Laibach
Divided States of America
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Les membres de Laibach se sont toujours considérés comme des politiciens, au sens noble du terme, leur activité artistique servant d'éclairage particulier sur la vie de la cité. Chacune de leurs créations picturales ou musicales, certaines enfantées sous le joug de la censure, est en quelque sorte un message adressé au monde, fruit d'une réflexion constante sur la généalogie du pouvoir. Cette approche conceptuelle n'a jamais été comprise, mais il faut reconnaître que la manipulation de symboles politiques brouille l'intention première et heurte les esprits, même les plus ouverts.
Avec "Divided States of America", un documentaire de 70 minutes, réalisé en 2004 par Saso Podgorsek, la pensée du collectif slovène s'éclaircit enfin. Le film retrace la tournée américaine du groupe quelque temps après la réélection de George W. Bush. Pour la première fois, Laibach évoque en filigrane sa vision de la démocratie, en critiquant la cupidité, la quête du pouvoir et l'arrogance d'un pays qui galvaude la notion même de valeur morale. Ce sont les spectateurs, venus nombreux assister aux concerts, qui expriment leur malaise. Le choix des intervenants, croustillant à souhait, reflète l'éclectisme du public. Ainsi voit-on défiler des universitaires, Boyd Rice en goguette, des fans tatoués à l'effigie du NSK, un sataniste estimant que les États-Unis n'ont pas d'âme, un rasta féru de design et de sociologie, des B.Boys battant campagne pour Snoop Dogg, un fasciste bègue, déçu par la critique anti-nationaliste de Laibach ou encore un jeune homme s'adressant aux Européens en lançant "Sauvez-nous de la dictature!".
Ce panorama d'idées, généreux dans sa forme, renforce la sensation de traumatisme que traverse le pays coupé en deux clans idéologiques. L'un, conservateur, bigot, paranoïaque, est figé dans ses retranchements, l'autre camp, démocrate (amateur de Laibach) est assommé par la défaite électorale.
Si, par hasard, les pérégrinations des Tintins slovènes en Amérique ne vous passionnaient pas plus que cela, vous pourrez vous rabattre sur le bonus luxueux. À savoir, l'intégralité du dernier concert donné par le groupe à la Locomotive à Paris en 2004. Les vidéastes français du studio Escape ont enregistré pas moins de 19 titres, captés par quatre caméras. Le montage nerveux, le son pris sur la console, mixé au format digital, paraissent presque trop propres, mais ce document exceptionnel permet d'apprécier une dimension jusqu'ici cachée de Laibach : son pouvoir érotique sur les foules.
Anthony Augendre