The Cure: Never Enough
Jeff Apter
[Camion Blanc]
S'il y a bien une chose à laquelle Robert Smith ne pouvait pas se préparer lorsqu'il prit la place convoitée de leader au sein de The Cure à la fin des années 1970, c'est que l'histoire de son groupe ressemblerait à celle d'un soap opera au succès planétaire, et qu'elle durerait plus de trente années. Trente années rythmées par la sortie d'albums et de singles au succès incontestable, pierres angulaires de l'Histoire du rock ; mais trente années aussi rythmées par une valse incessante de personnel, par des trahisons et des coups bas dont le point d'orgue restera le procès intenté par Laurence Tolhurst à son vieux copain d'enfance. Un peu à la manière de ces séries américaines célèbres devenues incontrôlables au milieu des années 1980, où les personnages mouraient pour mieux revenir avec une autre identité, l'histoire de The Cure, celle des hommes qui l'ont faite et la font aujourd'hui, est truffées de faux départs et de vrais retours, de sabordages ratés et de succès imprévisibles. Et c'est à ces hommes, parfois démissionnaires, chassés, oubliés ou miraculés, que Jeff Apter donne la parole dans "The Cure: Never Enough". Pratiquant une patiente chasse à l'homme, l'auteur australien a retrouvé Matthew Hartley, Phil Thornalley, Michael Dempsey et surtout Laurence Tolhurst, célèbre cofondateur qui trouva son nom à la multinationale The Cure en 1978. Patiemment et avec lucidité, l'Anglais aujourd'hui exilé aux USA parle de sa descente aux enfers qui le mènera à son exclusion de son propre groupe au cours de l'enregistrement du phénoménal "Disintegration". Sans amertume, le premier batteur de The Cure explique aussi les circonstances qui l'ont poussé à attaquer ses anciens acolytes en justice au milieu des années 1990. Les fans des premières heures (et les autres) se feront raconter une énième fois la genèse de ce groupe incontournable, dont les premières années occuperont plus de la moitié des cinq cents pages de l'ouvrage. La convenance obsessionnelle qui veut que l'histoire de The Cure se résume à la période 1976-1982 a encore de beaux jours devant elle, et c'est bien là le seul point faible de ce livre pourtant extrêmement complet : il paraît bien injuste de ne consacrer que vingt pages à "Disintegration", dont la reconnaissance internationale culmine dans un célèbre épisode de South Park, ou encore dix seulement au sous-estimé "Bloodflowers", pourtant l'un des plus beaux albums de Robert Smith. Quoi qu'il en soit, les anecdotes collectées par l'auteur auprès de proches collaborateurs tels que Tim Pope, Steve Lyon ou encore Mark Plati apportent une vraie valeur ajoutée à ce qui aurait pu n'être qu'un récit distant bricolé à l'aide de coupures de presse. Jeff Apter a fouillé dans les souvenirs et rencontré ces acteurs qui avaient leur mot à dire à propos de la véritable histoire de The Cure, probablement la plus atypique, la plus chaotique et surtout la plus passionnante qu'il nous a été permis de suivre ces dernières décennies.
Bertrand Hamonou