi motiver son ancien compère Brendan Perry, qui n'a lui publié que deux albums solo dans le même temps. Un temps que Lisa se permet de suspendre une fois de plus sur ce "Departum" commis en compagnie de Marcello De Francisci et que personne n'attendait de sitôt. Avec son orchestration soignée et classieuse, chaque titre plus vaste et lumineux que nombre de ses précédents travaux fera de cette collection de chansons l'une de ses plus chaleureuses. Alternance de titres courts d'une minute et d'autres d'une durée plus classique, "Departum" résonnera donc comme une excellente entrée en matière pour ceux qui seraient passés à côté de la carrière de l'Australienne depuis "The Mirror Pool", et ravira ses plus fervents admirateurs depuis ses débuts, il y a plus de vingt-cinq ans déjà.
Bertrand Hamonou


The Boo Radleys
Giant Steps (Deluxe Edition)
[Cherry]
The Boo Radleys
Wake Up! (Deluxe Edition)
[Cherry]
On ne dira jamais assez l'importance des Boo Radleys, auteurs entre autres d'un chef d'oeuvre shoegaze, "Everything's Allright Forever", et de ces deux monuments pop nommés "Giant steps" et "Wake Up!", aujourd'hui réédités avec force morceaux additionnels. Le premier des deux, éclectique, parfait de bout en bout, se voit ici ressorti accompagné de deux CD additionnels, sur lesquels on peut trouver une pléthore de morceaux live, d'inédits, de versions acoustiques, de remixes et autres merveilles. Si le style est avant tout pop, les Anglais s'autorisent de fréquents écarts vers la noisy-pop ou le shoegaze, voire la folk, sans jamais se désunir ou égarer son auditoire. Ils expérimentent même parfois avec bonheur et se drapent avec la même délectation dans des atours strictement pop ou nettement plus bruitistes, et recourent à un panel instrumental large, au sein duquel la symbiose trouvée par les différents intervenants surprend et envoûte. Ce sont au total près de cinquante morceaux qui sont ainsi livrés, et on ne sait par quel bout commencer, tant l'objet regorge de splendeurs, qui émerveillent quelle que soit leur orientation. Et on se rend compte, à l'issue de l'écoute, que ces titres n'ont pas pris une ride et en remontreraient à beaucoup de formations actuelles. Superbe ressortie donc, aussi précieuse qu'indispensable, à l'instar de "Wake Up!", tout aussi étincelant, qui quant à lui ne compte que deux CD.
William Dumont


The Charlatans
Who We Touch
[Cooking Vinyl]
Chaque album de The Charlatans est l'occasion d'une nouvelle petite réjouissance. On ne sait plus combien le groupe a fait de disques depuis vingt ans, mais on sait à l'avance à quoi cela va ressembler : des mélodies qui collent à la peau (à fredonner sous la douche), et un, deux, voir trois tubes monstrueux, malgré la voix de canard de Tim Burgess et son insupportable frime (Tim, à 40 ans, il faudrait peut-être abandonner ton look de 1989 !)... Non seulement on leur pardonne, mais on ne peut s'empêcher de les admirer, car l'on sait ce qui nous accroche chez eux, plus encore aujourd'hui qu'il y a dix ou vingt ans : un feeling à la New Order (cette basse qui ouvre Love Is Ending , cette montée en puissance qui vous scotche au plafond sur Sincerity), à la fois désespéré et cynique. Bref, les Charlatans sont simplement un des plus grands groupes de ces vingt dernières années, et leur longévité qui frise désormais le hors-norme en est la meilleure preuve. Leur secret, une règle de conduite toute simple : quand on a découvert une recette qui marche, on s'y tient, inutile de chercher ailleurs. Alors, ne boudons pas notre plaisir, et écoutons en boucle "Who We Touch".
Frédéric Thébault


Project Pitchfork
Continuum Ride
[Trisol]
Un an et demi à peine après "Dream, Tiresias!", un album qui marquait le grand retour des Pitchies avec un son de nouveau très electro, ces derniers remettent le couvert pour notre plus grand bonheur avec douze nouveaux titres, ultra énergiques et dansants. L'ambiance n'est pas franchement au romantisme mais plutôt au combat. On est assez loin des ballades néo-classiques de certains morceaux des premiers albums et on a aussi bien oublié les essais crossover vraiment gonflants du début des années 2000. Comme si le trio germanique avec bien compris avec "Dream, Tiresias!" ce qui fait tout le sel du groupe et souhaitait nous en remettre une bonne grosse louche, histoire de rappeler qui sont les vrais patrons depuis plus de vingt-ans d'un style musical qui a permis de convertir les gothiques les plus "conservateurs" à la musique électronique. De ce point de vue, "Continuum Ride "est une réussite totale, parfaitement jouissive, portée par la voix très personnelle de la tête pensante du groupe, Peter Spilles. On en voudra pour preuve notamment le titre Full Contact, dernier morceau de l'album -de près de 10 minutes (!)-, qui constitue une sorte de transe electro-indus totalement hallucinogène, rarement atteinte. Vraiment très fort. À cette cadence là, on ne peut s'empêcher d'être impatient et on attend déjà leur prochain chef-d'oeuvre.
Stéphane Colombet


Slutterhouse
Made in Dance
[Ringside Production]
Disons-le d'emblée : Slutterhouse est une découverte qui vaut vraiment le détour. Avec "Made in Dance", un premier album composé entre Paris et Beyrout, Rabih Salloum et Nabil Saliba ont su, avec une jolie habileté, concilier leurs goûts pour l'électro et le rock. Car leur petit crossover sonne plutôt neuf et juste. Le mélange de leurs influences respectives donne naissance à une électropop de qualité, variée, très bien produite, sans pour autant se prendre trop au sérieux. Les dix morceaux qui composent "Made in Dance" sont tous dignes d'intérêt. Parmi eux, on retiendra notamment le très planant Doe-Eyed qui introduit l'album et qui, déjà, donne envie de danser. On aime aussi beaucoup French Robot Leuve et Her Face, avec leurs sonorités électro subtiles qui rappellent la belle époque de Finitribe (la voix de Rabih présente d'ailleurs des ressemblances évidentes sur ces deux morceaux en particulier). Bien sûr, le single Inside the Station est bien choisi, car imparable : à plein volume, il réveillerait tout un cimetière ! Derrière, le morceau Made in Dance assure une forme de coolitude bien personnelle. Mais ce sont à notre sens des titres plus atmosphériques –comme You're So qui vient clore l'album- qui imposent le plus le respect, tant ils évoquent les merveilleux moments de la naissance de l'électropop, ce dernier titre rappelant notamment les meilleurs morceaux de The Beloved. En un mot comme en dix, le duo de Slutterhouse a réussi avec brio cette entrée dans le club des nouveaux groupes électro à découvrir, en démontrant une vraie personnalité et une belle fraîcheur, ce qui devient de plus en plus rare. Et puis, c'est tellement mieux que Daft Punk et Justice réunis.
Stéphane Colombet


Turzi
Baltimore EP
[Record Makers]
Après un "B" de haute tenue, plus cohérent que le "A" initial, pourtant déjà abouti, Turzi extrait de son dernier album l'un de ses meilleurs morceaux, Baltimore, chanté par Bobby Gillespie. Ni plus ni moins. Hommage façon Turzi au Madchester que Romain et ses acolytes ont de toute évidence fortement apprécié. Outre cette version donc, dansante et qui nous ramène aux plus grandes heures des Stone Roses et Happy Mondays, on trouve quatre remixes par de fines lames dont Loveclock et sa version étendue, captivante, jusque dans sa trame uniforme, qui inaugure ce EP de belle manière, avant que Turzi lui-même ne s'acoquine avec Zombie Zombie pour une version live psyché en diable, avec un traitement particulier sur la voix et l'apparition d'un saxo et de percus qui créent un effet dépaysant assez surprenant. L'essai est donc pour le moment concluant et la sombre version de Lynch Mob vient confirmer ce constat, avec ses poussées cold et expérimentales saccadées, dont la voix semble émerger avec peine. Le tout en conservant ce psychédélisme poussé qui fait la force et l'intérêt de bon nombre de morceaux du groupe parisien. À peine sorti de ces relectures sans faux pas, on croise Civil Civil, duo australien qui livre la version la plus rageuse du disque, d'un point de vue rythmique comme dans l'esprit, délibérément rock et mettant en avant le riff de guitare, pour un résultat probant donc. Le seul regret lié à Baltimore est qu'il ne s'accompagne ici d'aucun inédit, la qualité des réinterprétations comblant toutefois aisément cette "lacune" négligeable.
William Dumont
Express
Troisième album pour les Hollandais de Geomatic, et troisième livraison d'ambient à tendance dark-electro, 64 Light Years Away [Tympanik Audio] reprend le travail débuté sur le disque précédent "Blue Beam" (2008), plus tribal que le tout premier essai "Control Agents" (2001). Les samples orientaux familiers(White Hole, Dark Soul, Aftab Siyah) se fondent dans la masse sonore venue de l'autre côté de la galaxie, comme l'annonce clairement la pochette. D'ailleurs, en fermant les yeux, "64 Light Years Away" pourrait être le Delerium 2010 que nous pourrions écouter fièrement aujourd'hui et qui ferait une bien plus élégante suite aux "Spheres" et autre "Stone Tower" que celle que Bill Leeb et Rhys Fulder ont malheureusement choisi de produire depuis.

Restons dans l'ambient particulière avec Lights Out Asia, les shoegazers des années 2010, avec des nappes synthétiques qui tourbillonnent au milieu des guitares, un peu à la manière de leurs concitoyens Bitcrush, le nouveau groupe de l'ex-Gridlock Mike Cadoo. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard s'ils partagent le même label. In the Days of Jupiter [n5MD] offre des plages douces et oniriques, marquées par des passages épiques empruntés à un post-rock conquérant (13AM) que ne renieraient pas Mogwai. Incompatible ? Sûrement pas, "In the Days of Jupiter" est d'une beauté incroyable, comme s'il détenait la clé de quelque vérité. À écouter absolument.

Sans aucun doute plus orienté EBM que la plupart de ses collègues IDM/Abstract signés sur le même label que lui, Totakeke sort son déjà huitième album, On the First of November [Tympanik Audio] et reprend la recette qu'il avait poussée à son maximum sur "The Things That Disappear When I Close My Eyes" l'an dernier. À savoir un crossover EBM-IDM-harsh électro lancé à deux cents à l'heure, aujourd'hui saupoudré de notes de piano déconcertantes. L'important est que cela fonctionne parfaitement sur ces douze plages Untitled protéiformes sur lesquelles l'on se surprend à revenir encore et encore.

On a déjà vu nombre de side-projects n'être que des collections de chutes de studio peu inspirées des projets principaux de leurs protagonistes. Dans le cas de Edge of Dawn, le projet parallèle créé en 2005 par Franck Spinath après la sortie du "Beyond Flatline" de Seabound, Anything That Gets You Through The Night [Dependent] prouve que le contraire existe heureusement aussi bel et bien. Le duo sort un déjà troisième album dans lequel les tubes s'enchaînent, d'une manière aussi bien cadencée que sur n'importe quel disque de Seabound. Écoutez Beyond the Gate, Falling, In Your Sleep, Save My Soul, aucun titre n'est bâclé, chaque refrain frappe fort dans ce disque à la production classieuse et auquel participe Regan Jones, la voix inimitable d'Iris.

Strop [Raubbau], le septième album de Kraken effraie, hante et obsède. Et comme ces phobies qui nous dérangent, mais qu'une force impossible à repousser nous oblige à fixer lorsqu'elles se présentent à nous, "Strop" fait inlassablement des allers-retours sur notre platine. De manière inexplicable, cette tension et cette pesanteur claustrophobe procurent une sensation dérangeante et vicieuse dont on a beaucoup de mal à se défaire, un peu à la manière des plages les plus obscures de l'"Evanescence" de Scorn, où le son étouffé d'une ambient extraterrestre venait d'on ne sait toujours pas où, mais savait donner la chair de poule à chaque fois.
Bertrand Hamonou
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