Bowling For Columbine
Michael Moore
Il existe un pays merveilleux où l’on vous offre un fusil lorsque vous ouvrez un compte en banque, où l’on peut tranquillement s’acheter un stock de munitions au supermarché du coin et où, le 20 avril 1996, deux adolescents armés ont ouvert le feu dans leur lycée à Littleton, Colorado, abattant douze élèves et un enseignant au cours d’une terrifiante prise d’otages.
Ce pays où il fait bon vivre, c’est celui de Michael Moore, réalisateur trublion, spécialiste des documentaires musclés sur les sujets qui fâchent (on se souvient de "Roger And Me" et de "The Big One", féroce pied de nez aux grands patrons américains). Particulièrement choqué par la tragédie du lycée de Columbine, Moore a décidé de traiter un nouvel aspect peu reluisant de la société américaine et de s’attaquer au puissant lobby des armes à feu. Pourquoi y a-t-il plus de meurtres par balles aux Etats-Unis que dans n’importe quel autre pays au monde ? Est-ce, comme on le prétend, à cause de l’histoire sanglante de la nation américaine ? De l’insécurité ambiante ? Des minorités ethniques ? Des productions d’Hollywood ? Des jeux vidéos ? Ou même du très médiatique Marilyn Manson, accusé d’avoir inspiré le massacre de Littleton (et intervenant dans le film lors d’une séquence plutôt convaincante) ? Arguments pertinents à l’appui, Michael Moore prouve l’inconsistance de ces thèses complaisantes et met le doigt sur la culture de violence et de paranoïa qui imprègne chaque jour des millions de cerveaux américains.
Et la démonstration est édifiante, saupoudrée d’une salvatrice dose d’humour noir. Car il en faut, de l’humour, pour supporter en contrepartie les propos fascisants de Charlton Heston, acteur à la retraite ("Soleil Vert", c’était lui) aujourd’hui président de la NRA, la ligue de défense des armes à feu, interviewé dans sa résidence de Beverly Hills. Ou pour ne pas bondir devant la terrifiante partialité des programmes télévisés, qui distillent un doux parfum d’insécurité (tiens tiens…) et se gargarisent quotidiennement d’images de flics poursuivant de dangereux bandits (noirs, de préférence). Pour le réalisateur, c’est ce martèlement constant de la menace d’un ennemi potentiel ou invisible, savamment orchestré par les médias, qui alimente la paranoïa du consommateur. Jusqu’au cow-boy de la Maison Blanche lui-même, George W. Bush, qui justifie sa vendetta internationale par de pseudo menaces étrangères toutes droit sorties de son chapeau texan.
Armé d’une simple caméra et d’un culot à toute épreuve, l’omniprésent Michael Moore peut parfois agacer par ses raccourcis un peu faciles ou par sa façon un tantinet démagogique de se mettre en scène. N’empêche, la formule est efficace. Édifiante dénonciation d’un système basé, au nom de la liberté, sur la peur et l’agression, agissant aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur (comme le rappelle un sympathique C.V. en images retraçant un siècle d’offensives militaires américaines), "Bowling For Columbine" fait froid dans le dos. Un film d’utilité publique.

Plus d'info : www.michaelmoore.com
Nathalie Peronny