Fixmer/McCarthy
Into the Night
[Citizen Records]
La première collaboration de Terence Fixmer et Douglas McCarthy n'aura finalement été qu'un faux départ. L'ensemble de leur premier album, "Between the Devil...", reposait en effet tant bien que mal (plutôt mal) sur son titre phare Freefall, isolé parmi une douzaine de morceaux quasi insipides et plutôt aliénants qui ne faisaient clairement pas le poids ; on avait au final plus affaire à une interminable série de "boum boum boum", Fixmer étouffant la voix de McCarthy, qu'à une véritable collaboration. Un sacré ratage.
Les deux acolytes ont donc décidé de ne pas en rester là et n'ont pas tardé à reprendre les armes avec ce qu'aujourd'hui l'on est en droit de considérer comme un nouveau départ. Le premier constat, évident, est que cette fois-ci chacun travaille dans le respect le plus total de l'autre. Douglas McCarthy peut en effet laisser sa voix s'imposer, dictant magnifiquement la mélodie (Like Voodoo, Love the Night) sans être parasité par la rythmique de Fixmer qui se fait cette fois-ci plutôt fine et, si elle sait castagner quand il le faut (Look to Me, Hate Me), s'octroie des passages plus travaillés, gagnant en variété et en richesse (Tonight I Sleep). On est bien loin du start / stop et des épuisantes "montées en puissance" incapables d'aboutir auxquelles nous avait jusque-là habitués le Lillois. Les deux comparses oscillent entre ambiances dures plutôt bien fichues (Look to Me, Hate Me), parfois crunchy (Banging Down the Door), se permettent quelques envolés carrément réussies (And the Finally), et prennent quelques risques avec des expérimentations plus difficiles (A Great and Distant Silence, Blood and Music), montrant à quel point l'un et l'autre savent dorénavant naviguer ensemble et cohabiter dans un univers qui leur est maintenant propre, maintenant identifiable derrière le nom "Fixmer/McCarthy" et non plus dans l'ombre de leurs projets respectifs.
Christophe Labussière


Charles De Goal
Restructuration
[Self-Control]
Vingt ans après sa démission, le Général était sorti de sa retraite en 2006 pour une première revue publique, sans doute poussé par le débarquement de quelques jeunes recrues inspirées par sa tactique originelle. Et voici maintenant que, deux ans plus tard, surgit un véritable nouvel album de Charles de Goal, entre deux rééditions incontournables. Si quelque chose a changé entre "Double Face" (1986) et ce "Restructuration", c'est en fait essentiellement au niveau du son que cela se joue : il est aujourd'hui plus précis et énergique. En dehors de ça, il faut bien avouer que l'on retrouve intact le style minimaliste et corrosif de Patrick Blain, simplement dopé par des guitares plus tranchantes et une impulsion punk très affirmée. Sa voix profonde et expressive est immédiatement reconnaissable, tandis que les compositions proposent une alliance parfaite entre des sonorités électro analogiques (comme on pourrait en trouver sur "3") et l'énergie froide du post-punk des origines, sur des textes plus lucides et décapants que jamais. À tel point que des chansons cinglantes comme Passion/éternité/, Choque moi ou Décadence s'inscrivent d'ores et déjà comme des classiques instantanés, et que le reste de l'album est largement au niveau de ce que Charles de Goal a fait de meilleur dans les années 80. Si Bauhaus nous a profondément déçus avec son ultime album "ni fait ni à faire", Charles de Goal prouve, lui, que l'on peut reprendre les armes après vingt ans d'absence et batailler comme au premier jour. Ce n'est pas une "Restructuration", c'est une vraie régénération !
Christophe Lorentz


The Charlatans
Cross My Path
[Cooking Vinyl]
The Charlatans avait annoncé il y a quelque temps que le dixième album du groupe serait disponible gratuitement au téléchargement sur son site internet , ainsi que sur celui de la radio XFM, et ce avant même sa sortie physique en CD et vinyle. Si, face à l'annonce d'un tel suicide commercial, d'aucun a pu les traiter de fous à lier, les Anglais ont réalisé ce qui ressemble fort à un énorme coup de pub et une grande première dans l'histoire de l'industrie : offrir légalement son nouvel album en intégralité à qui veut bien s'y intéresser. En revanche, ce que l'on ne pouvait pas deviner, c'est que "Cross My Path" serait aussi réussi. Dès le premier titre, l'efficace single Oh Vanity, on pressent que l'on tient là quelque chose qui se rapproche dangereusement de la pop parfaite, avec cependant la crainte que cela ne puisse pas durer sur la longueur d'un album. L'auditeur vicieux guette la faute de goût, le titre faiblard, l'erreur de composition, mais rien : les perles pop se succèdent les unes aux autres, effrontées et provocantes, comme si elles nous lançaient fièrement : "Vous étiez prévenu, mais vous n'avez pas voulu nous croire". Alors peu importe si l'on croit reconnaître New Order ou Monaco par ici, The Boo Radleys ou le célèbre orgue des Inspiral Carpets par là, "Cross My Path" est à coup sûr l'album pop de ce printemps et de cet été, que l'on désire par-dessus tout se procurer en édition limitée, agrémentée de titres live et de versions alternatives contenues sur le CD bonus. Félicitations et merci !
Bertrand Hamonou


James
Hey Ma
[Mercury/Fontana]
C'est en France, dans un château en Normandie, que les sept de James ont enregistré "Hey Ma", leur dixième album studio, et le premier depuis 2001. Visiblement heureux de se retrouver après un split bien orchestré mais finalement manqué, les Mancuniens nous offrent un disque dans la lignée de "Seven", l'album de la postérité sorti en 1992. Guitares exquises, basses ronflantes, refrains impeccables, trompettes ultra chaudes et omniprésentes, tous les ingrédients sont réunis pour faire de "Hey Ma" un incontournable dans la discographie de la bande à Tim Booth. Reprenant les méthodes d'enregistrement expérimentées par Brian Eno qui produisit "Laid" en 1993, le groupe a profité de l'immense espace que leur accordait leur château pour y installer plusieurs studios de fortune. Il est dès lors permis de rêver qu'un successeur au fameux "Wah-Wah" (l'album décontracté né des improvisations nocturnes lors des sessions parallèles de "Laid") voit le jour dans les mois qui viennent. Puisqu’aucune date française n'est pour l'instant envisagée, chacun pourra prendre le temps d'assimiler ce nouveau cru, facilement leur meilleur depuis "Whiplash", en espérant le groupe reparti pour de bon : la créativité et l'énergie des débuts sont toujours là, et Tim Booth n'a jamais aussi bien maîtrisé sa voix. De nouveaux classiques s'imposent alors immédiatement, tels que Bubbles en ouverture, puis l'enchaînement Waterfall, et Oh My Heart, effectué pied au plancher. Si leurs concitoyens New Order ont récemment décidé de raccrocher les gants, Manchester peut compter sur le retour de James aux affaires pour défendre cette pop classieuse et inimitable, née de la passion, de l'expérience et du talent.
Bertrand Hamonou


Novö
Je Retiens ton souffle
[Monopsone/Differ-Ant]
Quel plaisir. Quels plaisirs. Les émotions que procurent "Je retiens ton souffle", celles qui se dégagent de son écoute, sont étourdissantes. Un album aux allures de labyrinthe, de ceux dont on aimerait ne jamais s'extirper, dans lequel on rêverait de se perdre. Un labyrinthe pourtant jonché de repères familiers : on pense aux productions de Warp pour l'habillage minutieux, à Esthésie ou Blonde Redhead pour l'apparente dissonance, à Encre pour ce don du chant, à Diabologum, Expérience ou Michniak pour cette quête du bonheur, mais sans la hargne dévastatrice qui caractérise ces derniers. Car le choix est ici dans la retenue, dans l'équilibre, dans l'intensité maîtrisée. On s'extrait de "Je retiens ton souffle" et de l'écoute de ses textes, en français, clairs, posés, comme transformé. Plus rien n'a d'importance, plus rien n'a la même importance. L'équilibre (ses deux voix) est ici le maître mot, chaque titre nous entraîne dans un univers au scénario impeccablement écrit, cohérent, à la production toujours parfaitement aboutie. La formation, de Toulouse comme ses aînées, a réalisé un album brillant entre pop électronica, doux post-rock et spoken word aux textes parfois bouleversants. Novö nous entraîne dans de splendides entrelacs à l'apparente quiétude, mais dont on sort tout au moins remué.
Christophe Labussière


Tzolk'In
Haab'
[Ant-Zen]
C'est sur le label allemand Ant-Zen, référence en matière de bon goût lorsqu'il s'agit de musique électronique conceptuelle, que sort "Haab'", le second album de Tzolk'in. Quatre ans après un premier disque éponyme, le duo formé de Gwenn Trémorin (Flint Glass) et Sal-Ocin (Empusae) continue de produire une musique méditative, inspirée de la civilisation maya et de son rapport singulier au temps qui passe, mesuré selon deux calendriers qui se juxtaposaient : l'un de 365 jours et l'autre, sacré, de 260 jours. Et cette dualité inflexible et inextricable se retrouve forcément dans ces huit compositions amples et complexes, où les boîtes à rythmes cisèlent méthodiquement de longues et lentes mélodies plaintives, comme deux unités de mesure destinées à contenir et diriger l'écoulement d'un même temps emprisonné sur plus de cinquante minutes. Le résultat est à la hauteur du talent conjugué des deux protagonistes : Sal-Ocin percute des rythmes tribaux comme ceux qu'il offrit à This Morn' Omina sur "Les Passages Jumeaux", et Flint Glass orchestre des climats semblables à ceux de "Hierakonpolis". La collaboration est abouti, la production parfaite, et "Haab'" est à coup sûr l'excellente surprise ambient/électro du printemps.
Bertrand Hamonou