The Big Pink
Future This
[4AD]
"Future This", le second disque que The Big Pink aura mis trois années à enregistrer puis à peaufiner est l’une de ces belles surprises que l’on n’attendait franchement pas en ce début d’année. Avec une telle concentration de singles avérés (Stay Gold, Hit The Ground (Superman)) et singles potentiels à venir (Lose Your Mind, 1313), le groupe de Milo Cordell et Robbie Furze nous refait le même coup qu’avec son album précédent, "A Brief History of Love", en plus grand, en plus clair, et en plus intelligent aussi. Il faut bien avouer que la voix de Robbie Furze ne donne pas dans le second rôle : elle captive et envahit l’espace jusqu’à obtenir de l’auditeur toute l’attention qu’elle mérite. C’est là une arme redoutable que le groupe possède, ce qu’il a d’ailleurs très bien compris puisqu’elle se retrouve désormais au premier plan lorsqu’elle pouvait parfois rester cachée sous des couches de guitares empruntées aux Jesus and The Mary Chain sur les compositions du premier album. "Future This" s’est intelligemment débarrassé de cette carte de visite pour imposer un son et un style estampillé "The Big Pink", inédit et passionnant et tellement revigorant, où l’électronique et les guitares tricotent de concert. À l’heure où l’on pensait n’avoir que peu de chance de faire une telle rencontre, les quatre Londoniens viennent de faire cristalliser des mélodies et des arrangements auxquels on n’osait rêver : quel disque !
Bertrand Hamonou


Bear In Heaven
I Love You It's Cool
[Dead Oceans & Hometapes]
Voilà un groupe que nous suivons de près depuis la sortie, fin 2009, de leur excellent deuxième album "Beast Rest Forth Mouth", qui combinait à la fois une pop expérimentale très recherchée et des tubes mélodiques que n'auraient pas reniés MGMT (l'inoubliable Lovesick Teenagers). Avaient suivi ensuite un disque de remixes (avec des interventions léchées de groupes comme Studio, The Field,The Hundred In The Hands) et, surtout, un fantastique split single avec Lindstrøm & Christabelle où le groupe faisait une relecture à la fois psychédélique et puissante de leur titre Lovesick qui comportait une ou deux montées technoïdes imposantes qui allaient préfigurer ce nouvel album. Car en plus de probablement remporter le prix du titre du disque le plus sympathique, ce "I Love You It's Cool" entérine ce changement de cap vers une post new-wave très directe, bourrée d'effets fats, de ronflements technoïdes, de percutions limite martiales qui n'épargneront guère l'auditeur : le single Reflexion of You avec ses clins d'oeil à New Order et sa vidéo qui donne le mal de mer, le magique Sinful Nature, les très électro World Of Freakout, l'apocalyptique Space Remains, les morceaux s'enchainent sans temps mort et il faudra attendre la dernière plage, Sweetness & Sickness, pour ressentir un petit peu de répit. Mais que les amateurs des sons aboutis et sophistiqués de leur précédent album se rassurent, les Brooklynois de Bear In Heaven ne renient pas leur goût pour la musique expérimentale puisque jamais ils ne tombent dans la surenchère d'une part, et que d'autre part chacun de leurs morceaux reste parsemé de sons distordus, de références kraut et autres étrangetés soniques qui font que leur musique reste bel et bien à la fois dans les oreilles, les têtes et les jambes.
Renaud Martin


Killing Joke
Down by the River
[Pledge Music]
Groupe-phare de l'indus/métal après être passé à ses débuts par le post-punk et la new-wave, géniteur d'un genre qui lui appartient, Killing Joke est un groupe de scène redoutable. Brut, fort d'une pléthore de morceaux significatifs, il en apporte la preuve sur ce double live enregistré au Royal Festival Hall de Londres en avril 2011. Constitué de deux volets auxquels se joint un DVD, il dévoile une formation comme à son habitude sans fards, intense, qui nous gratifie de surcroît de bon nombre de ses succès, issus de ses débuts comme de la période récente. On avance ici en rangs serrés et le côté éclaté de Killing Joke, stylistiquement parlant, n'empêche nullement sa cohérence. Le trait commun à l'ensemble étant cet impact sonore qu'on lui connait, et cette capacité bien sûr à composer des hymnes que le live transcende. Vivre un concert de Coleman and co. constitue une véritable expérience, physique et sensorielle, dont on ressort éprouvé, certes, mais ravi, conscient d'avoir assisté à quelque chose d'unique. Cette force, ce pouvoir de persuasion, sont ici bien rendues, et si elle ne remplace pas un concert réel, cette sortie crédite Killing Joke et se veut fidèle, tant dans la qualité que dans le son, jamais trop arrangé, à ses prestations scéniques.
William Dumont


Swans
We Rose from Your Bed with the Sun in Our Head
[Young God]
Paru en édition limitée via le site des Swans, "We Rose from your Bed with the Sun in our Head" offre un extraordinaire témoignage de la dernière et exceptionnelle tournée du groupe de Michael Gira. Il permet de raviver toutes les images gardées en mémoire de ses fabuleux concerts, et les oreilles saignent à nouveau avec un délice masochiste de rigueur. C'est aussi l'occasion de découvrir (ou redécouvrir pour ceux qui ont assisté aux mémorables concerts) certaines des nouvelles chansons qui apparaîtront sur le prochain disque studio des Swans, un album attendu avec une impatience de grand fauve affamé, baptisé "The Seer", dont la sortie est prévue pour cet été et dont la finalisation sera financée par les ventes de ce double live. Gira le dictateur mène avec une main de fer et une voix pas toujours de velours cette grand-messe assourdissante et neurodépressive, obtenant de ses musiciens le meilleur d’eux-mêmes jusqu’aux limites de l’épuisement. Le batteur, Phil Puleo, entre autres, est soumis à rude épreuve, notamment sur une version apocalyptique et rouleau compresseur de Beautiful Child (morceau de l’album "Children of God") ou sur le lancinant The Apostate. De longues et hypnotiques intros dronatiques hantées par les dulcimers ou tubular bells de Thor le barbare se transforment en litanies effrayantes et assourdissantes laissant l’auditeur totalement médusé. Que ce soit le morceau d’ouverture du disque (et de tous les concerts de la tournée depuis 2010) No Words/No Thoughts ou l’intro de The Seer enchaînée à une version dantesque de I Crawled, originellement sur l'album "The Cop", les titres prennent le temps qu’il faut pour vous bourrer le crâne à coups de massue avec autant de rage malsaine qu’à l’époque des premières et meilleures heures de bravoure de ce groupe légendaire (période "Filth", donc). On regrette tout de même l’absence du bruitiste Avatar (autre inédit joué lors de la tournée), mais on se console aisément avec les démos acoustiques des autres chansons prévues pour le prochain forfait du Swans offertes ici en bonus, dont The Mother of the World, qui finissent de nous convaincre que leur prochain disque promet de tout fracasser !
Yannick Blay