Depeche Mode
Sounds of the Universe
[Mute Records]
Trois ans après le très applaudi "Playing the Angel", le trio anglais, maître en son domaine depuis bientôt trois décennies, vient de mettre au monde le très (trop ?) ambitieux "Sounds of the Universe". La production, de plus en plus complexe, impose, comme à l'accoutumée, le respect tant les sons viennent se superposer dans une harmonie toujours habilement maîtrisée. L'ambiance générale, un patchwork rétro-futuriste (en référence à quelques vieux claviers analogiques aux belles sonorités) d'ambiances extrêmement diverses, se rapproche tantôt de l'électro-rock, parfois du blues synthétique, ou encore de la pop technologique. Certains titres, de par leur construction plutôt innovante, voire même déroutante, méritent le salut, à l'instar de Wrong, le premier single, de In Sympathy, belle actualisation de l'époque de "Songs of Faith and Devotion", et du sublime et spirituel Peace, sorte de slow intergalactique, alléluia martial et froid. "Sounds of the Universe" a également pris les bons côtés et l'audace de "Hourglass", le second opus solo de son chanteur, le charismatique Dave Gahan, tant les rapprochements entre ces deux albums sont nombreux, de sorte qu'à présent, seule la voix de Martin Gore permet parfois de distinguer les deux projets. Mais le Depeche Mode d'aujourd'hui n'est plus tout à fait celui à l'origine des hits tels que Never Let me Down Again ou Enjoy the Silence. À l'image de "Playing the Angel" et des quelques albums qui ont précédé, l'objectif premier n'est plus la première place dans les charts mais une recherche d'identité à travers des morceaux le plus souvent assez lents et méditatifs. Et malgré un retour à des sonorités électroniques appuyées tirant ça et là vers une electronica accessible, les riffs de guitare échantillonnés continuent à se faire entendre, trop sans doute pour les fans de la première heure. On regrettera aussi fortement que, sur la plupart des morceaux, les voix de Gahan et Gore soient tant en retrait et retravaillées comme pour donner un côté "sale" à l'ensemble, sans doute pour -à tort- sonner plus "rock". Quand tel n'est pas le cas et que la clarté des voix reprend sa place, comme sur le superbe Jezebel interprété par Martin Gore, on repense instantanément aux meilleurs moments du groupe et du projet "Counterfeit" de ce dernier. "Sounds of the Universe", qui devra passer l'épreuve du Stade de France (St Denis) le 27 juin prochain, n'est ni "Music for the Masses" ni "Violator" mais constitue juste un bon album, varié, et aux compositions habilement structurées. Depeche Mode, élitiste ? Assurément.
Stéphane Colombet


Auto-Reverse
Compilation
[BOREDOMproduct]
Le label BOREDOMproduct nous propose une compilation d'un genre nouveau, au concept original, auquel 4AD aurait pu penser à l'époque glorieuse, lorsque le collectif This Mortal Coil passionnait une génération entière de fans. Baptisée "Auto-Reverse", cette collection de dix-sept titres vendue au prix d'un maxi suit la règle du jeu suivante : chaque artiste maison (Celluloide, Dekad et Foretaste) reprend une chanson d'un voisin de label. Mais pas seulement, puisque tout le petit monde de la synth-(body)-pop a été sollicité pour choisir son morceau préféré du catalogue du jeune label marseillais et le reprendre à sa façon. Car c'est de la force d'un seul mot que provient ce nouveau souffle dans un univers d'ordinaire ultra saturé de remixes convenus et dispensables : réinterprétation. Douze reprises de Celluloide (on n'est plus très loin du tribute au groupe phare du label), trois de Dekad et deux de Forestaste par, dans le désordre et au hasard : Komputer, Psyche, Joy Electric, SMPJ, 3 Cold Men, Destillat et bien d'autres. De l'unité sonore stupéfiante qui se dégage de cette compilation, le néophyte conclurait à juste titre que les dix-sept groupes rassemblés ici pourraient tout aussi bien être des artistes estampillés BOREDOMproduct se disputant la légitimité des compositions des uns et des autres. Un juste retour des choses pour Celluloide, groupe bien à part dans le paysage musical français, qui nous offrait encore récemment un recueil à sa façon de reprises de Depeche Mode, Dead Can Dance, Camouflage ou Trisomie 21.
Bertrand Hamonou


Stendeck
Sonnambula
[Tympanik Audio]
Chaque nouvel album de Stendeck est à lui seul une mine d'or pour les oreilles. Et le fait qu'ils sortent sur des labels de plus en plus prestigieux (aujourd'hui sur le fameux label américain Tympanic Audio) est un signe qui ne trompe pas : l'IDM se porte bien, et Stendeck en est l'un des chefs de file. Alessandro Zampieri, l'homme derrière ce projet, propose ici son quatrième album, et que dire sinon qu'il s'agit d'une réussite exemplaire ? Il faut bien avouer que depuis le début, personne ne s'y est trompé, et certainement pas Mike Wells (alors membre de Gridlock) lorsqu'il fit en 2005 le mastering du second album du Suisse, "Can You Hear my Call", son premier pour un "vrai" label. Depuis, c'est l'escalade : le son s'amplifie, les breaks se complexifient, et l'on assiste sur "Sonnambula" à ce qu'aurait probablement donné une collaboration Gridlock / In The Nursery. C'est dire s'il s'agit d'un disque à la fois somptueux et rythmique, tout en finesse et en contrastes. "Sonnambula" est à coup sûr le meilleur Stendeck jusqu'ici, et il devrait stimuler l'inspiration des autres formations de la scène passionnante à laquelle il appartient, telles que Proem ou Subheim, dont les productions sont tout aussi impeccables.
Bertrand Hamonou


Therapy?
Crooked Timber
[Dropas Records]
Avouons-le : qui, ces dernières années, se souciait encore de Therapy?, pionniers de ce néo-métal fortement teinté d'indus et de dance-music, qui avait déboulé de son Irlande natale au même moment que Nirvana et consorts ? Plus grand monde. Et, pourtant, le trio n'avait jamais cessé ses activités, pondant régulièrement des albums, allant du moyen au bon, faisant fi des modes postérieures à son ère de gloire, qu'il s'agisse du big-beat, de la brit-pop ou du revival post-punk. On les suivait, de loin, et c'est pour cela qu'on s'est arrêtés, estomaqués, sur ce nouveau disque que rien ne prédisposait à être meilleur que les précédents. Et pourtant, il s'agit bien du meilleur album depuis allez, au moins 12 ans. Un disque digne des premières productions du groupe, enragé à l'extrême, plein d'une énergie désespérée et dévastatrice, un disque à réveiller les morts, en l'occurrence les nombreux quadras avachis qui continuaient à rêver de leur époque préférée, quand ils avaient les cheveux longs et écoutaient Ministry, Dinosaur Jr ou TAD comme ils buvaient du sirop, le volume à fond. Cet album est fait pour eux, mais pas seulement : il ravira aussi ceux qui commencent à en avoir marre de tous les ex-nouveaux groupes apparus au début des années "00", qu'ils soient new-wave comme Interpol ou électro comme Justice. Car c'est un fait, Therapy? n'est pas très éloigné du post-punk ou de l'électro, influences qui ont toujours manifestement baigné leur musique. "Crooked Timber" est le parfait exutoire à la colère qui emplit les poitrines, face au capitalisme ricanant et à la dégradation accélérée d'une planète exsangue, une musique qui ne donne pas envie de rigoler, vraiment pas, mais qui fait un bien fou aux âmes fatiguées.
Frédéric Thébault


White Lies
To Lose My Life
[Fiction/Polydor/Universal]
Le revival new-wave ne semble pas vouloir s'éteindre, et on ne va certainement pas s'en plaindre ! Même si la question est désormais de savoir si des groupes comme White Lies sont bien allés comme les autres puiser leur inspiration à la source Echo & the Bunnymen/Chameleons, ou s'ils ont simplement été influencés par Interpol et Editors... Mais au final, le résultat (et le plaisir) est quasiment le même : mélodies en clair-obscur, guitares aérées, chant épique et grave, basse omniprésente et ambiances brumeuses. Moins froid que Dragons, moins sombre que She Wants Revenge, cet ombrageux trio londonien signé sur Fiction Records procurera un vrai bonheur à tous ceux dont le cœur bondit encore à l'écoute de "Script of the Bridge" ou "Ocean Rain". Pas de remplissage ici : chaque composition distille son lot d'émotions diffuses et de refrains entêtants, sur une base rythmique fluide et une dynamique empruntée au meilleur du post-punk, mais toujours revisitées façon pop anglaise moderne. Bien sûr, la personnalité réelle du groupe reste pour l'instant assez floue, certains titres sonnant un peu trop comme du Interpol, tandis que la voix d'Harry McVeigh ne possède pas ce grain particulier qui rend ses aînés si reconnaissables. Mais pour un coup d'essai, "To Lose My Life" est une franche réussite, qui emporte l'adhésion malgré son manque d'originalité et se révèle étonnamment long en bouche grâce à ses chansons vraiment inspirées et l'absence de baisse de régime. Assurément, White Lies est un groupe dont on reparlera.
Christophe Lorentz


Wizzz! Volume 2 (Psychorama français 1966-70)
Compilation
[Born Bad Records]
On sait Born Bad Records habile en ce qui concerne les sorties décalées (Frustration, Magnetix, etc.), on apprend avec ce "Wizzz!" que le label sait aussi se montrer d'une redoutable efficacité en se replongeant dans une époque à la fois yéyé et psyché, dont les plus beaux fleurons figurent sur cette compilation de haute tenue. Avec en chef de file une Brigitte Fontaine justement appréciée pour son esprit rétro et gentiment contestataire (son titre, Je suis inadaptée, en est la brillante preuve), ce disque exhibe fièrement une quinzaine de morceaux entre rock 60's, pop aux mélodies chatoyantes, et psychédélisme doucereux, qui mettent en exergue les productions d'une époque aujourd'hui un peu oubliée, mais qui a été d'un grand apport pour certains artistes actuels. Outre l'illustre Brigitte, on trouve des perles signées San Antonio, Jean et Janet, ou encore Jesus. On se prend même à regretter de ne pas être plus au fait de ce qui se faisait à l'issue de ces années 60 décidément décisives, et on se replongera avec délices dans les discographies respectives des artistes présentés ici. Outre une qualité musicale jamais démentie, ceux-ci chantaient avec classe, insoumission ou légèreté des faits liés au vécu, à un quotidien fait d'amours, de désillusions et de déviances, et ils parvenaient par ce biais à captiver un public friand de ce style. Captiver, comme ils le font toujours près de quarante ans après, tout en nous montrant que leur univers, indémodable, garde intact un pouvoir de séduction dont il ne nous reste plus qu'à profiter, sans relâche, et en profitant pleinement du panel musical proposé.
William Dumont