La carrière de The Cure a été à plusieurs reprises émaillée de rencontres essentielles entre le groupe et son public. Des évènements majeurs comme en 1984, le 15 mai, à Paris où des centaines de fans tout de noir vêtus écoutent en silence de l'extérieur du Zénith le concert qui se passe dans la salle et qui, à la surprise de tous, affiche complet. Ou le 6 novembre 1996, à Paris encore, lorsque le groupe s'installe au Bataclan, pour offrir au public une curieuse playlist, jouant dans l'ordre chronologique deux morceaux extraits de chacun de ses albums. Et surtout en 2002 lorsqu'il entreprend une tournée intitulée "Dark Trilogy" et joue les trois albums "Pornography", "Disintegration" et "Bloodflowers", avec les instruments d'époque, dans leur intégralité et dans l'ordre, les séparant par un "entracte" de quinze minutes. Ce sont deux soirées de cette tournée enregistrées à Berlin que l'on retrouve sur ce double DVD.
Si l'on se pâme par avance de découvrir "Pornography" joué dans son intégralité, on reste a priori sceptique quant à cette notion de "trilogie". Les plus vieux d'entre nous ont en effet toujours pensé que LA trilogie de The Cure avait débuté avec "Seventeen Seconds" et s'était achevée avec "Pornography". Et associer cet album exceptionnel à "Disintegration", et surtout au trop méconnu "Bloodflowers" reste jusque là un mystère dont seul Robert Smith détient la clef. C'est donc bien entendu One Hundred Years qui ouvre le concert. Le montage est rythmé, des plans très courts ne cessent de se succéder, un dynamisme qui s'accorde parfaitement à ce morceau exceptionnel. Tout s'enchaîne ensuite pour notre plus grand bonheur, le groupe exécute sa partition d'une façon magistrale, A Strange Day est mené par une basse curieuse qui revigore cette chanson mythique et c'est avec Pornography que s'achève bien trop vite cette première partie. C'est d'ailleurs le seul autre titre (avec le premier) qui bénéficie d'un vrai travail vidéo, le reste du show offrant, à l'image du groupe sur scène, peu de relief. Pas d'incident, aucune surprise, le groupe reste totalement muet entre chaque titre, aucune émotion autre que la tension qui se dégage des morceaux eux-mêmes ne transparaît. Robert Smith quitte rapidement la scène avec un amusant "See you in seven years". Après ce premier break c'est donc logiquement à "Disintegration" que s'attaque le groupe. Et il faut se rendre à l'évidence, même si le son n'est plus le même, même si la dureté omniprésente de "Pornography" cède parfois la place au désuet, cet album reste dans la même logique de dépression et de douleur. Les quelques "hits" (Lovesong, Pictures of You) ne parviennent pas à redonner de fraîcheur à l'ambiance de plomb qui s'est installée, la tension se maintenant véritablement tout au long du set. Et redécouvrir cet album dans ce contexte est un vrai plaisir, il prend ici une dimension étonnante. Sur The Same Deep Water As You une caméra miniature fixée au micro de Robert Smith (dirigée vers son visage) nous offre quelques courts plans amusants. On trouve d'ailleurs en bonus une version cachée de ce même titre mais cette fois-ci uniquement filmé par cette petite caméra. L'autre titre caché provient aussi de "Disintegration", Plainsong, pour lequel cette même caméra est fixée à la guitare de Smith et permet de voir le public, ou la scène, selon ses déplacements. Sur l'écran coupé verticalement en deux on peut observer en simultané chacun des deux soirs à Berlin. Hormis ces deux bonus, le groupe est d'un sérieux exemplaire et le montage de l'ensemble du concert n'offre aucune digression à cette ambiance particulière. Lorsqu'arrive "Bloodflowers" on réalise alors que l'on pénètre dans un environnement qui nous est déjà nettement moins familier, et, les deux heures magnifiques qui l'ont précédé et qui nous ont amenées jusque-là resteront forcément inégalées. Mais cela reste une occasion inespérée de redécouvrir cet album qui s'entoure ici d'une aura et d'une gravité remarquable, même si l'on imagine la difficulté qu'a pu avoir le public à suivre jusque là ce concert qui devient... interminable. Le concert s'achève avec un rappel de deux titres, le soporifique If Only Tonight we Could Sleep... et une fabuleuse version de The Kiss, tous deux extraits de l'album "Kiss Me Kiss Me Kiss Me". Le DVD propose en outre une interview réalisée à partir de questions posées par les fans sur le site "A Chain of Flowers". Le groupe répond longuement à huit questions auxquelles s'ajoute un très court "bétisier" sans grand intérêt.
Si l'enregistrement du concert est en tout point parfait, en particulier en ce qui concerne le son, on s'étonnera de la piètre qualité du packaging (qui aurait été réalisée par Robert Smith), et on ne parlera pas de la traduction des textes du boîtier qui semble avoir été réalisée par un stagiaire... Et surtout, "Trilogy" est l'occasion de vérifier qu'en 2002, Robert Smith se crèpe encore les cheveux et continue à mettre du rouge à lèvres... Plus sérieusement, si l'on doit reconnaître que la créativité du groupe est véritablement derrière lui, sa cohérence artistique, son attachement, sa fidélité à son propre passé et à son public sont autant de points qui imposent le respect. |