| On connaissait déjà le goût et la motivation de Jean-Luc de Meyer pour s'imposer des contraintes dans sa propre écriture, comme lorsqu'il rédigeait les paroles d'un classique de Front 242, entre deux rendez-vous, à l'époque où il travaillait pour un cabinet de recrutement. Ce que l'on savait cependant moins bien, c'est qu'il aimait autant jouer avec les mots de la langue française. Car Jean-Luc est un littéraire, quoi que l'on puisse croire. Une fois ses diplômes d'histoire et géographie en poche, il fonde Underviewer avec Patrick Codenys au début des années 80, avant de rejoindre rapidement Front 242 avec son partenaire. La suite, tous les lecteurs de Prémonition la connaissent. N'empêche qu'après plus de vingt-cinq ans passés à sillonner la planète en tant que chanteur dans un groupe à succès, inventeur légendaire d'un mouvement aussi international que l'Electronic Body Music, ce virage inattendu vers l'écriture de poésie dans la langue de Molière est une surprise pour la plupart de ses fans. Le fait est que Jean-Luc de Meyer, jeune cinquantenaire débordant d'énergie, s'amuse en s'imposant des handicaps, afin de se pimenter l'existence. Et il faut bien reconnaître qu'il est très doué à ce jeu-là. Ses réécritures oulipiennes de plusieurs fables de La Fontaine sont inspirées et amusantes. Parmi les classiques, "Le Corbeau et le Renard" a clairement sa préférence, puisqu'il n'en propose pas moins de huit versions aux contraintes diverses : sans la voyelle "e" ou uniquement avec celle-ci, uniquement avec les lettres du titre, etc. Ces lipogrammes, ou textes dans lesquels l'auteur s'interdit volontairement une ou plusieurs lettres, sont des jeux qui ressemblent fort à des casse-têtes que l'auteur résout haut la main. Ainsi, "La Cigale et la Fourmi" devient "L'Éphémère et le Tenthrède" en utilisant uniquement la voyelle "e". Autant de jeux, de contraintes, d'où ce titre lui-même en forme de calembour, une voyelle contre toutes les autres, "Tous Contraints". Un chanteur ne pouvait terminer son recueil que par une libre adaptation d'un illustre confrère : ce sera donc "Le Gorille" de Georges Brassens devenu pour l'occasion et sans "e", "Foutu Babouin !". Ou comment découvrir, amusé, une facette de la personnalité d'un chanteur dont on croyait tout connaître et dont les ressources semblent inépuisables. |