Norma Loy
Un\Real
[Infrastition]
Il n'est pas toujours bon de vouloir remonter coûte que coûte aux racines du mal, à l'origine de chaque chose, pour leur donner un sens. Et si ce n'est pas ici une nécessité absolue, cela reste la méthode la plus sûre pour parvenir à décrypter le nouvel album de Norma Loy, seize ans ans après la dernière convulsion de cette entité artistique. Parce que Norma Loy est né à une époque très particulière, à une époque où être influencé par Throbbing Gristle n'était pas le dernier des snobismes, où associer synthés et guitares acérées frôlait l'hérésie, où imposer une voix grave et sensuelle et la disposer ainsi, comme un élément majeur, était un non-sens, où travailler à la fois les sonorités industrielles et ses mélodies allait contre l'usage, où allier maturité et avant-gardisme, avoir des ambitions autres que confidentielles et réussir à enchaîner les albums (4 en tout) ne pouvait être qu'un rêve inaccessible. Une époque où, simplement, s'imposer comme un groupe original sur la scène française était une bonne fortune, enviable, mais dont seuls quelques rares élus parvenaient à bénéficier. Et là ou d'autres s'appuyaient sur leur label qui leur façonnait leur image, Norma Loy a, dès le début, associé sa musique à son art et à sa propre culture, loin des modes et des concepts préfabriqués, faisant partager son affection pour le mysticisme, la paranoïa, ou encore le buto. Le plaisir de voir de nouveau en ce début d'hiver 2009 ce nom royal flotter au-dessus de celui de son nouvel opus, "Un\Real", ne peut se faire qu'en connaissance de tous ces faits, tangibles, majeurs, de ceux qui ont fait et défait une scène dont Prémonition et le label Infrastition ont toujours été fiers. Ensuite seulement, on laissera "Un\Real" se révéler. Chaque sonorité, chaque élément de chacune de ses chansons puise dans ce passé brillant : la voix de Chelsea tout d'abord, hypnotique, les synthés ensuite, que l'on redécouvre avec bonheur, les guitares, la basse... et cette atmosphère si particulière, froide, intense, qui parfois flirte avec le malaise. Loin d'être seulement un nouvel album, ce disque est un véritable amas d'émotion, où se heurtent la nôtre et celle de ces deux orfèvres, tant le duo réussit l'exploit de remettre la machine en marche, exactement là où il l'avait arrêtée seize années en arrière. On se découvre tel un archéologue, dépoussiérant un trésor, y accédant strate par strate, et s'émouvant d'en découvrir a chaque fois une nouvelle, encore plus belle, dissimulée par la précédente.
Christophe Labussière


Former Ghosts
Fleurs
[Upset The Rhythm]
Blank Dogs
Under and Under
[In The Red Records]
On n'avait pas entendu ça depuis... Joy Division ! Soyons précis : pour ce qui concerne Former Ghosts, depuis les albums "Movement" et "Power, Corruption & Lies" de... New Order. Un son synthétique, glacial, une voix d'outre-tombe, et une ambiance pour le moins désespérée. On pourrait croire l'exercice facile, voire éculé, tant il a occupé la scène française cold wave une grande partie des années 90, mais ici le résultat est pour le moins troublant. En ce qui concerne Blank Dogs et "Under and Under" paru il y a quelques mois, le New-Yorkais Mike Sniper s'est aussi essayé à l'hommage, trouvant le juste et dangereux équilibre entre influence et copie carbone, mais s'attachant au versant brut et post punk du son de Joy Division. Un album froid aux sonorités industrielles, sorte de lo-fi new wave, duquel se dégage une vraie urgence, et dont les repères lorgnent ouvertement du côté de Warsaw. Un spectre d'influence pour le moins restreint, mais pas si éloigné que cela de celui de "Fleurs" de Former Ghosts. Car pour ce projet mené par Freddy Ruppert de This Song Is a Mess But So Am I (chant et programmation), de Jamie Stewart de Xiu Xiu (chant et claviers), et de Nika Roza de Zola Jesus (chant), c'est avec le désespoir, proche de celui des tous premiers New Order, que l'on va vibrer, découvrant des titres d'une immense tristesse, avec en point d'orgue Mother, que l'on croirait calqué sur le magnifique et éternel Leave Me Alone. Un démarrage sous influence, mais qui laisse doucement une vraie personnalité s'installer, surtout quand le micro change de main (The Bull and the Ram). Et si d'aucun déplorera que l'on résume ces deux groupes à un autre plus vieux de presque 30 ans, c'est peut-être simplement une preuve de plus que les 4 de Manchester auront marqué d'une empreinte absolument indélébile des générations de gamins, artistes ou pas, désemparés aujourd'hui comme l'étaient leurs aînés dans la grisaille de Manchester. Reste à savoir si l'acte le plus contestable est que ces formations se soient emparées de ce son si particulier où que nous, auditeurs avisés et souvent difficiles, nous enthousiasmions pour ce son. Libre à vous de juger.
Christophe Labussière


Jack Of Heart
Jack Of Heart
[Born Bad Records]
Nouveau venu chez Born Bad, le label de Bagnolet qui nous a déjà gratifiés des très bons disques de, au hasard, Cheveu ou The Intelligence, Jack Of Heart arrive sans crier gare avec un album dont la pochette, est-ce un hasard, rappelle étrangement celle de "The Psychedelic Sounds of the 13th Floor Elevators". Les Perpignanais, qui peuvent se targuer d'avoir sorti des 45 tours sur des labels étrangers, dont l'un de renom (Rob's House Records), et d'avoir partagé la scène avec Black Lips ou Magnetix, oeuvrent dans une sphère où se côtoient psychédélisme agité "haut perché" (Yes You Know), garage volontairement sale et noisy (Jack Of Heart) et ballades sensibles magnifiques (Pony Tail), signant au final un disque superbement passéiste, mais entièrement ancré dans son époque. Hargne et délicatesse y cohabitent en totale harmonie. Jack Of Heart passe d'un Pony Crap joué pieds au plancher à un Waiting For the Shit to Fall aux airs de Venus In Furs aussi probant que le reste de son répertoire. Son goût pour des références datées telles que Pink Floyd ou le Velvet l'amène à faire preuve d'audace et à complètement réactualiser, transcender même, les courants liés à cette époque révolue. Par ce biais, le nouveau fleuron Born Bad élabore des morceaux passionnants, sa démarche singulière trouvant son aboutissement dans des titres comme If You Go To Hell ou Love In Vain, et, de façon plus générale, sur la totalité ce ce premier effort convaincant jusqu'à ses dernières notes. Découverte impérative donc, avec l'assurance d'une originalité aussi affirmée que chez les collègues de label.
William Dumont


New Ghosts
Scarecrows Against Reason
[Fake Label Recordings]
Souvenez-vous du temps où ces labels indépendants aujourd'hui disparus et qui avaient pour nom Setenta ou Sarah Records vous comblaient de bonheur. Vous en guettiez le moindre single en édition limitée, l'obscur EP en import que vous achetiez le prix fort. C'est à l'origine de cette passion brûlante et égoïste pour une musique romantique et électrique, alors réservée aux plus curieux et aux mieux renseignés d'entre nous, que nous renvoie directement New Ghosts, jeune groupe originaire de Chicago, avec son premier album "Scarecrows Against Reason". Les références ne manquent certainement pas, Slowdive en tête de file (Simplified), et l'on se remémore tout à coup ces fabuleux artistes masculins aux voix d'alto dont la discographie oubliée traîne au mieux dans une étagère, au pire dans une partition de nos disques durs : The Field Mice, Brian, Pale Saints. Alors oui, les épouvantails dont il est question ici dissiperont tout souvenir flou d'un passé où l'information était distillée au compte-gouttes dans des fanzines à la publication capricieuse, pour vous permettre d'écouter en boucle cet album magnifique à la réalisation soignée, et que l'on se refusera de conjuguer à l'imparfait.
Bertrand Hamonou
Express
Jolie surprise que le quatrième album de Geneviève Pasquier, Le Cabaret Moi [Ant-Zen]. Résolument modernes et absolument pas rétros pour un sou, les quatorze titres de cet album très lyrique nous renvoient chacun vers un souvenir, vers un disque de notre collection (qui ne pense pas au "Salt Peter" de Ruby sur Rubberpop ?), quand il ne s'agit pas carrément de la reprise version typiquement Ant-Zen du Warm Leatherette de Daniel Miller avec The Normal. Électronique à 100%, cet album n'a finalement de cabaret que le nom, et demeure l'un des rares disques chantés du prestigieux label allemand.

L'association Kod.eX ne fait pas les choses à moitié. Pour preuve, la double compilation [Brume Records] Kod.eX sortie cet automne afin de célébrer ses quatre années d'existence et qui présente des titres récents et tous inédits d'artistes qui ont participé aux fameuses soirées parisiennes. Des artistes dévoués à la même cause, partageant un amour immodéré pour la musique électronique, qu'elle soit de tendance ambient, IDM ou ethno, pourvu qu'elle soit suffisamment sombre. Et c'est ainsi que l'on découvre en avant-première un extrait du prochain Mlada Fronta parmi d'autres noms prestigieux et habitués de ces lignes tels qu'Empusae, Oil 10, Flint-Glass, Ab Ovo et tant d'autres.

Prétendre aujourd'hui que The Tear Garden est un super groupe encore formé des membres de The Legendary Pink Dots et de ceux de Skinny Puppy est pure illusion, car, en 2009, il ne s'agit plus que du projet de deux personnes, Edward Ka-Spel et cEvin Key. Avec un goût commun avéré pour les expérimentations en tous genres, il faut bien avouer que ces deux musiciens de l'extrême ont avec les deux titres Made in China part 2 et Nothing's Set In Stone de ce nouvel album, Have a Nice Trip [Subconscious Records], enregistré leurs meilleures compositions depuis Lament qui figurait sur "Crystal Mass" en 2000. Pour le reste, on jurerait écouter enfin le disque le plus varié d'Edward Ka-Spel depuis... une éternité.

Ceux qui ne seraient pas familiers avec l'ambient instrumentale aux accents industriels de Lambwool seront à la fois surpris et ravis d'apprendre qu'il s'agit du projet d'un seul homme, le Français Cyril Laurent. Après plusieurs démos très recommandables, mais aujourd'hui introuvables, puis deux albums très réussis ainsi qu'un split CD avec Le Diktat et Babylone Chaos, ce musicien venu du monde ténébreux du métal relève un nouveau challenge avec Mono [OPN] : captiver sur deux très longs titres de quinze et vingt minutes. Et ces pièces titanesques, du genre de celles que pouvait enregistrer Delerium avant de tomber dans la soupe commerciale qu'ils servent depuis plus de dix ans maintenant, sont des monstres d'ingéniosités sonores. Plus qu'un disque, il s'agit d'une véritable expérience telle qu'on en rencontre trop peu dans le monde de l'électro.

Plus urbain et plus mystique, Terre Brûlée [OPN], le second album de Gerostenkorp donne dans l'industriel ambient incantatoire. Les rythmes sont lourds et lents, et l'ambiance générale, fortement imprégnée de musique rituelle, fait carrément penser au Dream Song de Ministry, les incantations et mystérieuses récitations en sus. Un régal pour les amateurs de gros son qui aiment aussi se faire peur.
Bertrand Hamonou